_À M. de Chateaubriand_
La Voulte, 29 mars 1828.
Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui
durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des
impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à
vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui
plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré
l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement,
même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute
de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous
_en rien_. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques
regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi.
D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.
Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me
supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une
nomination... J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon
cœur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si
loin... J'avais aussi le cœur bien serré de ce que votre tristesse ne
s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je
voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais
l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal
pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et
surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je
vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou
qui du moins ont souffert librement.
Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine
qui me fait souffrir. Jusqu'à présent, j'avais attribué les réflexions
tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres à des chagrins que je
couvrais du voile de mes larmes, sans chercher à les pénétrer. Mais votre
lettre d'avant-hier a jeté dans mon esprit un doute si insupportable, que
le désir d'en sortir surmonte jusqu'à mon respect pour votre volonté, et
jusqu'à la crainte de vous attrister en sortant des limites où je dois
sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être une
altération grave dans votre santé qui faisait naître ces sombres pensées
dont je suis alarmée? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous!
Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon
pour tous les maux.