VII

_À M. de Chateaubriand_

H., 1er janvier 1828.

La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en

vous écrivant la première; celle de vous avoir donné une fausse idée de

moi; le regret d'être moins belle que votre trop belle chimère; et

peut-être les inquiétudes d'un cœur souffrant, avaient sans doute

contribué à me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai

surtout manqué de pénétration.

En chérissant vos grandes qualités, je vous croyais cependant un cœur

lassé d'impressions, de succès, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de

suite à cette simplicité de cœur, à cette candeur véritablement adorable

qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait

pourtant à vous sans autre cortège que sa tendresse et sa sincérité.

Ô mon maître chéri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez à

votre reconnaissante disciple le soin de la réparer en vous aimant encore

davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon

ami, Dieu vous rend une sœur qui se consacre à vous. Les hasards de la

vie vous en séparent aussi. Mais la tendresse d'une âme toute empreinte de

la vôtre la dédommagera de ses mécomptes, la reposera quelquefois de ses

travaux.

Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrénées! Cette espérance de

vous voir s'est emparée de mon esprit. Je me suis si souvent représenté ce

moment, que je crois vous avoir déjà vu. Il y a ici une place que

j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous

écrire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un

ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que

j'allais à votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les

pressiez dans les vôtres, et sur votre cœur. Mon front s'inclinait devant

vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette

vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laissé un souvenir

distinct, comme un événement arrivé. Hélas! qui sait si mes yeux vous

verront jamais?

Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la vallée solitaire

que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que

personne n'y est venu, j'ai peine à comprendre comment mon sort est

changé. Il l'est pourtant, ô destinée! quelques larmes furtives qui n'ont

point eu de témoin, quelques pensées secrètes qui n'ont point été confiées,

ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai

presque fait ma divinité sur la terre.

1er janvier 1828.

Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon

pays, j'ai prié Dieu pour vous, j'ai demandé le rétablissement de Mme de

Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai

aussi demandé votre amitié, votre tendresse même... Je les ai demandées

pour toute ma vie. Le temps est passé où je pouvais vivre étrangère à vous.

En 1817, je vous écrivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je

croyais intéressant pour vous. Un accident arrivé à une de mes parentes me

priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve

encore, et deux petites lettres, de cette grosse écriture que j'ai

regardée tant de fois. Le hasard qui trompait mon espérance me parut un

avertissement du ciel, je résolus de ne vous voir jamais. Je vins ici

reposer près de mon père ma santé altérée et mon cœur abattu. Le calme et

la douceur des affections de famille me rétablirent bientôt. Peu de temps

après vous devîntes ambassadeur, puis ministre.

Alors, je voyais le mérite à sa place, la France glorifiée par vous, les

affaires en dignes mains, et je ne pensais plus à vous qu'avec joie et

contentement.

Il y a trois ans, votre sortie du ministère et la vengeance que vous en

tirâtes en donnant au roi de France les cœurs des Français[9], vous

asservirent mon âme pour toujours. J'aurais donné mille fois ma vie pour

vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la

solitude et la lecture de l'_Itinéraire_, dont je m'étais longtemps

privée. Depuis, vous ne m'avez plus quittée, et maintenant, pour vivre,

j'ai besoin de votre affection.

Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux,

et vos généreux efforts, votre solitaire attend une lettre où vous lui

parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur

un sujet si cher deviendrait une véritable injustice!

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 17 / 122 题