LXVIII

_À M. de Chateaubriand_

Paris, 10 mai 1829.

Mon âme n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon espérance est

perdue; mes vœux sont incertains, mes regrets confus. Dès mon arrivée ici,

j'ai été malade comme je le fus il y a un an. Je suis restée enfermée au

milieu des pierres et du bruit de la Place Vendôme, sans voir personne,

n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis

sortie de ma vallée, que vous n'y êtes pas venu, que je suis à Paris sans

vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'après avoir reçu de vous les noms

de sœur et d'amie, ma vie s'achèvera sans doute sans que j'aie reçu un

regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable,

mon cher maître, que vous m'avez adressé quelques mots de consolation;

mais je n'ai pas osé m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre

maison, ni votre portrait; j'espérais, je crois, me détacher de votre idée,

comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant

que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux

pour moi, je me consolerai peu à peu. Je sais plier devant le malheur et

vivre de regrets cachés.

Je viens d'écrire à M. H. H... pour lui dire que vous souhaitez que je

voie votre infirmerie, et que je le prie, en conséquence, de donner les

ordres nécessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intéresse là. Je

tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que

cette visite me laissera. Peut-être finirai-je par ne pas la faire! J'ai

l'âme malade; M. H. H... viendra sûrement me voir. C'est un événement pour

moi d'entendre parler de vous.

Le temps n'est plus où je me croyais trop étrangère à vous pour accepter

vos bons offices et où je pouvais craindre que mes sentiments fussent

méconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes

choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez

donné le nom de sœur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons

offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour

rassembler mes idées à ce sujet.

En vous priant de me donner votre itinéraire parce que je voulais y

conformer le mien, cela se rapportait seulement à la durée de votre séjour

à Paris, j'y voulais demeurer autant que vous.

_17 au soir_.--M. H. H... sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a

montré une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble était

si grand à ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous

serez ici vers le 25, mais je ne mérite pas ce bonheur, je n'ai pas assez

de soumission à la volonté de Dieu; j'étais lasse de tout, et surtout de

moi-même!

Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce

temps, une feuille muette et inanimée vient de si loin déposer dans le

fond d'une âme étrangère toute la mélancolie de la vôtre, ô maître chéri!

Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les

événements! M. H. H... est, m'a-t-il dit, spécialement chargé par vous de

me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus

douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage à vous,

vous en serez responsable.

_20 mai_.--J'ai passé quatre heures _chez vous_. En entrant dans la cour,

le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappée; j'ai cru

retrouver ma vallée et votre présence. Le cœur m'a presque manqué; mon bon

custode ne s'en est pas aperçu. Du premier regard j'ai admiré avec joie la

vaste étendue de votre parc et de _vos bois_ qui, le développant à droite

et à gauche, laissent en face l'air et la vue s'étendre librement dans

un large espace. C'est planté de main de maître, Delille et Morel ne

l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visité l'appartement de

Mme de Ch...; votre portrait n'y était pas, je n'en ai pas été fâchée,

c'était assez d'émotion pour un jour. Nous sommes ensuite montés

chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entrée dans votre

bibliothèque! Je voulais y tout examiner, mais la place où vous écrivez a

captivé tous mes regards et toutes mes pensées. J'ai appuyé ma main sur ce

bureau, dépositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais

m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charmée; nous avons ensuite

visité le jardin; je l'ai examiné comme le mien. Tous vos élèves sont

frais et vigoureux. Les peupliers de l'allée droite et longue viennent à

merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrés? Vos massifs sentent

déjà bon. J'ai rapporté un énorme bouquet de fleurs de chez vous, elles

sont là, devant moi; je crois rêver! Je me suis assise à l'ombre, sur un

banc de pierre, près de la butte. Votre fidèle Henri causait, il me disait

avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien

il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous étiez adoré de

tous, dans le voisinage; il parlait de votre bonté d'âme; de vos goûts

simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnête homme se

livrait à son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et,

moi, je ne songeais plus ni à lui, ni à moi. Je recueillais ses paroles,

elles descendaient sur mon cœur abattu comme la rosée du ciel sur une

terre altérée, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et

rafraîchissaient mes yeux. Je me représentais que, dans un avenir bien

éloigné, d'autres étrangers viendraient à cette même place répandre comme

moi des larmes de regret et d'admiration.

Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous

retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous

faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant

vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique,

la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les

incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et,

lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous

viendrez accueillir votre dernière sœur. Mais je reviens; j'ai vu vos

vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons;

plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres

entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine

au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur

offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis

lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui

est commode; des sœurs si douces, des protecteurs si bons, tant de

consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous

vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui.

Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et

de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre

Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne

tout à fait»... On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui

m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais

sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde

digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des

sœurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui

ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu

charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité),

où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le

même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation

est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45],

qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de

tendresse et d'adoration.

[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de

la chapelle de l'Infirmerie.]

_Note de Mme de V._.--M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28

mai, à deux heures.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 110 / 122 题