XIV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 16 février 1828.

Vous êtes une éloquente amie. Ces pauvres prêtres sont un peu ingrats, et

la charité n'est pas leur première vertu; mais ils souffrent; ils sont

trompés par les calomniateurs à gages d'une petite faction qui se sert

d'eux et qui les perdra. Il est probable que _l'apostat_ sera le seul

défenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacés; si

toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps.

Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de

notre correspondance! Vous le voyez bien, c'était un sort, je devais finir

par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout à la politique.

Il a de grandes espérances. Lui parler d'une affaire comme la nôtre lui

paraîtrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice!

[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine

dans le nouveau cabinet.]

«Donnerai-je à Marie autant de jours qu'elle m'a donné d'années?» Cette

question me pénètre le cœur de reconnaissance, de regrets, et de

tristesse. Que ne vous ai-je connue à l'époque des deux premiers billets?

Hélas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entravée que tous

mes projets ne sont que des songes. Je cherche à les réaliser, mais je

n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient à transformer les

chimères en réalités. Ce que j'ai de plus certainement arrêté dans ma

pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y

a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages auxquels je

ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace renfermé entre deux

soleils.

Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte,

ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et

de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma

destinée.

Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où

la fortune me pousserait dans ce riant exil?

Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons

le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire,

puisqu'il me donne l'amitié de Marie.

_P.-S._ J'ai écrit assez souvent dans le _Journal des Débats_, avant la

chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près

d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].

[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de

lune de Chateaubriand».]

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 30 / 122 题