Ce sont des Français. Chaque bayadère me coûte deux cents fl

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OEUVRES COMPLÈTES

DE

ALFRED DE MUSSET

ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES

D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA

D'UN PORTRAIT GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE

ET ACCOMPAGNÉE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE

TOME TROISIÈME

* * * * *

COMÉDIES

1

* * * * *

PARIS

ÉDITION CHARPENTIER

L. HÉBERT, LIBRAIRE

7, RUE PERRONET, 7

1888

AVANT-PROPOS

Goethe dit quelque part, dans son roman de _Wilhelm Meister_, «qu'un

ouvrage d'imagination doit être parfait, ou ne doit pas exister». Si

cette maxime sévère était suivie, combien peu d'ouvrages existeraient, à

commencer par _Wilhelm Meister_ lui-même!

Cependant, en dépit de cet arrêt qu'il avait prononcé, le patriarche

allemand fut le premier à donner, dans les arts, l'exemple d'une

tolérance vraiment admirable. Non seulement il s'étudiait à inspirer à

ses amis un respect profond pour les oeuvres des grands hommes, mais

il voulait toujours qu'au lieu de se rebuter des défauts d'une

production médiocre, on cherchât dans un livre, dans une gravure, dans

le plus faible et le plus pâle essai, une étincelle de vie; plus d'une

fois des jeunes gens à tête chaude, hardis et tranchants, au moment où

ils levaient les épaules de pitié, ont entendu sortir des lèvres du

vieux maître en cheveux gris ces paroles accompagnées d'un doux

sourire: «Il y a quelque chose de bon dans les plus mauvaises choses.»

Les gens qui connaissent l'Allemagne et qui ont approché, dans leurs

voyages, quelques-uns des membres de ce cercle esthétique de Weimar,

dont l'auteur de _Werther_ était l'âme, savent qu'il a laissé après lui

cette consolante et noble maxime.

Bien que, dans notre siècle, les livres ne soient guère que des objets

de distraction, de pures superfluités, où l'_agréable_, ce bouffon

suranné, oublie innocemment son confrère l'_utile_, il me semble que si

je me trouvais chargé, pour une production quelconque, du difficile

métier de critique, au moment où je poserais le livre pour prendre la

plume, la figure vénérable de Goethe m'apparaîtrait avec sa dignité

homérique et son antique bonhomie. En effet, tout homme qui écrit un

livre est mû par trois raisons: premièrement, l'amour-propre, autrement

dit, le désir de la gloire; secondement, le besoin de s'occuper, et, en

troisième lieu, l'intérêt pécuniaire. Selon l'âge et les circonstances,

ces trois mobiles varient et prennent dans l'esprit de l'auteur la

première ou la dernière place; mais ils n'en subsistent pas moins.

Si le désir de la gloire est le premier mobile d'un artiste, c'est un

noble désir, qui ne trouve place que dans une noble organisation. Malgré

tous les ridicules qu'on peut trouver à la vanité, et malgré la sentence

du _Misanthrope_ de Molière, qui fait remarquer

Comme, dans notre temps,

Cette soif a gâté de fort honnêtes gens;

malgré tout ce qu'on peut dire de fin et de caustique sur la nécessité

de rimer, et sur le «qui diantre vous pousse à vous faire imprimer», il

n'en est pas moins vrai que l'homme, et surtout le jeune homme qui, se

sentant battre le coeur au nom de gloire, de publicité, d'immortalité,

etc., pris malgré lui par ce je ne sais quoi qui cherche la fumée, et

poussé par une main invisible à répandre sa pensée hors de lui-même; que

ce jeune homme, dis-je, qui, pour obéir à son ambition, prend une plume

et s'enferme, au lieu de prendre son chapeau et de courir les rues, fait

par cela même une preuve de noblesse, je dirai même de probité, en

tentant d'arriver à l'estime des hommes et au développement de ses

facultés par un chemin solitaire et âpre, au lieu de s'aller mettre,

comme une bête de somme, à la queue de ce troupeau servile qui encombre

les antichambres, les places publiques et jusqu'aux carrefours. Quelque

mépris, quelque disgrâce qu'il puisse encourir, il n'en est pas moins

vrai que l'artiste pauvre et ignoré vaut souvent mieux que les

conquérants du monde, et qu'il y a de plus nobles coeurs sous les

mansardes où l'on ne trouve que trois chaises, un lit, une table et une

grisette, que dans les gémonies dorées et les abreuvoirs de l'ambition

domestique.

Si le besoin d'argent fait travailler pour vivre, il me semble que le

triste spectacle du talent aux prises avec la faim doit tirer des larmes

des yeux les plus secs.

Si enfin un artiste obéit au mobile qu'on peut appeler le besoin naturel

du travail, peut-être mérite-t-il plus que jamais l'indulgence: il

n'obéit alors ni à l'ambition ni à la misère, mais il obéit à son

coeur; on pourrait croire qu'il obéit à Dieu. Qui peut savoir la

raison pour laquelle un homme qui n'a ni faux orgueil ni besoin d'argent

se décide à écrire? Voltaire a dit, je crois, «qu'un livre était une

lettre adressée aux amis inconnus que l'on a sur la terre». Quant à moi,

qui ai eu de tout temps une grande admiration pour Byron, j'avoue

qu'aucun panégyrique, aucune ode, aucun écrit sur ce génie

extraordinaire ne m'a autant touché qu'un certain mot que j'ai entendu

dire à notre meilleur sculpteur[A], un jour qu'on parlait de _Childe

Harold_ et de _Don Juan_. On discutait sur l'orgueil démesuré du poëte,

sur ses manies d'affectation, sur ses prétentions au remords, au

désenchantement; on blâmait, on louait. Le sculpteur était assis dans un

coin de la chambre, sur un coussin à terre, et tout en remuant dans ses

doigts sa cire rouge sur son ardoise, il écoutait la conversation sans y

prendre part. Quand on eut tout dit sur Byron, il tourna la tête et

prononça tristement ces seuls mots: «Pauvre homme!» Je ne sais si je me

trompe, mais il me semble que cette simple parole de pitié et de

sympathie pour le chantre de la douleur en disait à elle seule plus que

toutes les phrases d'une encyclopédie.

[A] David d'Angers.

Bien que j'aie médit de la critique, je suis loin de lui contester ses

droits, qu'elle a raison de maintenir, et qu'elle a même solidement

établis. Tout le monde sent qu'il y aurait un parfait ridicule à venir

dire aux gens: «Voilà un livre que je vous offre; vous pouvez le lire et

non le juger.» La seule chose qu'on puisse raisonnablement demander au

public, c'est de juger avec indulgence.

