III

_À M. de Chateaubriand_

H., 28 novembre 1827.

Monsieur le Vicomte,

Je vous remercie mille fois de m'avoir appris que Mme de Chateaubriand est

mieux portante et que vous êtes vous-même plus content de votre santé.

Je dois marquer le jour où j'ai reçu votre lettre avec une pierre blanche.

Je n'ose pas vous dire combien le nombre de ces jours est petit, parmi

celui des miens.

Lorsque, dans le premier moment d'alarme où me jeta la nouvelle de votre

chagrin et de l'altération de votre santé, je vous écrivis pour vous

offrir l'hommage du profond intérêt que j'y prenais et pour vous prier de

me faire donner de vos nouvelles et de celles de Mme de Chateaubriand,

je crus faire une chose juste et simple. Cependant, la crainte que ma

lettre vous parût peu convenable traversa mon esprit, au moment même où

j'écrivais. La réflexion fortifia cette crainte, et l'élection de M. Hyde

de Neuville ne put m'en distraire; votre pensée ne me quittait pas. Je

faisais et refaisais souvent, intérieurement, la réponse que j'espérais

recevoir de vous, d'abord telle que je la désirais, ensuite telle qu'il

était probable qu'elle serait, et plus tard telle que je la craignais.

Enfin j'avais fini par me résigner à n'en point avoir du tout. Je me

souvenais que ma lettre s'était trouvée plus affectueuse que je n'avais

d'abord compté la faire. Dès lors, vous n'étiez pas homme à l'abandonner à

un secrétaire; cependant, en y pensant bien, je ne pouvais supposer qu'un

nom qui vous était inconnu obtiendrait de vous des égards de sentiment

jusqu'à vous faire sacrifier une partie de votre temps et entrer en

correspondance avec une étrangère. Je pensais donc que je n'aurais de

vous que des remerciements aimables et pleins de bonté, et que vous en

chargeriez M. Hyde de Neuville, lorsque vous le reverriez.

Ce matin, parmi les lettres qu'on m'apporte, j'en vois une qui me frappe.

Une écriture qui m'est étrangère: sur le cachet, des lettres initiales qui

ne me l'ont jamais été m'annoncent bien vite de qui elle me vient. Alors

le cœur me manque, et je n'ose plus l'ouvrir. Bien que je ne sois pas

très heureuse, je suis, je crois, difficile en bonheur. Ce mot de La

Bruyère, _Il est malaisé d'être content de quelqu'un_, me revenait pour

m'effrayer. Je sentais que j'allais recevoir une décision bien plus

importante pour moi que si elle eût fixé les plus grands intérêts de ma

vie extérieure. Je tâchais de me fortifier contre la perte d'une espérance

trop douce. Je la jugeais moi-même chimérique. J'ouvre enfin cette lettre

si désirée et maintenant si redoutée. Un coup d'œil rapide me montre

qu'elle est longue, qu'elle est de votre main; je vois briller ce nom

chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce

monde: et les mots de reconnaissance, d'amitié, de tendre hommage,

frappent mes yeux et mon cœur. Mon Dieu! que ce moment m'a été doux! Je

ne connaissais pas le tumulte d'idées et de sentiments dans lequel jette

un bonheur inattendu: il m'a fallu du temps pour m'en remettre.

Mais est-il vrai, monsieur le vicomte, qu'avec la généreuse confiance de

l'âme la plus belle qui fût jamais, vous acceptiez une affection étrangère,

et lui remettiez le soin de remplacer les ingrats qui vous ont fui? Avec

quelle vive et profonde reconnaissance je reçois cet honneur! Avec quel

plaisir j'ose vous donner l'assurance que je le mérite! Ah! tout le monde,

sans doute, vous admire et vous honore: beaucoup de personnes vous aiment:

mais aucune ne saura vous chérir mieux que moi.

Vous me demandez ce que je pense? Cette question que votre bonté m'adresse

est un bonheur de plus pour moi, je n'aurais jamais osé vous entretenir

avec quelque détail des sentiments que je vous ai voués depuis mon

enfance. Ils ont toujours rempli mon cœur et tenu une si grande place

dans ma vie qu'ils se répandent quelquefois dans mes conversations et

surtout dans mes lettres. Le hasard m'en a fait retrouver plusieurs ici,

écrites à diverses personnes, en différentes circonstances et à des

époques très éloignées. En copiant pour vous, monsieur le vicomte,

quelques-uns des passages où je parle de vous, vous verrez non seulement

ce que je pense à présent, mais ce que j'ai toujours pensé. Alors mes

inquiétudes du 13 novembre, la lettre qu'elles me poussèrent à vous écrire,

la joie que j'ai ressentie de votre réponse et l'éloignement où je suis

restée de vous, vous seront expliqués par l'existence d'un attachement

qui, pour être extraordinaire, n'en est pas moins fidèle et inaltérable.

_Du 29_. Monsieur le vicomte, ce matin, à mon réveil, la pensée que vous

êtes plus heureux et mieux portant, que vous connaissez mes sentiments,

que vous en êtes touché, que vous les acceptez et que vous me l'avez écrit,

ne m'a plus semblé qu'un beau rêve. Mais la vue de votre lettre, que j'ai

déjà relue tant de fois, m'a rassurée sur la réalité d'une situation si

douce. J'ai aussi relu ma lettre, et j'ai pensé qu'il fallait la refaire.

Mais ce changement m'a laissée encore plus mécontente. Cette nouvelle

lettre était sèche, froide, et comme menteuse. Je l'ai jetée dans le feu;

celle-ci partira.

Pourquoi vous cacherais-je une partie de mes sentiments, et quel intérêt

pourriez-vous prendre à moi si vous les ignoriez? Mon nom ne vous présente

point d'image; il ne vous rappelle aucun souvenir; il ne vous offre aucune

espérance. Mon existence relativement à vous n'a d'autre réalité que celle

d'un écho que vous entendriez répéter votre nom dans la solitude.

Malgré ces raisons avec lesquelles je m'encourage, je n'ose vous envoyer

tant d'écriture à la fois, et ce sera le courrier de demain qui vous

portera les copies dans lesquelles vous verrez _ce que je pense_.

Adieu, monsieur le vicomte, adieu, vous que depuis si longtemps j'ai nommé

mon étoile chérie! Si je ne vous étais pas inconnue, je remplacerais à la

fin de ma lettre la formule d'usage, que vous repoussez, par celle d'Henri

IV: _Mon cher monsieur de Beuvron, faites-moi ce bien de m'aimer![5]_ Mais,

puisqu'il n'en peut être ainsi, je me borne à vous souhaiter un bonheur

inaltérable.

Marquise de V...

[Note 5: Mme de V... ignorait que Chateaubriand, en 1821, avait écrit à

Mme de Custine «qu'on lui avait un peu gâté Henri IV» à force de lui en

parler dans ces derniers temps.]

Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René · 第 11 / 122 题