XVII

_À M. de Chateaubriand_

La Voulte, 1er mars 1828.

Je suis venue passer ici le carême chez ma mère, pour donner le temps de

déblayer les suites de l'inondation et de réparer une portion de ce qui

est réparable. Hier matin, je partis pour H..., où j'allais passer la

journée. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais à

deux jeunes nièces et à leur petit frère, que j'emmenais avec moi, ce que

nous allions faire à la campagne; nous étions joyeux tous quatre de cette

explication, et je ne pensais pas à vous, lorsqu'en montant en voiture

j'entendis: «_Il n'y aura pas de lettre ce soir_». Cet avertissement

ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'était dissipée

d'elle-même. Je revis ma pauvre vallée avec bonheur; votre cher souvenir

m'embellissait ce chaos. Nous eûmes une journée délicieuse; nous fûmes,

dans un désert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade

inconnue, enlever un bel _arbre aux fraises_, dont la première vue,

lorsqu'il était couvert à la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous

causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine,

et même de dangers, nous déracinâmes notre charmant solitaire, et nous

l'apportâmes en triomphe dans un bosquet d'H... Nous le fîmes planter avec

des soins et des précautions infinies. On dit qu'il reprendra... Cependant,

cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son

rocher? Je n'ose l'espérer: les pauvres montagnards sont fortement

enracinés et difficiles à transplanter.

Au retour, à moitié chemin, l'oracle secret du matin se vérifia. Je n'eus

point de lettre. Je n'en fus point troublée, mon cœur était plein

d'espérance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire

les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade à pied.

La montagne que je gravissais s'élève à pic, au-dessus du Rhône qui, dans

cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la

plaine du Dauphiné, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-delà,

les montagnes du matin s'élèvent insensiblement en amphithéâtre, et si

chargées de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupée de

jardins. Enfin, à l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs

cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou

d'albâtre ou d'azur, dont les riches nuances varient à toutes les heures

du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de

soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'où

je découvrais à ma gauche le vieux château de La Voulte avec ses tours,

ses terrasses, et ses murailles crénelées, qui semblent protéger les

tombes chéries qui sont à leur pied. Le soleil se couchait:

_Roche-Colombe_ et _le Roi-René_ qui font partie des Hautes-Alpes, à

l'horizon, étaient chargées de neiges. Sur la chaîne inférieure des

montagnes du matin, tout était d'or, de laque ou de rose, et la lune,

qui semblait sortir des eaux parmi les îles déjà verdoyantes, mêlait ses

blanches clartés aux teintes enflammées du couchant. Ce spectacle était

digne de vos yeux et de vos pinceaux.

Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit

penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin

derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples;

je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais

monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre

les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la

chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre

pensée. Que mes prières furent douces!

Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus

l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous

resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont

échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre

devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et

longtemps continuées, l'_apaisement_ dont j'avais besoin.

Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse

si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence

suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique

des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble

maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer

invulnérable... Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes

de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine

sur une blessure que je ne vois pas.

Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit;

reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas

été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je

devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites

atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette

existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a

suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu

que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la

joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que

vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond,

de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour

moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste

de ma destinée, je l'accepte de plein cœur.

J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer

vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de cœur, sans art,

que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette

crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette

crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal

rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres

longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux

jours! Vous me parlez à cœur ouvert, vous me laissez entrer dans la

discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets,

avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente,

inconnue!... Ami, sentez-vous au cœur combien je vous aime?

Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me

nommiez votre _inconnue_, ce mot me glace le sang; il me présente en face

l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve... du moins suivant le train du

monde.

Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de

Marie a pénétré jusqu'au cœur de son ami!

J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je

n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce

que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le

tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous

restez.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 34 / 122 题