On m'a reproché, par exemple, d'imiter et de m'inspirer de certains

hommes et de certaines oeuvres. Je réponds franchement qu'au lieu de

me le reprocher on aurait dû m'en louer[B]. Il n'en a pas été de tous

les temps comme il en est du nôtre, où le plus obscur écolier jette une

main de papier à la tête du lecteur, en ayant soin de l'avertir que

c'est tout simplement un chef-d'oeuvre. Autrefois il y avait des

maîtres dans les arts, et on ne pensait pas se faire tort, quand on

avait vingt-deux ans, en imitant et en étudiant les maîtres. Il y avait

alors, parmi les jeunes artistes, d'immenses et respectables familles,

et des milliers de mains travaillaient sans relâche à suivre les

mouvements de la main d'un seul homme. Voler une pensée, un mot, doit

être regardé comme un crime en littérature. En dépit de toutes les

subtilités du monde et _du bien qu'on prend où on le trouve_ un plagiat

n'en est pas moins un plagiat, comme un chat est un chat. Mais

s'inspirer d'un maître est une action non seulement permise, mais

louable, et je ne suis pas de ceux qui font un reproche à notre grand

peintre Ingres de penser à Raphaël, comme Raphaël pensait à la Vierge.

Ôter aux jeunes gens la permission de s'inspirer, c'est refuser au génie

la plus belle feuille de sa couronne, l'enthousiasme; c'est ôter à la

chanson du pâtre des montagnes le plus doux charme de son refrain,

l'écho de la vallée.

[B] Au moment où l'auteur écrivait ces lignes, il avait déjà publié les

_Contes d'Espagne et d'Italie_ et la première partie du _Spectacle dans

un fauteuil_. Il répond ici aux critiques qui l'accusaient d'avoir imité

dans ces deux ouvrages divers poëtes français et étrangers.

L'étranger qui visite le Campo-Santo à Pise s'est-il jamais arrêté sans

respect devant ces fresques à demi effacées qui couvrent encore les

murailles? Ces fresques ne valent pas grand'chose; si on les donnait

pour un ouvrage contemporain, nous ne daignerions pas y prendre garde;

mais le voyageur les salue avec un profond respect, quand on lui dit que

Raphaël est venu travailler et s'inspirer devant elles. N'y a-t-il pas

un orgueil mal placé à vouloir, dans ses premiers essais, voler de ses

propres ailes? N'y a-t-il pas une sévérité injuste à blâmer l'écolier

qui respecte le maître? Non, non, en dépit de l'orgueil humain, des

flatteries et des craintes, les artistes ne cesseront jamais d'être des

frères; jamais la voix des élus ne passera sur leurs harpes célestes

sans éveiller les soupirs lointains de harpes inconnues; jamais ce ne

sera une faute de répondre par un cri de sympathie au cri du génie:

malheur aux jeunes gens qui n'ont jamais allumé leur flambeau au soleil!

Bossuet le faisait, qui en valait bien d'autres.

Voilà ce que j'avais à dire au public avant de lui donner ce livre, qui

est plutôt une étude, ou, si vous voulez, une fantaisie, malgré tout ce

que ce dernier mot a de prétentieux. Qu'on ne me juge pas trop

sévèrement: j'essaye.

J'ai, du reste, à remercier la critique des encouragements qu'elle m'a

donnés, et, quelque ridicule qui s'attache à un auteur qui salue ses

juges, c'est du fond du coeur que je le fais. Il m'a toujours semblé

qu'il y avait autant de noblesse à encourager un jeune homme, qu'il y a

quelquefois de lâcheté et de bassesse à étouffer l'herbe qui pousse,

surtout quand les attaques partent de gens à qui la conscience de leur

talent devrait, du moins, inspirer quelque dignité et le mépris de la

jalousie[C].

[C] Cet avant-propos ne se trouve que dans la première édition in-octavo

des comédies. L'auteur le retrancha des éditions suivantes, à cause du

dernier mot où l'on remarque un sentiment d'amertume qui ne se rencontre

plus dans aucun autre passage de ses ouvrages. En maintes occasions,

Alfred de Musset eut à se plaindre de l'envie; c'est l'unique fois de sa

vie qu'il en ait témoigné quelque chagrin; encore n'eut-il rien de plus

pressé que d'en effacer le souvenir. Mais, s'il a pardonné aux envieux,

ce n'est point une raison qui nous oblige à priver le public de cet

écrit.

AU LECTEUR

À la suite de chaque pièce de théâtre on trouvera les additions et

changements exécutés par l'auteur pour la représentation. Des chiffres

indiquent les renvois aux variantes. Les passages enfermés entre

crochets [] sont ceux qu'on ne récite pas à la scène. Le lecteur

connaîtra ainsi le texte primitif, que nous avons recherché avec soin,

et la version destinée au théâtre. Parmi les passages que l'auteur a cru

devoir supprimer, quelques-uns ont été déjà rétablis par les artistes,

et pareille chose arrivera encore, sans aucun doute; mais si, avec le

temps, la seconde version subit de nouvelles modifications, ce ne sera

que pour se rapprocher de la première, qui est désormais invariable.

Dans une pièce de théâtre imprimée, l'usage est de changer le numéro de

la scène chaque fois qu'un personnage entre ou sort, et de répéter au

commencement de chaque scène les noms des personnages qui doivent y

figurer. L'auteur du _Spectacle dans un fauteuil_ s'est dispensé de

suivre cette règle, qui avait, selon lui, l'inconvénient de ralentir la

lecture et d'interrompre trop souvent le dialogue. Il a préféré ne

changer le numéro de la scène que lorsqu'il y avait changement de lieu,

et n'a pas voulu que l'entrée de chaque personnage fût annoncée

d'avance. Cette méthode est celle de Shakespeare et de beaucoup

d'écrivains étrangers; quoiqu'elle ne soit point usitée en France, nous

avons dû nous conformer aux intentions de l'auteur.

LA

NUIT VÉNITIENNE

COMÉDIE EN UN ACTE

1830

Perfide comme l'onde.

SHAKESPEARE.

ACTEURS

PERSONNAGES. QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

LE PRINCE D'EYSENACH. MM. LOCKROY.

LE MARQUIS DELLA RONDA VIZENTINI.

RAZETTA DELAFOSSE.

LE SECRÉTAIRE INTIME GRIMM. DELAISTRE.

LAURETTE. Mme BÉRANGER.

( MM. AUGUSTE.

DEUX JEUNES VÉNITIENS.

( TOURNON.

( MMesLAINÉ.

DEUX JEUNES FEMMES.

( SAULAY.

MADAME BALBI, suivante de Laurette, personnage muet.

_La scène est à Venise._

SCÈNE PREMIÈRE

_Une rue.--Au fond, un canal.--Il est nuit._

RAZETTA, _descendant d'une gondole_, LAURETTE,

_paraissant à un balcon_.

RAZETTA.

Partez-vous, Laurette? Est-il vrai que vous partiez?

LAURETTE.

Je n'ai pu faire autrement.

RAZETTA.

Vous quittez Venise!

LAURETTE.

Demain matin.

RAZETTA.

Ainsi cette funeste nouvelle qui courait la ville aujourd'hui n'est que

trop vraie: on vous vend au prince d'Eysenach. Quelle fête! votre

orgueilleux tuteur n'en mourra-t-il pas de joie? Lâche et vil courtisan!

LAURETTE.

