_À M. de Chateaubriand_
H., le 16 décembre 1828.
Mon cher maître, il serait mal à moi de douter de votre réponse à ma
lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me
refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assurée de
la recevoir, et je continue à vous écrire avec la confiance qui vous est
due.
Je voulus, l'année dernière, arranger mes pensées et mes expressions en
vous écrivant ma seconde lettre, cela ne me réussit pas, j'y renonçai pour
toujours. Depuis, je vous ai écrit du premier mouvement, à cœur ouvert et
plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles
qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et
de vous m'est ainsi resté. Quelque chose m'a toujours poussée à retenir
autour de moi cette vie intérieure et secrète.
Lorsque je reçus cette troisième lettre de Rome, qui m'a troublé l'âme,
je vous écrivais de provision et à loisir, goûtant la paix que mon séjour
ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de
m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette
lettre, que l'arrivée de la vôtre a interrompue. La voici:
«Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai très bien expliqué
l'amitié que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis très
contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le cœur
soulagé. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les
reconnaîtrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai présenté ces
pauvres religieuses de Champaigne comme le modèle de l'attachement qui
doit nous lier. En vous priant de ne penser à moi qu'en me prêtant les
traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre
imagination. En vous demandant le titre de sœur, j'ai préparé ma
justification du passé. Ce nom sera cause que je paraîtrai devant vous
sans confusion de vous avoir tant aimé. Une sœur ne peut rougir de son
dévouement à un frère tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition
de mon cœur; il sera tout à la fois ma récompense et ma justification...»
D'après ce qui précède, jugez de la confusion des pensées que votre lettre
a élevées dans mon esprit! J'ai couru à mes anciennes lettres et j'ai
trouvé dans celles à mon père (écrites il y a tant d'années), à une
amie qui n'est plus, à M. Hyde de Neuville, les mêmes sentiments qui
remplissent aujourd'hui celles que je vous écris à vous-même. Ils sont
exprimés de la même manière et souvent dans les mêmes termes. Cette
lecture m'a rassurée. La trempe de mon âme n'est pas mon ouvrage. Vous
l'avez formée en partie, vous y régnez par les qualités de la vôtre. Je ne
puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque
chose de passionné, je le tiens de mon père: ce trait nous est commun avec
la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et éprouvée n'a pas dû
l'effacer.
_Du 17_.--Quand j'ai passé une partie du jour à vous lire et qu'il me
vient tout à coup à l'esprit que vous m'écrivez souvent, j'ai peine à le
croire! et puis je viens à penser que vous soutenez cette correspondance
depuis treize mois, à travers une vie qui se précipite dans un tumulte de
grands événements, que vous répondez fidèlement à des lettres où il n'y a
rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est à cet attachement que
vous répondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir,
vous aimerez Marie.
J'ai souri à un endroit de vos lettres où vous dites _que je vous fais des
descriptions_. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y
suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est... Vous méritez
bien, mon cher maître, d'être aimé parfaitement; mais l'avez-vous jamais
été avec plus de tendresse et d'abnégation que cela?
_Du 18_.--J'écris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai
point de craintes contre l'élu de mon cœur. C'est plutôt pour soulever un
moment le poids qui pèse sur mon âme; trop de choses se réunissent contre
moi! Une pensée me soutenait: à présent elle me trouble. Je suis seule! je
ne sais où m'appuyer! Nous voilà dans une saison que j'aimais autrefois
ici: elle y est bien triste, cette année; tout y est encore bien beau;
mais, depuis quelques jours, les montagnes ont été mauvaises, il y est
tombé beaucoup de neiges, des familles entières en descendent et se
succèdent continuellement pour venir chercher dans nos vallées de
l'ouvrage et des secours. L'année dernière, elles en trouvèrent encore;
cette année, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes
voisins indigents ont déjà souffert de ma pauvreté. Hier, pourtant, une
jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des
neiges avaient à demi aveuglée, fut un objet d'envie pour moi autant que
de pitié; un bandeau rafraîchissant, quelques livres de lin à filer, et
une modique pension payée pour trois mois la comblèrent de joie. C'est
qu'elle n'était pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant était
suspendu à son cou, et pressé sur son sein comme son trésor. Elle l'avait
enveloppé de tous les vêtements dont elle avait pu se priver, et l'avait
apporté ainsi à travers les glaces, les rudes, et les torrents.
Ses pauvres yeux n'avaient pas cessé de le regarder et ses bras de
l'étreindre... c'était pour lui qu'elle était joyeuse!
Tout émeut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du
traducteur de lord Byron, j'ai trouvé cette ligne: «_N'est-ce pas un peu
la touche de notre Chateaubriand?_» Ces simples paroles m'ont fait fondre
en larmes. Un temps viendra où tous les Français parleront ainsi. Oh!
puisse ce temps être bien éloigné! puisse la pauvre Marie ne pas le voir
même un seul jour!