XXXVIII

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 14 août 1828.

Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules

causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre

de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie

de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait

arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui

semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne

m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ,

je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.

J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais

affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à

retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié

pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur

depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les

commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus

pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou

à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont

suivi.

À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée,

pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la

soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces

deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je

passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent

agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais

plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous,

j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous

sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret

de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.

Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de

silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué

pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du

départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous

_prévenir_.

Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les

jugez autrement.

Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon

cher maître! Mes vœux vous suivront partout,

et votre nom me sera cher tant que je vivrai.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 64 / 122 题