Je vous en supplie, Razetta, n'élevez pas la voix; ma gouvernante est

dans la salle voisine; on m'attend, je ne puis que vous dire adieu.

RAZETTA.

Adieu pour toujours?

LAURETTE.

Pour toujours!

RAZETTA.

Je suis assez riche pour vous suivre en Allemagne.

LAURETTE.

Vous ne devez pas le faire. Ne nous opposons pas, mon ami, à la volonté

du ciel.

RAZETTA.

La volonté du ciel écoutera celle de l'homme. Bien que j'aie perdu au

jeu la moitié de mon bien, je vous répète que j'en ai assez pour vous

suivre, et que j'y suis déterminé.

LAURETTE.

Vous nous perdrez tous deux par cette action.

RAZETTA.

La générosité n'est plus de mode sur cette terre.

LAURETTE.

Je le vois; vous êtes au désespoir.

RAZETTA.

Oui; et l'on a agi prudemment en ne m'invitant pas à votre noce.

LAURETTE.

Écoutez, Razetta; vous savez que je vous ai beaucoup aimé. Si mon tuteur

y avait consenti, je serais à vous depuis longtemps. Une fille ne dépend

pas d'elle ici-bas. Voyez dans quelles mains est ma destinée; vous-même

ne pouvez-vous pas me perdre par le moindre éclat? Je me suis soumise à

mon sort. Je sais qu'il peut vous paraître brillant, heureux... Adieu!

adieu! je ne puis en dire davantage... Tenez! voici ma croix d'or que je

vous prie de garder.

RAZETTA.

Jette-la dans la mer; j'irai la rejoindre.

LAURETTE.

Mon Dieu! revenez à vous!

RAZETTA.

Pour qui, depuis tant de jours et tant de nuits, ai-je rôdé comme un

assassin autour de ces murailles? Pour qui ai-je tout quitté? Je ne

parle pas de mes devoirs, je les méprise; je ne parle pas de mon pays,

de ma famille, de mes amis; avec de l'or, on en trouve partout. Mais

l'héritage de mon père, où est-il? J'ai perdu mes épaulettes; il n'y a

donc que vous au monde à qui je tienne. Non, non, celui qui a mis sa vie

entière sur un coup de dé ne doit pas si vite abandonner la chance.

LAURETTE.

Mais que voulez-vous de moi?

RAZETTA.

Je veux que vous veniez avec moi à Gênes.

LAURETTE.

Comment le pourrais-je? Ignorez-vous que celle à qui vous parlez ne

s'appartient plus? Hélas! Razetta, je suis princesse d'Eysenach.

RAZETTA.

Ah! rusée Vénitienne, ce mot n'a pu passer sur tes lèvres sans leur

arracher un sourire.

LAURETTE.

Il faut que je me retire... Adieu, adieu, mon ami.

RAZETTA.

Tu me quittes?--Prends-y garde; je n'ai pas été jusqu'à présent de ceux

que la colère rend faibles. J'irai te demander à ton second père l'épée

à la main.

LAURETTE.

Je l'avais prévu que cette nuit nous serait fatale. Ah! pourquoi ai-je

consenti à vous voir encore une fois!

RAZETTA.

Es-tu donc une Française? Le soleil du jour de ta naissance était-il

donc si pâle que le sang soit glacé dans tes veines?... ou ne m'aimes-tu

pas? Quelques bénédictions d'un prêtre, quelques paroles d'un roi

ont-elles changé en un instant ce que deux mois de supplice,... ou mon

rival peut-être...

LAURETTE.

Je ne l'ai pas vu.

RAZETTA.

Comment? Tu es cependant princesse d'Eysenach?

LAURETTE.

Vous ne connaissez pas l'usage de ces cours. Un envoyé du prince, le

baron Grimm, son secrétaire intime, est arrivé ce matin.

RAZETTA.

Je comprends. On a placé ta froide main dans la main du vassal insolent,

décoré des pouvoirs du maître; la royale procuration, sanctionnée par

l'officieux chapelain de Son Excellence, a réuni aux yeux du monde deux

êtres inconnus l'un à l'autre. Je suis au fait de ces cérémonies. Et

toi, ton coeur, ta tête, ta vie, marchandés par entremetteurs, tout a

été vendu au plus offrant; une couronne de reine t'a faite esclave pour

jamais; et cependant ton fiancé, enseveli dans les délices d'une cour,

attend nonchalamment que sa nouvelle épouse...

LAURETTE.

Il arrive ce soir à Venise.

RAZETTA.

Ce soir? Ah vraiment! voilà encore une imprudence de m'en avertir.

LAURETTE.

Non, Razetta; je ne puis croire que tu veuilles ma perte; je sais qui tu

es et quelle réputation tu t'es faite par des actions qui auraient dû

m'éloigner de toi. Comment j'en suis venue à t'aimer, à te permettre de

m'aimer moi-même, c'est ce dont je ne suis pas capable de rendre compte.

Que de fois j'ai redouté ton caractère violent, excité par une vie de

désordres qui seule aurait dû m'avertir de mon danger!--Mais ton coeur

est bon.

RAZETTA.

Tu te trompes; je ne suis pas un lâche, et voilà tout. Je ne fais pas le

mal pour le bien; mais, par le ciel! je sais rendre le mal pour le mal.

Quoique bien jeune, Laurette, j'ai trop connu ce qu'on est convenu

d'appeler la vie pour n'avoir pas trouvé au fond de cette mer le mépris

de ce qu'on aperçoit à sa surface. Sois bien convaincue que rien ne peut

m'arrêter.

LAURETTE.

Que feras-tu?

RAZETTA.

Ce n'est pas, du moins, mon talent de spadassin qui doit t'effrayer ici.

J'ai affaire à un ennemi dont le sang n'est pas fait pour mon épée.

LAURETTE.

Eh bien donc?...

RAZETTA.

Que t'importe? c'est à moi de m'occuper de moi. Je vois des flambeaux

traverser la galerie; on t'attend.

LAURETTE.

Je ne quitterai pas ce balcon que tu ne m'aies promis de ne rien tenter

contre toi, ni contre...

RAZETTA.

Ni contre lui?

LAURETTE.

Contre cette Laurette que tu dis avoir aimée, et dont tu veux la perte.

Ah! Razetta, ne m'accablez pas; votre colère me fait frémir. Je vous

supplie de me donner votre parole de ne rien tenter.

RAZETTA.

Je vous promets qu'il n'y aura pas de sang.

LAURETTE.

Que vous ne ferez rien; que vous attendrez,... que vous tâcherez de

m'oublier, de...

RAZETTA.

Je fais un échange; permettez-moi de vous suivre.

LAURETTE.

De me suivre, ô mon Dieu!

RAZETTA.

À ce prix, je consens à tout.

LAURETTE.

On vient... Il faut que je me retire... Au nom du ciel... Me

jurez-vous?...

RAZETTA.

Ai-je aussi votre parole? alors vous avez la mienne.

LAURETTE.

Razetta, je m'en fie à votre coeur; l'amour d'une femme a pu y trouver

place, le respect de cette femme l'y trouvera. Adieu! adieu! Ne

voulez-vous donc point de cette croix?

