Dans un château des environs de Viviers, propriété séculaire de sa famille,
demeurait, en l'année 1827, une femme d'une sensibilité délicate et de
l'esprit le plus distingué, la marquise de V... Née en 1779, elle avait
épousé à quinze ans un gentilhomme du Languedoc, d'excellente maison, lui
aussi; et elle avait eu de lui un fils, son unique enfant. Mais, en 1827,
elle demeurait seule dans son château du Vivarais. Son mari, entré dans
l'administration sous l'Empire, habitait Toulouse, où il remplissait les
fonctions d'inspecteur des douanes. Son fils, officier de chasseurs,
avait sa garnison à l'autre bout du royaume. De telle sorte que, dans sa
solitude, Mme de V... pouvait entretenir à loisir le culte qu'elle avait
voué depuis sa jeunesse à l'auteur du _Génie du Christianisme_. Elle avait
été de celles que l'apparition de ce livre, jadis, avait affolées
d'enthousiasme[1]: toujours, depuis lors, elle continuait à être partagée
entre son désir de connaître Chateaubriand et la crainte d'importuner
celui-ci ou de lui déplaire. Déjà en 1816, profitant d'un séjour à Paris,
elle avait écrit à son grand homme; puis, au dernier moment, elle avait
imaginé un prétexte pour se dispenser de le rencontrer. Onze ans plus
tard, à propos de quelques mots lus dans le _Journal des Débats_ sur une
indisposition de Chateaubriand, elle s'enhardit à lui écrire de nouveau;
et, cette fois, sa lettre fut le point de départ d'une correspondance qui
devait durer sans interruption près de deux ans, jusqu'au mois de juin
1829.
[Note 1: «Je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable
comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une
enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en
baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.»
(Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_.)]
Au moment où s'ouvrit cette correspondance, Chateaubriand traversait une
des périodes les plus tristes et les plus inquiètes de sa vie. Il avait
perdu, peu de mois auparavant, sa vieille amie Mme de Custine. Mme de
Chateaubriand, très souffrante elle-même, lui faisait sentir plus vivement
que jamais l'incompatibilité naturelle de leurs caractères. Ruiné,
dépossédé de toute influence politique, réduit à une opposition hargneuse
et rebutante, toujours plus ennuyé des autres et de lui-même à mesure
qu'il découvrait davantage son inutilité, René se trouvait dans une
disposition morale qui, sans doute, lui rendit plus sensible l'hommage
imprévu de la marquise de V... Le fait est qu'il y répondit aussitôt avec
une passion extraordinaire, se livrant comme il se livrait à peine à ses
plus intimes confidents. C'est ainsi que s'engagea, entre lui et son
«inconnue», un véritable petit roman, dont aucun de ses biographes ne
paraît avoir soupçonné l'existence, et que, grâce à une pieuse précaution
de Mme de V...[2], nous pouvons aujourd'hui mettre tout entier sous les
yeux du public.
[Note 2: «Quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont,
et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est
ainsi resté.» (Mme de V... à Chateaubriand, lettre du 16 décembre 1828.)
On sait que Chateaubriand avait l'habitude de détruire aussitôt toutes les
lettres de femmes qu'il recevait.]
Disons-le tout de suite: ce qui donne à ce roman un intérêt, un piquant
très particulier, c'est que la marquise de V... est restée, presque
jusqu'au bout, une «inconnue» pour Chateaubriand. Celui-ci, pendant tout
le temps qu'ont duré leurs relations, a ignoré l'âge et la figure de sa
correspondante. Il y a eu là un mystère, et, à la suite de ce mystère, un
malentendu, qui seuls peuvent faire comprendre la vraie signification des
lettres qu'on va lire. Et le mystère était né du hasard; et si, peut-être,
Mme de V... n'a pas fait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour
dissiper le malentendu, nous ne croyons pas que personne, ayant lu ses
lettres, trouve jamais le courage de le lui reprocher.
