VI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 24 décembre 1827.

Il faut bien le dire à ma nouvelle amie, sa lettre m'a confondu. Moi, lui

écrire des choses légères! la blesser! Je ne sais plus ce que j'ai écrit,

mais je suis sûr qu'elle s'est trompée. Dans tous les cas, je proteste de

la pureté, de la sincérité de mes intentions; et je supplie mon amie de ne

pas commencer une correspondance orageuse.

Elle me parle de l'estime qu'elle veut bien avoir pour moi. Est-ce que je

lui demande autre chose? Aurait-elle vu dans l'histoire de mon fantôme une

galanterie hors de saison pour moi? En vérité, j'en ai parlé dans toute la

sincérité de mon cœur, dans toute la joie que j'éprouvais d'avoir trouvé,

vers la fin de ma vie, quelqu'un qui consentît à avoir pour moi cette

bienveillance dont les hommes, arrivés à l'âge où je suis, sont rarement

entourés. Si je veux vous voir pleine de charme et de grâce, quel mal cela

vous fait-il? Pourquoi voulez-vous que notre vieille amitié ne se pare

pas des illusions de la jeunesse? Votre estime pour moi serait-elle un

sentiment moins grave, si je veux, dans mon imagination, en faire quelque

chose de plus tendre et de plus doux? Vous avez visiblement tort dans

cette première querelle, et j'attends de vous une _réparation_ en forme.

Mon projet des eaux est devenu presque une réalité, depuis que je sais que

vous aviez pareil projet. Je vais vite en fait de chimères.

Cette lettre arrivera à ma nouvelle amie au commencement de l'année

nouvelle: c'est ce qu'elle a désiré. Je ne lui souhaite pas beaucoup de

jours: je sens l'inconvénient de ce bagage que je traîne après moi.

J'espère d'elle une meilleure lettre.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 15 / 122 题