RAZETTA.

Oh! ma vie!

_Il reçoit la croix; elle se retire._

RAZETTA, _seul_.

Ainsi je l'ai perdue.--Razetta, il fut un temps où cette gondole,

éclairée d'un falot de mille couleurs, ne portait sur cette mer

indolente que le plus insouciant de ses fils. Les plaisirs des jeunes

gens, la passion furieuse du jeu t'absorbaient; tu étais gai, libre,

heureux; on le disait, du moins; l'inconstance, cette soeur de la

folie, était maîtresse de tes actions; quitter une femme te coûtait

quelques larmes; en être quitté te coûtait un sourire. Où en es-tu

arrivé?

Mer profonde, heureusement il t'est facile d'éteindre une étincelle.

Pauvre petite croix, qui avais sans doute été placée dans une fête, ou

pour un jour de naissance, sur le sein tranquille d'un enfant; qu'un

vieux père avait accompagnée de sa bénédiction; qui, au chevet d'un lit,

avais veillé dans le silence des nuits sur l'innocence; sur qui,

peut-être, une bouche adorée se posa plus d'une fois pendant la prière

du soir; tu ne resteras pas longtemps entre mes mains.

La belle part de ta destinée est accomplie; je t'emporte, et les

pêcheurs de cette rive te trouveront rouillée sur mon coeur.

Laurette! Laurette! Ah! je me sens plus lâche qu'une femme. Mon

désespoir me tue; il faut que je pleure.

_On entend le son d'une symphonie sur l'eau. Une gondole chargée

de femmes et de musiciens passe._

UNE VOIX DE FEMME.

Gageons que c'est Razetta.

UNE AUTRE.

C'est lui, sous les fenêtres de la belle Laurette.

UN JEUNE HOMME.

Toujours à la même place! Hé! holà! Razetta! le premier mauvais sujet de

la ville refusera-t-il une partie de fous? Je te somme de prendre un

rôle dans notre mascarade, et de venir nous égayer.

RAZETTA.

Laissez-moi seul; je ne puis aller ce soir avec vous; je vous prie de

m'excuser.

UNE DES FEMMES.

Razetta, vous viendrez; nous serons de retour dans une heure. Qu'on ne

dise pas que nous ne pouvons rien sur vous, et que Laurette vous a fait

oublier vos amis.

RAZETTA.

C'est aujourd'hui la noce; ne le savez-vous pas? J'y suis prié, et ne

puis manquer de m'y rendre. Adieu, je vous souhaite beaucoup de plaisir:

prêtez-moi seulement un masque.

LA VOIX DE FEMME.

Adieu, converti.

_Elle lui jette un masque._

LE JEUNE HOMME.

Adieu, loup devenu berger. Si tu es encore là, nous te prendrons en

revenant.

_Musique. La gondole s'éloigne._

RAZETTA.

J'ai changé subitement de pensée. Ce masque va m'être utile. Comment

l'homme est-il assez insensé pour quitter cette vie tant qu'il n'a pas

épuisé toutes ses chances de bonheur? Celui qui perd sa fortune au jeu

quitte-t-il le tapis tant qu'il lui reste une pièce d'or? Une seule

pièce peut lui rendre tout. Comme un minerai fertile, elle peut ouvrir

une large veine. Il en est de même des espérances. Oui, je suis résolu

d'aller jusqu'au bout.

D'ailleurs la mort est toujours là; n'est-elle pas partout sous les

pieds de l'homme, qui la rencontre à chaque pas dans cette vie? L'eau,

le feu, la terre, tout la lui offre sans cesse; il la voit partout dès

qu'il la cherche, il la porte à son côté.

Essayons donc. Qu'ai-je dans le coeur?

Une haine et un amour.--Une haine, c'est un meurtre.--Un amour, c'est un

rapt. Voici ce que le commun des hommes doit voir dans ma position.

Mais il me faut trouver quelque chose de nouveau ici, car d'abord j'ai

affaire à une couronne. Oui, tout moyen usé d'ailleurs me répugne.

Voyons, puisque je suis déterminé à risquer ma tête, je veux la mettre

au plus haut prix possible. Que ferai-je dire demain à Venise?

Dira-t-on: «Razetta s'est noyé de désespoir pour Laurette, qui l'a

quitté?» Ou: «Razetta a tué le prince d'Eysenach, et enlevé sa

maîtresse?» Tout cela est commun. «Il a été quitté par Laurette, et il

l'a oubliée un quart d'heure après?» Ceci vaudrait mieux; mais comment?

En aurai-je le courage?

Si l'on disait: «Razetta, au moyen d'un déguisement, s'est d'abord

introduit chez son infidèle;» ensuite: «Au moyen d'un billet qu'il lui a

fait remettre, et par lequel il l'avertissait qu'à telle heure...» Il me

faudrait ici... de l'opium... Non! point de ces poisons douteux ou

timides, qui donnent au hasard le sommeil ou la mort. Le fer est plus

sûr. Mais une main si faible?... Qu'importe? Le courage est tout. La

fable qui courra la ville demain matin sera étrange et nouvelle.

_Des lumières traversent une seconde fois la maison._

Réjouis-toi, famille détestée; j'arrive; et celui qui ne craint rien

peut être à craindre.

_Il met son masque et entre._

UNE VOIX _dans la coulisse_.

Où allez-vous?

RAZETTA, _de même_.

Je suis engagé à souper chez le marquis.

SCÈNE II

_Une salle donnant sur un jardin.--Plusieurs masques se promènent._

LE MARQUIS, LE SECRÉTAIRE.

LE MARQUIS.

Combien je me trouve honoré, monsieur le secrétaire intime, en vous

voyant prendre quelque plaisir à cette fête qui est la plus médiocre du

monde!

LE SECRÉTAIRE.

Tout est pour le mieux, et votre jardin est charmant. Il n'y a qu'en

Italie qu'on en trouve d'aussi délicieux.

LE MARQUIS.

Oui, c'est un jardin anglais. Vous ne désireriez pas de vous reposer ou

de prendre quelques rafraîchissements?

LE SECRÉTAIRE.

Nullement.

LE MARQUIS.

Que dites-vous de mes musiciens?

LE SECRÉTAIRE.

Ils sont parfaits; il faut avouer que là-dessus, monsieur le marquis,

votre pays mérite bien sa réputation.

LE MARQUIS.

Oui, oui, ce sont des Allemands. Ils arrivèrent hier de Leipsick, et

personne ne les a encore possédés dans cette ville. Combien je serais

ravi si vous aviez trouvé quelque intérêt dans le divertissement du

ballet!

LE SECRÉTAIRE.

À merveille, et l'on danse très bien à Venise.

LE MARQUIS.

Ce sont des Français. Chaque bayadère me coûte deux cents florins.

Pousseriez-vous jusqu'à cette terrasse?

LE SECRÉTAIRE.

Je serai enchanté de la voir.

LE MARQUIS.

Je ne puis vous exprimer ma reconnaissance. À quelle heure pensez-vous

qu'arrive le prince notre maître? Car la nouvelle dignité qu'il m'a...