Personne n'aura jamais le courage de lui reprocher que, lorsque l'homme
qu'elle adorait a enfin daigné s'enquérir d'elle, elle ne lui ait pas
nettement déclaré qu'elle n'était pas la jeune femme qu'il semblait
supposer. Elle avait alors près de cinquante ans; elle aurait pu le dire à
Chateaubriand, et ne le lui a pas dit; on sent qu'elle n'a pas eu la force
de s'y résigner. Mais, on le sent aussi, elle a cruellement souffert de ce
malentendu qu'elle n'osait dissiper. Sans cesse, et de mille façons les
plus touchantes du monde, elle s'efforce de suggérer à Chateaubriand
qu'elle ne saurait attendre de lui qu'une amitié toute fraternelle. Tantôt
elle le gronde de sa familiarité, tantôt elle projette de ne plus lui
écrire; elle va même jusqu'à le prier de se renseigner sur elle auprès
d'amis communs. Et le poète s'obstine dans ses illusions, avec une
insistance dont on devine que la pauvre femme est à la fois effrayée et
ravie. «Votre écriture est toute jeune, lui dit-il, la mienne est vieille
comme moi.» Il est certain de retrouver en elle, quand il la verra, «une
image de femme qu'il s'est faite depuis sa jeunesse», et qu'il «n'a encore
rencontrée nulle part». Quand elle lui demande de «ne penser à elle que
comme à une personne simple et bonne qui l'aime de tout son cœur», il
l'accuse de vouloir «commencer une correspondance orageuse». Et il achète
une carte de France, pour y regarder l'endroit où demeure «Marie»; et il
l'invite à venir avec lui à Rome; et il lui parle des longues années «qui
seront pour elle, et non pour lui qui s'en va». Mais surtout il veut la
voir; c'est comme le refrain de toutes ses lettres: «Venez à moi!... Il
faut que je vous voie!»
Et d'autant plus Mme de V... a peur de se laisser voir. L'affection de
Chateaubriand lui est désormais devenue si nécessaire qu'elle s'épouvante
à l'idée de la perdre. «Ma vie, lui écrit-elle un jour, s'est passée tout
entière à désirer votre affection et à fuir votre présence.» Ou plutôt
elle désire de toute son âme la présence de son ami: elle rêve de le
rencontrer aux eaux où il doit aller, de l'avoir près d'elle dans
son château, de se promener avec lui sous le mail de l'Infirmerie
Marie-Thérèse; mais, dès que l'occasion s'offre à elle de réaliser un de
ces rêves, elle hésite, elle ajourne, elle invente un prétexte pour rester
«inconnue» quelque temps encore. Que d'angoisses il y a en elle, dont
chacune de ses lettres nous apporte l'écho! Et comme ses lettres nous sont
aujourd'hui expressives et touchantes, avec leurs contradictions, leurs
alternatives de confiance et de désespoir, avec ce gracieux déploiement
d'images et de style par où elle s'efforce de se gagner, dans le cœur
de son «maître», une estime assez forte pour pouvoir survivre aux
désillusions de l'amour! «Pourquoi donc, lui demande-t-elle naïvement,
pourquoi ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par
vos livres?»
Mais Chateaubriand s'obstine à ne pas la comprendre. Il ne voit, dans
toute cette conduite, qu'un caprice, peut-être une ruse pour piquer
davantage sa curiosité. Et, en effet, sa curiosité se pique sans cesse
davantage, pendant les premiers mois de la correspondance. Il écrit lettre
sur lettre, du ton à la fois le plus tendre et le plus sincère. Lui dont
Mme de Duras disait «qu'il ne répondait jamais rien qui eût rapport à ce
qu'on lui écrivait», il n'y a pas dans les lettres de Mme de V... un seul
passage où il ne prenne à cœur de répondre. Puis, peu à peu, on sent que
sa curiosité commence à se fatiguer. La chute du cabinet Villèle vient de
lui rendre l'espoir d'un grand rôle politique: il refuse des offres de
ministères, il se fait nommer ambassadeur à Rome: une vie nouvelle s'ouvre
devant lui, qui ne lui laisse plus guère de loisirs pour échanger des
rêves et des confidences avec une «sœur» qu'il n'a jamais vue.
Il continue cependant à solliciter les lettres de son inconnue; il
continue à lui dire: «Il faut que je vous voie!» Mais il le lui dit
avec moins d'impatience; et sa pauvre «Marie», qui naguère le priait de
ne penser à elle que comme à une bonne et simple amie, lui reproche
maintenant que ses lettres «aient une sorte de style anonyme, comme si
elles ne s'adressaient à personne!» Hélas! oui, les dernières lettres de
Chateaubriand, plus précieuses peut-être pour nous que les premières par
les renseignements historiques qu'elles nous offrent, justifient les
reproches et les plaintes de Mme de V... Si intéressantes que soient ces
dernières lettres de Chateaubriand, bien plus profondément nous émeuvent
les longues et maladroites réponses où l'amie, affolée, s'épuise en
efforts inutiles pour retenir une attention qui se détourne d'elle. C'est
dans ces réponses que se révèlent à nous, en même temps, tout l'amour de
Mme de V... et toute sa souffrance. Et puis nous nous rappelons son âge,
la situation particulière où elle se trouve vis-à-vis de l'homme qu'elle
aime d'un tel amour: et nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer quel
magnifique sujet aurait été, pour un Balzac, ce roman de «l'inconnue» de
Chateaubriand.
Enfin,--après combien de luttes, et avec quelle crainte!--Marie se décide
à affronter la présence de son ami; et ainsi s'achève son triste roman.
