_À M. de Chateaubriand_
H., 1er janvier 1828.
La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en
vous écrivant la première; celle de vous avoir donné une fausse idée de
moi; le regret d'être moins belle que votre trop belle chimère; et
peut-être les inquiétudes d'un cœur souffrant, avaient sans doute
contribué à me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai
surtout manqué de pénétration.
En chérissant vos grandes qualités, je vous croyais cependant un cœur
lassé d'impressions, de succès, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de
suite à cette simplicité de cœur, à cette candeur véritablement adorable
qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait
pourtant à vous sans autre cortège que sa tendresse et sa sincérité.
Ô mon maître chéri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez à
votre reconnaissante disciple le soin de la réparer en vous aimant encore
davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon
ami, Dieu vous rend une sœur qui se consacre à vous. Les hasards de la
vie vous en séparent aussi. Mais la tendresse d'une âme toute empreinte de
la vôtre la dédommagera de ses mécomptes, la reposera quelquefois de ses
travaux.
Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrénées! Cette espérance de
vous voir s'est emparée de mon esprit. Je me suis si souvent représenté ce
moment, que je crois vous avoir déjà vu. Il y a ici une place que
j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous
écrire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un
ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que
j'allais à votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les
pressiez dans les vôtres, et sur votre cœur. Mon front s'inclinait devant
vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette
vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laissé un souvenir
distinct, comme un événement arrivé. Hélas! qui sait si mes yeux vous
verront jamais?
Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la vallée solitaire
que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que
personne n'y est venu, j'ai peine à comprendre comment mon sort est
changé. Il l'est pourtant, ô destinée! quelques larmes furtives qui n'ont
point eu de témoin, quelques pensées secrètes qui n'ont point été confiées,
ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai
presque fait ma divinité sur la terre.
1er janvier 1828.
Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon
pays, j'ai prié Dieu pour vous, j'ai demandé le rétablissement de Mme de
Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai
aussi demandé votre amitié, votre tendresse même... Je les ai demandées
pour toute ma vie. Le temps est passé où je pouvais vivre étrangère à vous.
En 1817, je vous écrivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je
croyais intéressant pour vous. Un accident arrivé à une de mes parentes me
priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve
encore, et deux petites lettres, de cette grosse écriture que j'ai
regardée tant de fois. Le hasard qui trompait mon espérance me parut un
avertissement du ciel, je résolus de ne vous voir jamais. Je vins ici
reposer près de mon père ma santé altérée et mon cœur abattu. Le calme et
la douceur des affections de famille me rétablirent bientôt. Peu de temps
après vous devîntes ambassadeur, puis ministre.
Alors, je voyais le mérite à sa place, la France glorifiée par vous, les
affaires en dignes mains, et je ne pensais plus à vous qu'avec joie et
contentement.
Il y a trois ans, votre sortie du ministère et la vengeance que vous en
tirâtes en donnant au roi de France les cœurs des Français[9], vous
asservirent mon âme pour toujours. J'aurais donné mille fois ma vie pour
vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la
solitude et la lecture de l'_Itinéraire_, dont je m'étais longtemps
privée. Depuis, vous ne m'avez plus quittée, et maintenant, pour vivre,
j'ai besoin de votre affection.
Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux,
et vos généreux efforts, votre solitaire attend une lettre où vous lui
parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur
un sujet si cher deviendrait une véritable injustice!