LE SECRÉTAIRE

Vers dix ou onze heures.

_Ils s'éloignent en causant.--Laurette entre; madame Balbi se lève

et va à sa rencontre. Toutes deux demeurent appuyées sur une

balustrade dans le fond de la scène, et paraissent s'entretenir.

En ce moment, Razetta, masqué, s'avance vers l'avant-scène._

RAZETTA.

Il me semble que j'aperçois Laurette. Oui, c'est elle qui vient

d'entrer. Mais comment parviendrai-je à lui parler sans être

remarqué?--Depuis que j'ai mis le pied dans ces jardins, tous mes

projets se sont évanouis pour faire place à ma colère. Un seul dessein

m'est resté; mais il faut qu'il s'exécute ou que je meure.

_Il s'approche d'une table et écrit quelques mots au crayon._

LE SECRÉTAIRE, _rentrant, au marquis_.

Ah! voilà un des galants de votre bal qui écrit un billet doux! Est-ce

l'usage à Venise?

LE MARQUIS.

C'est un usage auquel vous devez comprendre, monsieur, que les jeunes

filles restent étrangères. Voudriez-vous faire une partie de cartes?

LE SECRÉTAIRE.

Volontiers; c'est un moyen de passer le temps fort agréablement.

LE MARQUIS.

Asseyons-nous donc, s'il vous plaît. Monsieur le secrétaire intime, j'ai

l'honneur de vous saluer. Le prince, m'avez-vous dit, doit arriver à

dix ou onze heures. Ce sera donc dans un quart d'heure ou dans une heure

un quart, car il est précisément neuf heures trois quarts. C'est à vous

de jouer.

LE SECRÉTAIRE.

Jouons-nous cinquante florins?

LE MARQUIS.

Avec plaisir. C'est un récit bien intéressant pour nous, monsieur, que

celui que vous avez bien voulu déjà me laisser deviner et entrevoir, de

la manière dont Son Excellence était devenue éprise de la chère

princesse ma nièce. J'ai l'honneur de vous demander du pique.

LE SECRÉTAIRE.

C'est, comme je vous disais, en voyant son portrait; cela ressemble un

peu à un conte de fée.

LE MARQUIS.

Sans doute! ah! ah!... délicieux! sur un portrait!... Je n'en ai plus,

j'ai perdu... Vous disiez donc?...

LE SECRÉTAIRE.

Ce portrait, qui était, il est vrai, d'une ressemblance frappante, et

par conséquent d'une beauté parfaite...

LE MARQUIS.

Vous êtes mille fois trop bon.

LE SECRÉTAIRE.

Voulez-vous votre revanche?

LE MARQUIS.

Avec plaisir. «D'une beauté parfaite...»

LE SECRÉTAIRE.

Resta longtemps sur la table où il a l'habitude d'écrire. Le prince, à

vous dire le vrai..., (j'ai du rouge) est un véritable original.

LE MARQUIS.

Réellement?... C'est unique! je ne me sens pas de joie en pensant que

d'ici à une heure... Voici encore du rouge.

LE SECRÉTAIRE.

Il abhorrait les femmes, du moins il le disait. C'est le caractère le

plus fantasque! Il n'aime ni le jeu, ni la chasse, ni les arts. Vous

avez encore perdu.

LE MARQUIS.

Ah! ah! c'est du dernier plaisant!... Comment! il n'aime rien de tout

cela? Ah! ah! Vous avez parfaitement raison, j'ai perdu. C'est

délicieux.

LE SECRÉTAIRE.

Il a beaucoup voyagé, en Europe surtout. Jamais nous n'avons été

instruits de ses intentions que le matin même du jour où il partait pour

une de ces excursions souvent fort longues. «Qu'on mette les chevaux,

disait-il à son lever, nous irons à Paris.»

LE MARQUIS.

J'ai entendu dire la même chose de l'empereur Bonaparte. Singulier

rapprochement!

LE SECRÉTAIRE.

Son mariage fut aussi extraordinaire que ses voyages: il m'en donna

l'ordre comme s'il s'agissait de l'action la plus indifférente de sa

vie; car c'est la paresse personnifiée, que le prince. «Quoi!

monseigneur, lui dis-je, sans l'avoir vue!--Raison de plus,» me dit-il;

ce fut toute sa réponse. Je laissai en partant toute la cour bouleversée

et dans une rumeur épouvantable.

LE MARQUIS.

Cela se conçoit... Eh! eh!--Du reste, monseigneur n'aurait pu se fournir

d'un procureur plus parfaitement convenable que vous-même, monsieur le

secrétaire intime. J'espère que vous voudrez bien m'en croire persuadé.

J'ai encore perdu.

LE SECRÉTAIRE.

Vous jouez d'un singulier malheur.

LE MARQUIS.

Oui, n'est-il pas vrai? Cela est fort remarquable. Un de mes amis, homme

d'un esprit enjoué, me disait plaisamment avant-hier, à la table de jeu

d'un des principaux sénateurs de cette ville, que je n'aurais qu'un

moyen de gagner, ce serait de parier contre moi.

LE SECRÉTAIRE.

Ah! ah! c'est juste!

LE MARQUIS.

Ce serait, lui répondis-je, ce qu'on pourrait appeler un bonheur

malheureux. Eh! eh!

_Il rit._

LE SECRÉTAIRE.

Absolument.

LE MARQUIS.

Ce sont deux mots qui, je crois, ne se trouvent pas souvent

rapprochés... Eh! eh!--Mais permettez-moi, de grâce, une seule question:

Son Excellence aime-t-elle la musique?

LE SECRÉTAIRE.

Beaucoup. C'est son seul délassement.

LE MARQUIS.

Combien je me trouve heureux d'avoir, depuis l'âge de onze ans, fait

apprendre à ma nièce la harpe-lyre et le forte-piano! Seriez-vous, par

hasard, bien aise de l'entendre chanter?

LE SECRÉTAIRE.

Certainement.

LE MARQUIS, _à un valet_.

Veuillez avertir la princesse que je désire lui parler.

_À Laurette, qui entre._

Laure, je vous prie de nous faire entendre votre voix. Monsieur le

secrétaire intime veut bien vous engager à nous donner ce plaisir.

LAURETTE.

Volontiers, mon cher oncle; quel air préférez-vous?

LE MARQUIS.

Di piacer, di piacer, di piacer. Ma nièce ne s'est jamais fait prier.

LAURETTE.

Aidez-moi à ouvrir le piano.

RAZETTA, _toujours masqué, s'avance et ouvre le piano. À voix basse_.

Lisez ceci quand vous serez seule.

_Elle reçoit son billet._

LE SECRÉTAIRE.

La princesse pâlit.

LE MARQUIS.

Ma chère fille, qu'avez-vous donc?

LAURETTE.

Rien, rien, je suis remise.

LE MARQUIS, _bas au secrétaire_.

Vous concevez qu'une jeune fille...

_Laurette frappe les premiers accords._

UN VALET, _entrant, bas au marquis_.

