XIX

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 16 mars.

C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de

m'avoir écrit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai déjà reçu plusieurs

preuves de votre condescendance et de votre bonté.

Je croyais qu'un ministère serait pour vous une utile distraction. Je le

désirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, éprouver toutes les

anxiétés poignantes qui doivent être le partage des ambitieux: j'en suis

comme épuisée, votre silence à ce sujet a renversé les espérances que je

me plaisais à former.

Je comprends que je vous ai parlé trop librement de ce qui vous concerne.

Je tâcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutôt

dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment désiré le pouvoir pour

vous, mais ce désir était généreux, car, s'il avait été réalisé, je

n'aurais pas été à Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'écrire.

J'avais aussi une haute ambition pour moi-même: vous n'y avez pas fait

attention. J'espérais que ma présence pourrait vous apporter une

distraction douce et consolante. De là mon projet, que j'entourais de

raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de réalité de ces

espérances présomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai.

Je vous remercie du fond du cœur de vos bontés; pardonnez si je ne les

mets pas à l'épreuve! Ce que je peux désirer est si peu de chose qu'il

n'est pas nécessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si

léger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller

moi-même _solliciter_, c'est-à-dire appliquer incessamment toutes mes

forces et mes attentions à subir de bonne grâce et avec dignité des refus

ou des dégoûts. Je vidai ce calice, il y a quelques années; j'avais alors

le cœur plus libre et l'âme plus ferme qu'à présent: il m'en reste

pourtant le souvenir le plus déplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai

point mêler le sentiment le plus tendre et le plus pur à la _lie_ des

sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai

besoin que d'ombre et de silence.

Adieu, mon cher maître, pensez quelquefois à moi avec un peu d'amitié; ne

m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touchée de votre bonté.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 38 / 122 题