_À M. de Chateaubriand_
La Voulte, 14 août 1828.
Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules
causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre
de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie
de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait
arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui
semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne
m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ,
je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.
J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais
affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à
retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié
pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur
depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les
commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus
pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou
à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont
suivi.
À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée,
pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la
soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces
deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je
passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent
agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais
plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous,
j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous
sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret
de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.
Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de
silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué
pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du
départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous
_prévenir_.
Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les
jugez autrement.
Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon
cher maître! Mes vœux vous suivront partout,
et votre nom me sera cher tant que je vivrai.