Son Excellence vient d'entrer dans le jardin.

LE MARQUIS.

Son Excell...! Allons à sa rencontre.

_Il se lève._

LE SECRÉTAIRE.

Au contraire.--Permettez-moi de vous dire deux mots.

_Pendant ce temps, Laurette joue la ritournelle pianissimo._

Vous voyez que le prince ne fait avertir que vous seul de son arrivée.

Que le reste de vos conviés s'éloigne. Je connais les usages, et je sais

que dans toutes les cours il y a une présentation; mais rien de ce qui

est fait pour tout le monde ne saurait plaire à notre jeune souverain.

Veuillez m'accompagner seul auprès du prince. La jeune mariée restera,

s'il vous plaît.

LE MARQUIS.

Eh quoi! seule ici?

LE SECRÉTAIRE.

J'agis d'après les ordres du prince.

LE MARQUIS.

Monsieur, je vais donner les miens en conséquence; me conformer en tout

aux moindres volontés de Son Excellence est pour moi le premier, le plus

sacré des devoirs. Ne dois-je pas pourtant avertir ma nièce?

LE SECRÉTAIRE.

Certainement.

LE MARQUIS.

Laurette!

_Il lui parle à l'oreille. Un moment après, les masques se dispersent

dans les jardins et laissent le théâtre libre. Le marquis et le

secrétaire sortent ensemble._

LAURETTE, _restée seule, tire le billet de Razetta de son sein, et lit_.

«Les serments que j'ai pu te faire ne peuvent me retenir loin de toi.

Mon stylet est caché sous le pied de ton clavecin. Prends-le, et frappe

mon rival, si tu ne peux réussir avant onze heures sonnantes à

t'échapper et à venir me retrouver au pied de ton balcon, où je

t'attends. Crois que, si tu me refuses, j'entendrai sonner l'heure, et

que ma mort est certaine.

«RAZETTA.»

_Elle regarde autour d'elle._

Seule ici!...

_Elle va prendre le stylet._

Tout est perdu: car je le connais, il est capable de tout. Ô Dieu! il

me semble que j'entends monter à la terrasse. Est-ce déjà le

prince?--Non, tout est tranquille.

«À onze heures; si tu ne peux réussir à t'échapper. Crois que, si tu me

refuses, ma mort est certaine!...»

Ô Razetta, Razetta! insensé, il m'en coûte cher de t'avoir aimé!

Fuirai-je?... La princesse d'Eysenach fuira-t-elle?... avec qui?... avec

un joueur déjà presque ruiné? avec un homme plus redoutable seul que

tous les malheurs... Si j'avertissais le prince?--Ô ciel! on vient.

Mais Razetta! il se tuera sans doute sous mes fenêtres...

Le prince ne peut tarder; je vois des pages avec des flambeaux traverser

l'orangerie. La nuit est obscure; le vent agite ces lumières;

écoutons... Quelle singulière frayeur me saisit!... Quel est l'homme qui

va se présenter à moi?... Inconnus l'un à l'autre,... que va-t-il me

dire?... Oserai-je lever les yeux sur lui?... Oh! je sens battre mon

coeur... L'heure va si vite! onze heures seront bientôt arrivées!...

UNE VOIX, _en dehors_.

Son Excellence veut-elle monter cet escalier?

LAURETTE.

C'est lui! il vient.

_Elle écoute._

Je ne me sens pas la force de me lever; cachons ce stylet.

_Elle le met dans son sein._

Eysenach, c'est donc à la mort que tu marches?... Ah! la mienne aussi

est certaine...

_Elle se penche à la fenêtre._

Razetta se promène lentement sur le rivage!... Il ne peut me manquer...

Allons!... Prenons cependant assez de force pour cacher ce que

j'éprouve... Il le faut... Voici l'instant.

_Se regardant._

Dieu, que je suis pâle! mes cheveux en désordre...

_Le prince entre par le fond; il a à la main un portrait; il s'avance

lentement, en considérant tantôt l'original, tantôt la copie._

LE PRINCE.

Parfait.

_Laurette se retourne et demeure interdite._

Et cependant comme en tout l'art est constamment au-dessous de la

nature, surtout lorsqu'il cherche à l'embellir! La blancheur de cette

peau pourrait s'appeler de la pâleur; ici je trouve que les roses

étouffent les lis.--Ces yeux sont plus vifs,--ces cheveux plus

noirs.--Le plus parfait des tableaux n'est qu'une ombre: tout y est à la

surface; l'immobilité glace; l'âme y manque totalement; c'est une beauté

qui ne passe pas l'épiderme. D'ailleurs ce trait même à gauche...

_Laurette fait quelques pas. Le prince ne cesse pas de la regarder._

Il n'importe: je suis content de Grimm; je vois qu'il ne m'a pas trompé.

_Il s'assoit._

Ce petit palais est très gentil: on m'avait dit que cette pauvre fille

n'avait rien. Comment donc! mais c'est un élégant que mon oncle,

monsieur le... le...

_À Laurette._

Votre oncle est marquis, je crois?

LAURETTE.

Oui,... monseigneur...

LE PRINCE.

Je me sens la tentation de quitter cette vieille prude d'Allemagne, et

de venir m'établir ici. Ah! diable, je fais une réflexion, on est obligé

d'aller à pied.--Est-ce que toutes les femmes sont aussi jolies que vous

dans cette ville?

LAURETTE.

Monseigneur...

LE PRINCE.

Vous rougissez... De qui donc avez-vous peur? nous sommes seuls.

LAURETTE.

Oui,... mais...

LE PRINCE, _se levant_.

Est-ce que par hasard mon grand guindé de secrétaire se serait mal

acquitté de sa représentation? Les compliments d'usage ont-ils été

faits? Aurait-il négligé quelque chose? En ce cas, excusez-moi: je

pensais que les quatre premiers actes de la comédie étaient joués, et

que j'arrivais seulement pour le cinquième.

LAURETTE.

Mon tuteur...

LE PRINCE.

Vous tremblez?

_Il lui prend la main._

Reposez-vous sur ce sofa. Je vous supplie de répondre à ma question.

LAURETTE.

Votre Excellence me pardonnera: je ne chercherai pas à lui cacher que je

souffre... un peu;... elle voudra bien ne pas s'étonner...

LE PRINCE.

Voici du vinaigre excellent.

_Il lui donne sa cassolette._

Vous êtes bien jeune, madame; et moi aussi. Cependant, comme les romans

ne me sont pas défendus, non plus que les comédies, les tragédies, les

nouvelles, les histoires et les mémoires, je puis vous apprendre ce

qu'ils m'ont appris. Dans tout morceau d'ensemble, il y a une

introduction, un thème, deux ou trois variations, un andante et un

presto. À l'introduction, vous voyez les musiciens encore mal se

répondre, chercher à s'unir, se consulter, s'essayer, se mesurer; le

thème les met d'accord; tous se taisent ou murmurent faiblement, tandis

qu'une voix harmonieuse les domine; je ne crois pas nécessaire de faire

l'application de cette parabole. Les variations sont plus ou moins

longues, selon ce que la pensée éprouve: mollesse ou fatigue. Ici, sans

contredit, commence le chef-d'oeuvre; l'andante, les yeux humides de

pleurs, s'avance lentement, les mains s'unissent; c'est le romanesque,

les grands serments, les petites promesses, les attendrissements, la

mélancolie.--Peu à peu, tout s'arrange; l'amant ne doute plus du coeur

de sa maîtresse; la joie renaît, le bonheur par conséquent: la

bénédiction apostolique et romaine doit trouver ici sa place; car, sans

cela, le presto survenant... Vous souriez?

