_De M. de Chateaubriand_
Rome, 18 avril 1829.
Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour
Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où
donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai
moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte
Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais
dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon
ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais
qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette
grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer
dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me
réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel
effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh!
bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce
qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles
illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image
qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.
Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis
vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres.
Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que
j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que
les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous
les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps,
le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans
la terre nouvelle où on l'a mis.
Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.
Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.