Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le
genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai,
mais j'eus le cœur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une
retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni
plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher
maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de
tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je
vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes vœux se tournèrent
vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un
honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la
prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes
comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix
distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a
plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en
ambassade»... de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi
vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard
vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans
l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent!
Cédant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous
laisser repousser au pied d'un trône étranger quand le nôtre chancelle!...
Votre devoir est-il là? Votre gloire est-elle là? Je ne le pense pas.
Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la
calomnie vous a faits, triompheront de votre départ. Mais aussi le
changement de scène vous sera peut-être favorable. Mon cher maître,
l'apologie de la liberté de mes réflexions est dans mes droits d'amie. Je
les ai tous, bien que je sois privée du bonheur que ce titre chéri devrait
me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour
moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des
circonstances, fait porter mes réflexions à faux, mon ami y verra toujours
le dévouement et la confiance de son amie. Peut-être aussi le regret de
vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont?
Si vous aviez simplement dit à M. Hyde de Neuville: «Qu'est-ce que votre
amie, Mme de V..., qui m'a écrit une lettre fort aimable au sujet de Mme
de Chateaubriand?» il vous aurait répondu quelques mots qui m'auraient
donné votre estime et m'auraient tirée des _petites vénitiennes_. Il ne
m'en fallait pas davantage pour être aimée de vous. Mais vous n'êtes pas
curieux de votre Marie, et ne songez point à l'aimer. Vous lisez mes
lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer
à cueillir dans le buisson la plante qui le produit.
Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance
m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour même où elle a
commencé, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlevé
la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles allées de
Beauchastel et d'H... sont ravagées à jamais. Les arbres à soie et les
prairies ont disparu: il ne reste à leur place que des grèves désolées et
incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeurées déracinées sur
des roches dépouillées de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie
sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de liberté
matérielle que la mauvaise fortune m'avait laissé.
La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit naître dans mon
cœur le désir de vous voir plus tôt et je commençai à regarder mon départ
pour Paris comme nécessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient.
J'aurais été réclamer les soins de mes amis pour réparer mon désastre. Ses
suites menacent la vieillesse de ma mère et d'autres parents dont je suis
chargée. La force de mes obligations m'aurait donné celle de commencer
cette tâche, presque impossible à accomplir pour une femme fière et
timide. J'aurais placé mes devoirs sous la protection tutélaire de votre
amitié. Encouragée par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans
votre force, j'aurais goûté sans trouble, le bonheur de vous offrir la
sœur qui vous a tant aimé.
C'est ainsi que j'étais charmée d'une lueur douce et belle, que je voyais
dans le lointain. J'allais à elle sans regarder autour de moi: mais la
voilà déjà qui disparaît à l'horizon: je suis seule dans un désert et je
voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin...
Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas où vous y iriez?
Mon maître!!! si j'étais un oiseau, je m'envolerais après vous dans
l'Italie ou la Norvège avec la même joie... si j'étais un jeune garçon,
je deviendrais votre secrétaire ou votre page, et marcherais à votre suite
sans regarder derrière moi tant que la terre pourrait me porter. Si
j'étais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout
pour la suivre. Je dévouerais mon cœur et ma force à la soigner nuit et
jour, pour vous la mieux conserver. Mais, étant ce que je suis, comment
pourrais-je avec convenance voyager seule en pays étranger?
Non, cette fois encore, nous serons séparés! Vous partirez encore sans
emporter dans votre cœur l'image de celle qui vous aime et sans lui
laisser la vôtre. Bientôt sa pensée s'effacera de votre esprit. Seulement
quelquefois peut-être, dans des jours d'abattement (puissent-ils être
rares, ô mon maître trop aimé!) et de tristesse, vous vous rappellerez la
pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines.