_À M. de Chateaubriand_
H..., 23 octobre 1828.
Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé
à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose
de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident.
Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous
écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon
cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien.
Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que
j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les
vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de
votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de
personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le cœur
solitaire qui vous attend.
Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre
et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan.
Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je
veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse
de l'espace.
Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être
capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes
trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous
verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez
donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais
encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice,
si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes
lettres!
À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans
entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte
d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au
génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau!
Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je
suis votre sœur par le cœur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait
pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer
dans votre cœur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune».
Les convenances sociales modifieront un jour
l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront
inaltérables au fond de mon cœur jusqu'à
ce qu'il ait cessé de battre.
Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je
sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue...» Cela
ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez...» Mais pourquoi
donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je
vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes
lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont
pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!... Vous avez
sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le
secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et
presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie
plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne
la sert. Celle qui prie pour sa sœur n'observe pas que l'objet de sa
sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la
tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante,
dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe
point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le
modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses,
et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non
pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon cœur
aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en
France, vous m'aurez honorée du nom de sœur, ou, je le promets à Dieu
devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir
votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient
rencontrés.
[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir
aujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses de
Port-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la sœur Catherine de
Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]
Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire!
Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un désert plein de dangers. Je le
traverse seule. Ma main n'est point pressée dans une main amie qui me
conduise doucement et me soutienne avec bonté. Je ne vois point le but de
ma course: j'espère pourtant! et continue sans m'arrêter; c'est que je ne
suis pas tout à fait abandonnée. J'aperçois des jalons qui me guident
dans ces solitudes glacées: ce sont vos lettres... je prends courage et
j'avance: bientôt deux mois seront passés.
Tant de temps écoulé dans une si vive anxiété de votre destinée; la rapide
succession de craintes et d'espérances qui me venaient de vous, et les
chagrins qui me troublent ici, joints à votre départ, m'avaient enfin
découragée. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet
abattement. Je ne sais quelle paix, quelle espérance est rentrée dans mon
âme. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient
tressaillir au commencement de notre amitié. Je suis enfin seule dans ma
vallée chérie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est
seule que je veux être, avec une pensée délicieuse et chère, avec _vous_,
mon maître, qui êtes à Rome et que je n'ai jamais vu. Je prévois avec
bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passée avec les
manuscrits et les souvenirs de mon père, avec vos livres, vos lettres, et
l'idée de votre retour. Je sens que tout ce bien-être me vient d'avoir
repoussé ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez
d'en partir. Vous voyez que je ne suis pas _fâchée_ que vous en ayez été
_affligé!_
Il y a dans mon âme trois prédilections invincibles, qui font les seuls
plaisirs de ma vie: une mémoire sacrée, un ami inconnu, une vallée
solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher maître de
ma résurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie
de la tristesse dans laquelle j'étais tombée; d'ailleurs, je ne puis
l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien.
Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore là. Je
crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le
retour. Vous me disiez, une fois, «_ce riant exil_»; mais je ne m'en fais
pas cette idée: il me semble au contraire que ce séjour doit être bien
mélancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours
en face du néant des grandeurs et de la brièveté de la vie... j'aimerais
mieux Florence et Naples, où c'est la nature qu'on voit dans sa force et
sa beauté. Je suis bien fâchée de n'avoir pas lu votre voyage en Italie,
je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus de _Corinne_, mais, par
ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractère des
Romains, s'ils sont en effet passionnés dans leurs affections, vrais
dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanité. C'est le contraire des
Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux à juger qu'à _sentir_, et qui
aiment mieux _paraître_ qu'_être_.
_28 octobre_.--Avec la sérénité, j'ai retrouvé les impressions agréables
que l'aspect de la nature avait cessé de m'inspirer; je sens de nouveau le
beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et léger, les eaux
étincellent à travers la riche verdure des mûriers et des châtaigniers,
que l'automne commence à nuancer d'or et de feu. Une atmosphère douce et
brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'œil peut voir, car
nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrénées. Des
vapeurs lumineuses, et colorées d'une manière ravissante, couvrent nos
montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudrées d'or ou
veloutées de rose; et ces belles nuances changent à chaque instant: il
serait peut-être difficile de trouver, dans une autre chaîne de montagnes,
des aspects d'un caractère plus imposant que ceux de quelques vallées du
Vivarais. Ces beaux lieux où la nature ne se montre plus que sous des
traits d'une grandeur paisible ont été, dans des temps bien loin de nous,
bouleversés par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en
basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chaussée des géants de Thueyle,
le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mézenc, la Solfatare et cent
cinquante volcans réunis dans une même chaîne et se touchant par leurs
bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence à laquelle,
suivant mon père, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre
peut-être rien d'égal, et qui n'a besoin, pour exciter à l'avenir
l'intérêt et l'admiration, que d'avoir un moment charmé les yeux de mon
ami... Mon âme ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon
noble maître, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez
quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien
que l'Écriture appelle _un trésor_.
_Du 30_, au soir.--Je reçois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est
restée dix-neuf jours. Vous êtes arrivé; vous êtes fidèle à la pensée de
Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientôt; je devrais être
contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette écriture, ce même
timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleuré des larmes amères, mais
si longtemps que j'en suis épuisée. Il est donc vrai que vous êtes
ambassadeur à Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous
trop aimer. Puisse-t-il vous bénir et vous rendre heureux! Adieu.
Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prière dont j'ai besoin et que je
vous a demandée dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous
m'aimez!