_À M. de Chateaubriand_
H..., le 26 décembre 1828.
Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence
m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et
que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera
jamais.
Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le
remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions
intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie
inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui
qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux
et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si,
contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous
suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux
jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!
Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils
blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la _Gazette_,
je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal
de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont
pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et
d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon
cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les _Débats_
assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là
que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et
une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin.
Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une _Muse de Nantes_[35], non pas
de ce qu'elle vous a adressé une _épître dédicatoire_, car je vous en ai
adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me
crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu),
_mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris_, où vous voulez vous retirer.
[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercœur, de qui
Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera
tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris,
quelques années après.]
_La Voulte, 1er janvier 1829_.--La nuit est avancée, le premier jour de
l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager
ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître,
mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose
plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder _ce que vous
voulez_. Je ne fais plus aucun vœu pour moi-même. Mon cœur lassé ne peut
s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la
terre.
_5 janvier_.--Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que
je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement
j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de
Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36].
Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de
réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme
celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis
m'empêcher de penser que son cœur fut rempli du même attachement qui
remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de
perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de
distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être
cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le
tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret... Cette
sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de
combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le
monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde
renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la
charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon
illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son
retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle
l'attendait... Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient
promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement
d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa
cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée,
elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile
où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils
seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même
récompense!
[Note 36: La sœur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer
l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette
maison.]
Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne
d'envie[37]!
[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.]
Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un
de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit... Plaise à Dieu qu'il
en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment
qu'une perte réparable!