LXIV

_À M. de Chateaubriand_

H., 21 mars 1829.

Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne

vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire

et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me

confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement,

et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.

Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir.

J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de

vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une

démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée.

Jugez-en!

Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V... me pria d'aller demander

à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait

encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous

avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla

le projet de M. de V...; une banqueroute presque générale à Valence

consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de

remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H...

Dès lors il devint indispensable que je fusse _solliciter_ ce que souhaite

M. de V... Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus

m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture

des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ

jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V... s'est affligé de

ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à

laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais

donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra,

il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque

ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui

laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne

de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis

renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon

hôte, l'élu de mon cœur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un

regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie!

Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu!

beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel

dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous

reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais

je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je

regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de

marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des

ronces et aux pierres du chemin.

Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture,

et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons;

mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en

souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette

les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le

mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les

quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait,

disait-il, d'autre mal _que la difficulté d'être_. Moi, à Paris, _je n'ai

pas le temps d'être_. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que

j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de

chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la

conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée

dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous

pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le

suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre

amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous!

Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon

pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre,

autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses

de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne

connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me

connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos

lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant,

je trouve dans chacune d'elles _un mot_ que je crois tendre et que je

prends _pour moi_; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous

écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des

pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre

mille: _Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de

soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?_

Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de

vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos

lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que

vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes

regrets.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon

souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en

être effacée.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 103 / 122 题