LAURETTE.

Je souris d'une pensée...

LE PRINCE.

Je la devine. Mon procureur a sauté l'adagio.

LAURETTE.

Faussé, je crois.

LE PRINCE.

Ce sera à moi de réparer ses maladresses. Cependant ce n'était pas mon

plan. Ce que vous me dites me fait réfléchir.

LAURETTE.

Sur quoi?

LE PRINCE.

Sur une théorie du professeur Mayer, à Francfort-sur-l'Oder.

LAURETTE.

Ah!

LE PRINCE.

Oui, il s'est trompé, si vous êtes née à Venise.

LAURETTE.

Dans cette maison même.

LE PRINCE.

Diable! pourtant il prétendait que ce que vos compatriotes estimaient le

moins... était précisément ce qui manque...

LAURETTE.

Au secrétaire intime?...

LE PRINCE.

Et de plus, qu'on juge d'un caractère sur un portrait. Vous pourriez, je

le vois, soutenir la controverse.

_Il lui baise la main._

Vous tremblez encore.

LAURETTE.

Je ne sais,... je,... non...

LE PRINCE.

Heureusement que je suis entre la fenêtre et la pendule.

LAURETTE, _effrayée_.

Que dit Votre Excellence?

LE PRINCE.

Que ces deux points partagent singulièrement votre attention. Je crois

que vous avez peur de moi.

LAURETTE.

Pourquoi?... nullement,... je,... je ne puis vous dissimuler...

LE PRINCE.

Voici une main qui dit le contraire. Aimez-vous les bijoux?

_Il lui met un bracelet._

LAURETTE.

Quels magnifiques diamants!

LE PRINCE.

Ce n'est plus la mode. Mais que vois-je? L'anneau a été oublié.

LAURETTE.

Le secrétaire...

LE PRINCE.

En voici un: j'ai toujours des joujoux de poupée dans mes poches.

Décidément vous voulez savoir l'heure.

LAURETTE.

Non;... je cherche...

LE PRINCE.

J'avais entendu dire qu'un Français était quelquefois embarrassé devant

une Italienne. Vous vous levez!

LAURETTE.

Je suis souffrante.

LE PRINCE.

Vous voulez vous mettre à la fenêtre?

LAURETTE, _à la fenêtre_.

Ah!

LE PRINCE.

De grâce, qu'avez-vous? Serais-je réellement assez malheureux pour vous

inspirer de l'effroi?

_Il la ramène au sofa._

En ce cas, je serais le plus malheureux des hommes; car je vous aime, et

ne pourrai vivre sans vous.

LAURETTE.

Encore une raillerie? Prince, celle-ci n'est pas charitable.

LE PRINCE.

De l'orgueil?--Veuillez m'écouter.

Je me suis figuré qu'une femme devait faire plus de cas de son âme que

de son corps, contre l'usage général qui veut qu'elle permette qu'on

l'aime avant d'avouer qu'elle aime, et qu'elle abandonne ainsi le trésor

de son coeur avant de consentir à la plus légère prise sur celui de sa

beauté. J'ai voulu, oui, voulu absolument tenter de renverser cette

marche uniforme; la nouveauté est ma rage. Ma fantaisie et ma paresse,

les seuls dieux dont j'aie jamais encensé les autels, m'ont vainement

laissé parcourir le monde, poursuivi par ce bizarre dessein; rien ne

s'offrait à moi. Peut-être je m'explique mal. J'ai eu la singulière idée

d'être l'époux d'une femme avant d'être son amant. J'ai voulu voir si

réellement il existait une âme assez orgueilleuse pour demeurer fermée

lorsque les bras sont ouverts, et livrer la bouche à des baisers muets;

vous concevez que je ne craignais que de trouver cette force à la

froideur. Dans toutes les contrées qu'aime le soleil, j'ai cherché les

traits les plus capables de révéler qu'une âme ardente y était enfermée:

j'ai cherché la beauté dans tout son éclat, cet amour qu'un regard fait

naître; j'ai désiré un visage assez beau pour me faire oublier qu'il

était moins beau que l'être invisible qui l'anime; insensible à tout,

j'ai résisté à tout,... excepté à une femme,--à vous, Laurette, qui

m'apprenez que je me suis un peu mépris dans mes idées orgueilleuses; à

vous, devant qui je ne voulais soulever le masque qui couvre ici-bas les

hommes qu'après être devenu votre époux.--Vous me l'avez arraché, je

vous supplie de me pardonner, si j'ai pu vous offenser.

LAURETTE.

Prince, vos discours me confondent... Faut-il que je croie?...

LE PRINCE.

Il faut que la princesse d'Eysenach me pardonne; il faut qu'elle

permette à son époux de redevenir l'amant le plus soumis; il faut

qu'elle oublie toutes ses folies...

LAURETTE.

Et toute sa finesse?

LE PRINCE.

Elle pâlit devant la vôtre. La beauté et l'esprit...

LAURETTE.

Ne sont rien. Voyez comme nous nous ressemblons peu.

LE PRINCE.

Si vous en faites si peu de cas, je vais revenir à mon rêve.

LAURETTE.

Comment?

LE PRINCE.

En commençant par la première.

LAURETTE.

Et en oubliant le second?

LE PRINCE.

Prenez garde à un homme qui demande un pardon; il peut avoir si aisément

la tentation d'en mériter deux!

LAURETTE.

Ceci est une théorie.

LE PRINCE.

Non pas.

_Il l'embrasse._

Cependant, je vous vois encore agitée. Gageons que, toute jeune que vous

êtes, vous avez déjà fait un calcul.

LAURETTE.

Lequel? il y en a tant à faire! et un jour comme celui-ci en voit tant!

LE PRINCE.

Je ne parle que de celui des qualités d'époux. Peut-être ne trouvez-vous

rien en moi qui les annonce. Dites-moi, est-ce bien sérieusement que

vous avez pu jamais réfléchir à cet important et grave sujet? De quelle

pâte débonnaire, de quels faciles éléments aviez-vous pétri d'avance cet

être dont l'apparition change tant de douces nuits en insomnies?

Peut-être sortez-vous du couvent?

LAURETTE.

Non.

LE PRINCE.

