_À M. de Chateaubriand_
Paris, 31 mai 1829.
Mon frère, vous m'avez trompée involontairement! J'ignorais votre âge, à
sept ou huit ans près. Quel qu'il eût été, je vous aurais adressé ma
première lettre telle qu'elle était. Mais, dès le commencement de votre
correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos
cheveux blancs, que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais
librement à celui que vous me représentiez, l'hommage d'une tendresse
dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui, sans être malséant
pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus
jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en
souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui
voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre
troubla hier le bonheur que j'aurais eu à vous voir. Qu'elle soit oubliée!
Que n'êtes-vous plus jeune encore, ô mon frère, pour la gloire de notre
pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant!
Que l'erreur où j'étais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu
de folie dans ma manière de vous aimer. Je ne m'informais jamais des
circonstances qui vous étaient personnelles, et ne parlais de vous que
dans des discussions générales.
J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos
derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'_Itinéraire_ me
ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée
qui détourne de tout, et l'âme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague
qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher.
_4 juin_.--Ma lettre commencée à H. le 17 avril et finie à Paris le 5 mai,
est sûrement revenue entre vos mains. Vous savez à présent _pourquoi_ je
suis ici et _depuis quand_ j'y suis. Cette lettre complète le tableau de
mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son
objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour
témoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident,
vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je
l'éteindrais si je pouvais.
Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chéris de vos
regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de
temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos
arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oubliée dès les premiers jours.
_7 juin_.--Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit
souvent: «je vous aime tendrement!» Mon cœur est presque consolé.
Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engagée à ne pas
manquer son mardi, parce que, dit-il, «j'ai un cadeau à vous faire: je
vous présenterai _À M. de Chateaubriand_ et vous ferai faire connaissance
avec lui». Je ne répondis pas, mais je m'inclinai en signe de
remerciement. Personne ne connaît mieux que M. de Neuville mon sentiment
pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parlé de notre correspondance, de
peur qu'il m'accusât d'être romanesque. Je hais les grands salons, mais
j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de
vous voir. Je préviens donc mon cher maître que sa nouvelle sœur lui sera
présentée demain.