À l'âge de dix-huit ans, mon père se maria contre son gré pour complaire à
sa mère. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les
vœux et de tous les hommages. On l'en sépara parce qu'elle était pauvre.
De son côté, ma mère ne s'était mariée que par dépit; ils ne furent pas
heureux ensemble.
Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Dès ma naissance, je devins la
consolation de mon père et l'objet du déplaisir de ma mère. Je restai chez
ma nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans. J'en revins faible et délicate,
parce que j'y avais souffert. Mon père, peu de temps après son mariage,
était tombé dans une maladie de langueur qui l'avait empêché de veiller
sur moi. Il se rétablit enfin. Il avait repris à la vie et retrouvé son
amie.
Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence
sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trésor.
Sa tendre pitié me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait
chèrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me
retenir auprès d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons,
toutes les caresses. J'apprenais d'elle à prier Dieu, à chérir mon père,
et à aimer les pauvres. Quelquefois elle me dérobait à ma mère; d'autres
fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins,
au bord de la rivière, et mon père me conduisait à elle. Nous la trouvions
qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me
plaçait dans ses bras et s'asseyait auprès d'elle. Sans comprendre leurs
discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tâchais de les consoler par
des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus
souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient guère de leur vallée,
s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur
amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils
reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre délaissée porte
rivée à son cou la même chaîne qui les a liés autrefois, et les aime
encore l'un pour l'autre. J'étais incessamment couverte de leurs caresses,
et baignée de leurs larmes. C'est ainsi que, dès mon bas âge, mon cœur fut
empreint de tendresse et de mélancolie.
D'un autre côté, mon enfance fut très malheureuse. Le désespoir ne m'était
pas étranger. Une aimable sainte, ma grand'mère maternelle, me donna une
dévotion exaltée qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prières du
soir, je demandai à mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil
dans les déserts de la Thébaïde. L'histoire de saint Alexis me touchait
beaucoup[26]. Une fois, à l'âge de sept ans, je demeurai deux jours et une
nuit cachée dans un endroit d'où j'espérais voir passer ma mère chaque
jour sans qu'elle me revît jamais.
[Note 26: On pourra lire dans la _Légende Dorée_, à la date du 17 juillet,
la romanesque légende de Saint Alexis.]
Ces premiers temps ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; la
suite de ma vie les a gravées encore plus profondément.
Mon père, mon appui, mon ami, me fut enlevé lorsqu'il était encore dans
la force de sa jeunesse. Frappé à mort, sa vie demeura suspendue jusqu'à
ce qu'il fût près de moi; et lorsque sa tête fut appuyée sur mon sein,
lorsque son regard eut retrouvé mon regard, il expira. J'abaissai ses
paupières pour toujours. Il en fut de lui comme de votre père; un sourire
plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait
qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il
me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pensée;
il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lèvres froides et
tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire!
mais le contact de la mort a peut-être quelque chose de funeste pour les
vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des années comme un
sceau de glace sur mes lèvres et sur mon cœur, et m'ôta presque la raison.
Cependant, j'exécutai religieusement les désirs secrets de mon père en
partageant son héritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari
m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps après lui. De ma main
incertaine, je fermai aussi ses yeux... je ne puis me rappeler ce
temps.
Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient déterminé ma mère à
me marier à l'âge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans
mon intérêt, donné son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse
de Ganges[27]; vous n'avez peut-être jamais entendu parler d'elle, mais ses
infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut
ignorée du public.
[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, née à Avignon en 1637, avait été
mariée d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait
épousé en secondes noces, deux ans après, le marquis de Ganges. Les deux
frères de son mari s'étaient épris d'elle, et, comme elle refusait de
se livrer à eux, ils avaient tenté de l'empoisonner. En 1667, ces deux
hommes, d'accord cette fois avec leur frère le marquis,--désireux
d'hériter des biens de sa femme,--assaillirent celle-ci, la forcèrent à
avaler de l'arsenic, la poursuivirent à travers tout le bourg de Ganges,
et lui déchirèrent le corps à coups de couteaux. Elle survécut à ses
blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667,
après dix-neuf jours de souffrances. En se comparant à la marquise de
Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle
avait été mal mariée: mais on ne peut pas s'étonner qu'une telle
comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excité la curiosité de
Chateaubriand.]
L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la
sensibilité de mon cœur. Son estime et son amitié sont mes uniques biens.
Mais ses chagrins ont affaibli son âme. Le spleen et ses conséquences les
plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractère craintif
et irrésolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait
être mon guide et mon appui... Quoique je le chérisse et l'estime
parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher
soigneusement la force des atteintes que j'ai reçues moi-même; je cultive
la gaieté naturelle et la douceur de mon humeur avec les mêmes soins
qu'une autre femme pourrait donner à ses grâces et à sa parure. Ces soins
me sont doux à remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma
répugnance est extrême, est aussi tombé sur moi.
Une circonstance funeste m'a longtemps privée du seul fils que Dieu m'ait
donné. Mais il vit et il me sera rendu. La santé de ma mère s'altéra, il y
a plusieurs années; il me fallut alors m'arracher à mes regrets et à M. de
V. pour demeurer auprès d'elle... Dieu a béni mes soins. Elle est enfin
rétablie, et je puis maintenant goûter la solitude et le silence, derniers
biens qui me restent.
Cependant, mes chagrins n'ont jamais éclaté au dehors; il n'ont soulevé
contre ceux qui les ont causés la censure de personne: eux-mêmes en
ignorent peut-être une partie. Je n'ai rompu ni desserré aucune de mes
relations naturelles, je suis demeurée étroitement attachée à ce qui me
faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au
destin contraire, j'ai vécu d'une vie tout intérieure, séparée par la mort
de tout ce que j'ai aimé, privée par l'absence de tout ce que j'aime.
D'autres malheurs se sont succédé et... j'ai eu des ailes comme celles de
la colombe. J'ai volé et j'ai trouvé le lieu de mon repos! Le sort
inévitable m'a réfugiée dans votre sein: rien ne peut plus m'en éloigner
que vous-même, et vous ne m'en éloignerez pas!
Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui
dorment habituellement au fond de mon cœur. Que maintenant ils reposent
dans le vôtre, et que ce dépôt, sacré pour moi, le soit aussi pour mon
ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout à
fait malheureuse! Non, cette funeste destinée n'a détruit dans mon âme ni
la confiance ni l'espoir. Même avant de vous écrire, il y avait dans ma
vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie
sans cause qui me sont peut-être doubles en compensation. J'ai d'ailleurs
embrassé la résignation comme une véritable amie; je puis souffrir
paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment,
tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fierté comme femme, Dieu
m'a fait la grâce de me laisser douce et humble de cœur. Mes goûts sont
simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est
comme semée à chaque pas. Voilà toute l'amie que Dieu envoya à celui
auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie!