_De M. de Chateaubriand_
Rome, 17 février 1829.
Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a
données. Ne vous inquiétez pas de mon avenir; je ne resterai pas à Rome,
et je ne serai rien dans le ministère; je rentrerai avec joie dans mon
hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux.
La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je
comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques; la nouvelle
élection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-delà d'un ou deux
mois. Mais voyez une preuve de cette fatalité qui s'attache à mes pas:
Léon XII m'aimait; j'avais gagné toute sa confiance, et ma présence l'a
fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez
dans les journaux; mon nom m'y paraît, pour moi, comme celui de l'Empereur
de la Chine, tant j'y suis indifférent. Cela n'est peut-être pas bon, mais
cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant à Rome, où tant de gens
sont restés longtemps, personne n'était moi, ni dans ma position.
[Note 41: Léon XII, mort le 10 février 1829.]
Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accepté l'ambassade de Rome que
pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministère[42], je donnerai ma
démission, et, dans tous les cas, je veux, dans une époque peu éloignée,
sans faire de bruit, sans scène et sans fâcherie, demander au Roi la
permission d'aller mourir à l'Infirmerie de Marie-Thérèse.
[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait dû donner sa
démission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas été remplacé, et
l'intérim des Affaires Etrangères avait été confié au garde des sceaux
Portalis, un des hommes que Chateaubriand méprisait le plus.]
Je suis, comme vous le pensez, bien accablé d'affaires dans ce moment:
c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous
la recevrez un peu plus tôt que de coutume. Écrivez-moi, ma sœur, et ne
rêvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai
jamais!