MON AMI,

La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me

surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes

pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse

vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le

crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de

mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure.

Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis

contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne

l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade.

_L'accepterez-vous?_ C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser

cette question.

Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé

votre vie, mon cœur a été comme envahi de sentiments divers, parmi

lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de

votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent

de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour,

la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste

de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully!

Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet

événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu,

mais par tendresse.

L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun

d'eux ne faisait une _Histoire de France_. «M. de Chateaubriand en fait

une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé;

mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le

monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune

atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller

frapper à la porte de cet _apostat_; il vous recueillera dans sa maison

sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du

pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur

vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand

silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une

vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la

honte de mon supérieur.

[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de ses

_Études Historiques_, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.]

(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!)

Vous écrivez souvent dans les _Débats_. Je reconnais vos articles, je les

lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous

être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant

de tout mon cœur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si

usuelle: _vivre dans le cœur de ceux qu'on aime_; j'en éprouve

aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort

véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie;

mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aimée _de vous_

durant sa vie, et vous la pleurez à présent!

J'ai eu le cœur atteint par ces paroles: «_Je me fatigue beaucoup en

marchant_»... Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre

santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne

m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus?

C'est une chose amère que d'ignorer _tout_ de ceux dont on s'occupe sans

cesse.

Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays

que j'habite! Mon cœur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais

tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il

est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que

trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous

ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste

encore...

J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de

votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom

d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui

que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me

nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon

amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son

souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est

revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente

qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!

Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes

premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le cœur de

Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner.

Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de

vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné

d'années?

J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous

les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours.

Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres vœux.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 28 / 122 题