CHATEAUBRIAND.

V

_À M. de Chateaubriand_

H., 16 et 19 décembre 1827.

Serez-vous surpris, monsieur le vicomte, que la lecture de votre lettre

m'ait laissé beaucoup de tristesse et de confusion? Si je vous parle de

cette impression, ce n'est pas pour m'en plaindre, mais pour vous dire que,

parce qu'il n'y a pour moi aucune autorité si haute et si chère que la

vôtre, j'accepte de bon cœur la petite correction que vous m'avez envoyée,

comme une preuve de votre amitié naissante. Je suis certaine de l'avoir

méritée par l'imprudence de mes lettres, puisque vous en jugez ainsi.

J'ai hâte de vous dire que je n'ai rien _rêvé_. Parmi les qualités que

vous possédez, celles qui m'attachent à vous ne peuvent être mises au rang

des _illusions_. L'affection que j'ai pour vous, monsieur, c'est de

l'estime toute pure. En voilà pour toute ma vie. Je ne connais rien sur la

terre de plus réel et de plus solide que cela. Cette affection n'a rien

que je veuille cacher ni aux autres ni à vous-même. Si vous n'aviez pas

été persécuté, si votre conduite n'avait pas révélé votre âme, si sa noble

et touchante empreinte ne faisait pas le charme le plus irrésistible de

vos immortels écrits, je laisserais à d'autres le soin de les louer, et je

ne penserais pas plus à vous que je ne pense à Tacite ou à

Virgile.

Mais vous devez avoir souffert de la vanité d'autrui; cette laide passion

a beaucoup d'empire sur nos compatriotes; vous lui offrez une puissante

tentation; elle a dû souvent troubler votre bonheur dans vos sentiments

les plus doux. L'habitude de la rencontrer sous vos pas doit vous rendre

quelquefois inattentif à des sentiments plus estimables et plus dignes de

vous. Les miens sont de ceux-là. Dans la solitude où s'écoule ma vie,

personne ne sait, personne ne saura que vous m'écrivez, et qu'il m'y

arrive de vous des paroles décevantes et légères qui me font mal.

Vous parlez de faibles et de malheureux: c'est peut-être parce que le sort

m'a rangée parmi eux que j'ai ressenti vos chagrins. C'est apparemment la

même raison qui, dans ce moment, fait rouler des larmes sur mes joues;

elles n'ont pourtant été provoquées que par une raillerie bien douce. Mais

le railleur, c'est vous, et le sujet me tient bien au cœur! Quelqu'un que

vous avez, je crois, aimé[8] a dit: «_Les cœurs souffrants ainsi que les

santés faibles s'affectent de mille nuances que le bonheur et la force

n'aperçoivent pas_.» Ah! vous ne savez pas quel délicieux abri je

trouverais dans quelques expressions affectueuses qui me viendraient de

vous!

[Note 8: Cette pensée, avec son élégante et fine niaiserie, pourrait bien

être de Joubert.]

Je vous demande en grâce d'oublier votre beau _fantôme_ quand vous vous

souviendrez de moi. Je suis attristée de la pensée de lui être comparée,

je ne puis lui ressembler, moi qui n'ai peut-être rien d'aimable, et

sûrement rien de brillant. Ne pensez à moi que comme à une personne simple

et bonne qui vous aime de tout son cœur, parce qu'elle vous connaît trop

bien pour pouvoir s'en empêcher! Voilà mes sentiments! Voilà aussi ceux

que vous m'auriez accordés, s'il m'eût été donné de vivre près de vous! Il

n'y aurait eu là ni déception ni mécompte, ni serrement de cœur comme ce

soir.

Si j'ai mal compris votre lettre, monsieur le vicomte, excusez-moi!

Le sentiment de ma faute m'a peut-être trop alarmée; il est d'ailleurs

facile de se tromper sur le sens d'une expression: les lettres n'ont

malheureusement ni expression, ni regard. N'en recevrai-je pas bientôt une

autre qui me rende le bonheur qui devrait être mon partage quand _vous_

m'adressez le nom d'_amie_, et que _vous_ voulez venir me chercher? et, si

je la reçois, aurez-vous encore oublié le sujet qui m'est cher, _vous_ et

ceux que vous aimez?

Si je recevrai votre visite? Sans doute: mon Dieu, oui! Mais comment

avez-vous trouvé le moyen, comment avez-vous eu le pouvoir d'éteindre la

joie qu'une nouvelle si inespérée devait me donner? et est-ce bien moi qui

suis si triste en l'apprenant?

Je devais aller aussi aux eaux des Pyrénées: la mauvaise santé de ma mère

m'a empêchée d'aller y joindre M. de V... qui y a passé les deux derniers

étés, et qui doit y retourner encore celui-ci. Je n'ai pas besoin de vous

dire que j'avancerai ou reculerai mon voyage, ou que j'y renoncerai tout à

fait, pour profiter de cette lueur que vous me promettez. Je me recommande

à vous pour qu'elle me soit heureuse.

Adieu, mon étoile chérie, je voudrais être réellement une de ces fées

bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutôt, si j'étais une sainte, si

j'avais quitté la vie, s'il m'était donné de choisir ma récompense, je

voudrais devenir votre ange gardien.

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 13 / 122 题