Il faut songer, chère princesse, que si votre gouvernante vous gênait,

si votre tuteur vous contrariait, si vous étiez surveillée, tancée

quelquefois, vous allez entrer demain (n'est-ce pas demain?) dans une

atmosphère de despotisme et de tyrannie; vous allez respirer l'air

délicieux de la plus aristocratique bonbonnière; c'est de ma petite cour

que je parle, ou plutôt de la vôtre, car je suis le premier de vos

sujets. Une grave duègne vous suivra, c'est l'usage; mais je la payerai

pour qu'elle ne dise rien à votre mari. Aimez-vous les chevaux, la

chasse, les fêtes, les spectacles, les dragées, les amants, les petits

vers, les diamants, les soupers, le galop, les masques, les petits

chiens, les folies?--Tout pleuvra autour de vous. Enseveli au fond de la

plus reculée des ailes de votre château, le prince ne saura et ne verra

que ce que vous voudrez. Avez-vous envie de lui pour une partie de

plaisir? un ordre expédié de la part de la reine avertira le roi de

prendre son habit de chasse, de bal ou d'enterrement. Voulez-vous être

seule? Quand toutes les sérénades de la terre retentiraient sous vos

fenêtres, le prince, au fond de son donjon gothique, n'entendra rien au

monde; une seule loi régnera dans votre cour: la volonté de la

souveraine. Ressembleriez-vous par hasard à l'une de ces femmes pour qui

l'ambition, les honneurs, le pouvoir, eurent tant de charmes? Cela

m'étonnerait, et mon vieux docteur aussi; mais n'importe. Les hochets

que je mettrais alors entre vos mains, pour amuser vos loisirs, seraient

d'autre nature: ils se composeraient d'abord de quelques-unes de ces

marionnettes qu'on nomme des ministres, des conseillers, des

secrétaires: pareil à des châteaux de cartes, tout l'édifice politique

de leur sagesse dépendrait d'un souffle de votre bouche; autour de vous

s'agiterait en tous sens la foule de ces roseaux, que plie et relève le

vent des cours; vous serez un despote, si vous ne voulez être une reine.

Ne faites pas surtout un rêve sans le réaliser; qu'un caprice, qu'un

faible désir n'échappe pas à ceux qui vous entourent, et dont

l'existence entière est consacrée à vous obéir. Vous choisirez entre vos

fantaisies, ce sera tout votre travail, madame; et si le pays que je

vous décris...

LAURETTE.

C'est le paradis des femmes.

LE PRINCE.

Vous en serez la déesse.

LAURETTE.

Mais le rêve sera-t-il éternel? Ne cassez-vous jamais le pot au lait?

LE PRINCE.

Jamais.

LAURETTE.

Ah! qui m'en assure?

LE PRINCE.

Un seul garant,--mon indicible, ma délicieuse paresse. Voilà bientôt

vingt-cinq ans que j'essaye de vivre, Laurette. J'en suis las; mon

existence me fatigue; je rattache à la vôtre ce fil qui s'allait briser;

vous vivrez pour moi, j'abdique: vous chargez-vous de cette tâche? Je

vous remets le soin de mes jours, de mes pensées, de mes actions; et

pour mon coeur...

LAURETTE.

Est-il compris dans le dépôt?

LE PRINCE.

Il n'y sera que le jour où vous l'en aurez jugé digne; jusque-là, j'ai

votre portrait.--Je l'aime, je lui dois tout; je lui ai tout promis,

pour tout vous tenir.--Autrefois même je m'en serais contenté; mais j'ai

voulu le voir sourire,... rien de plus.

LAURETTE.

Ceci est encore une théorie.

LE PRINCE.

Un rêve, comme tout au monde.

_Il l'embrasse._

Qu'avez-vous donc là? c'est un bijou vénitien: si nous sommes en paix,

il est inutile: si nous sommes en guerre, je désarme l'ennemi.

_Il lui ôte son stylet._

Quant à ce petit papier parfumé qui se cache sous cette gaze, le mari le

respectera. Mais la princesse d'Eysenach rougit.

LAURETTE.

Prince!

LE PRINCE.

Êtes-vous étonnée de me voir sourire?--J'ai retenu un mot de Shakespeare

sur les femmes de cette ville.

LAURETTE.

Un mot?

LE PRINCE.

Perfide comme l'onde. Est-il défendu d'aimer à avoir des rivaux?

LAURETTE.

Vous pensez?...

LE PRINCE.

À moins que ce ne soient des rivaux heureux, et celui-ci ne l'est pas.

LAURETTE.

Pourquoi?

LE PRINCE.

Parce qu'il écrit.

LAURETTE.

C'est à mon tour de sourire, quoiqu'il y ait ici un grain de mépris.

LE PRINCE.

Mépris pour les femmes? Il n'y a que les sots qui le croient possible.

LAURETTE.

Qu'en aimez-vous donc?

LE PRINCE.

Tout, et surtout leurs défauts.

LAURETTE.

Ainsi, le mot de Shakespeare...

LE PRINCE.

Je le voudrais pour réponse au billet.

LAURETTE.

Et que dirait-on?

LE PRINCE.

Ceci est une pensée française, et ce n'est pas de vous que j'en

attendais.

LAURETTE.

Insultez-vous la France? Vous parliez de beauté et d'esprit. Le premier

des biens...

LE PRINCE.

C'est le coeur. L'esprit et la beauté n'en sont que les voiles.

LAURETTE.

Ah! qui sait ce que voit celui qui les soulève? C'est une audace!

LE PRINCE.

Il n'y en a plus après la noce... Vous tremblez encore?

LAURETTE.

J'ai cru entendre du bruit.

LE PRINCE.

Au fait, nous sommes presque dans un jardin; si vous ne teniez pas à ce

sofa...

LAURETTE.

Non...

_Ils se lèvent; le prince veut l'entraîner._

LE PRINCE.

Est-ce de l'époux ou de l'amant que vous avez peur?

LAURETTE.

C'est de la nuit.

LE PRINCE.

Elle est perfide aussi, mais elle est discrète. Qu'oserez-vous lui

confier?... La réponse au billet?

LAURETTE.

Qu'en dirait-elle?

LE PRINCE.

Elle n'en laissera rien voir à l'époux.

_Elle lui donne le billet; il le déchire._

Ne la craignez pas, Laurette. _Le secret_ d'une jeune fiancée est fait

pour la nuit; elle seule renferme les deux grands secrets du bonheur: le

plaisir et l'oubli.

LAURETTE.

Mais le chagrin?

LE PRINCE.

C'est la réflexion; et il est si facile de la perdre!

LAURETTE.

Est-ce aussi un secret?

_Ils s'éloignent. Onze heures sonnent._

SCÈNE III

_La même décoration qu'à la première scène. On entend l'heure sonner dans

l'éloignement._

RAZETTA.

Je ne puis me défendre d'une certaine crainte. Serait-il possible que

Laurette m'eût manqué de parole! Malheur à elle, s'il était vrai! Non

pas que je doive porter la main sur elle,... mais mon rival!... Il me

semble que deux horloges ont déjà sonné onze heures... Est-ce le temps

d'agir? Il faut que j'entre dans ces jardins.--J'aperçois une grille

fermée.--Ô rage! me serait-il impossible de pénétrer? Au risque de ma

vie, je suis déterminé à ne pas abandonner mon dessein.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 · 第 1 / 18 段