J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre
peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné
lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je
n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne
quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma
jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu
me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret,
j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut
l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en
moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront.
Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai
jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc
pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est
la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on
devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce
qu'on perd.
Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma
destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant
des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur
d'être encore trompé.
Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela
coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie.
_L'Infirmerie_ est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et
de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon
aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour
vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et
arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de
vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les
affaires.
Mille tendres hommages à Marie.