«M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai et le samedi
suivant, 6 juin», écrit-elle, bien des années plus tard, à la dernière
page d'un cahier où elle vient de recopier, une fois de plus, toute sa
correspondance avec «l'élu de son cœur». Et celui-ci s'en va aux eaux de
Cauterets, où il l'avait maintes fois invitée à l'accompagner; et elle,
pendant les longues années qui lui restent à vivre (elle est morte en 1848,
presque en même temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle
tente même la plus timide démarche pour se rappeler au souvenir de celui
qui, jadis, jurait «d'aimer pour la vie sa Marie inconnue».
Heureuse est-elle encore d'être morte avant lui, et de n'avoir pas pu
lire, dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_, le récit d'une aventure arrivée
précisément pendant ce séjour aux eaux de Cauterets!
Voilà qu'en poétisant (il s'amusait à composer une ode) je rencontrai
une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit à
moi. Elle savait, par la rumeur publique, que j'étais à Cauterets.
Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait
depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme
se dévoila: _patuit dea._ J'allai rendre une visite respectueuse à la
naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me
retirais, elle me voulut suivre: je fus forcé de la reporter chez elle
dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma
Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice
d'une fleur; la spirituelle, déterminée, et charmante étrangère de
seize ans m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[3].
[Note 3: _Mémoires d'Outre-Tombe_, IIIe partie, livre XIII. On trouvera,
sur cet épisode, des renseignements très curieux dans une étude de M.
Victor Giraud (_Revue des Deux Mondes_, 1er avril 1899).]
Ainsi Chateaubriand, pendant les deux années qu'a duré sa correspondance
avec Mme de V..., avait une autre «inconnue», à qui peut-être il
promettait aussi de «l'aimer pour la vie»! Peut-être lui avait-il proposé,
à elle aussi, de venir le rejoindre à Rome, en même temps qu'il le
proposait à «Marie» et à Mme Récamier? Et peut-être n'est-ce pas
simplement le hasard qui la lui a fait rencontrer à Cauterets, «assise au
bord du gave»? Il avait toujours eu le goût de conduire en même temps
plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec
tant de chaleur, et tant de mystère, qu'on pouvait croire qu'il s'y
donnait tout entier; mais parfois le mystère se découvrait, et un pauvre
cœur de femme en était déchiré. Heureuse du moins «Marie» de n'avoir pas
connu cette souffrance-là!
Oui,--les lettres qu'on va lire le prouvent une fois de plus,
--Chateaubriand avait raison de dire que «son amour portait malheur»; mais
nous soupçonnerions volontiers que la faute en était au moins autant à
lui-même qu'à la fatalité. Il était fait de telle sorte que, attachant
toujours beaucoup plus de prix à ce qu'il n'avait pas qu'à ce qu'il avait,
il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. La dureté qu'on lui a
reprochée pour les femmes qui ont «agréé sa vie» semble bien avoir
consisté surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimulé, entre
ses façons d'agir à leur égard avant et après sa victoire sur elles;
et sans doute ses amies l'auraient trouvé moins dur s'il ne les avait
pas habituées, d'abord, à toutes les douceurs d'une tendresse, d'une
prévenance, d'une sollicitude infinies. Ses premières lettres à Mme de
V... suffiraient pour nous donner une idée de l'art vraiment merveilleux
que ce grand artiste savait mettre à la conquête d'un cœur. Tous les mots
y sont des caresses; et leur musique même, tour à tour langoureuse ou
pressante, c'est avec un attrait irrésistible qu'elle murmure: «Venez à
moi!» Comme on comprend que, accoutumée à une telle musique, une femme ait
pleuré toutes ses larmes avant de se résigner à ne plus l'entendre!
Mais Mme de V... avait l'esprit trop droit et l'âme trop généreuse pour ne
pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait était celui aussi qui,
durant de longs mois, avait transfiguré sa vie en un rêve enchanté. De la
même façon qu'elle avait aimé Chateaubriand avant de le connaître, elle a
continué de l'aimer après que la destinée les eut séparés: le soin qu'elle
a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre
assez que, jusqu'au bout, elle est restée pieusement fidèle à «l'élu de
son cœur». Et nous, à notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous
d'êtres injustes ou sévères pour lui! Par une étrange perversité de notre
nature, nous sommes trop souvent tentés de donner tort, d'avance, aux
hommes de génie, dans les aventures d'amour où nous les voyons engagés;
nous sentons ces hommes si différents de nous, si supérieurs à nous, que
nous ne pouvons nous défendre de vouloir les en punir une fois encore. Et
cependant, à y regarder de plus près, il est bien rare que le véritable
génie ne s'accompagne pas d'une certaine bonté: d'une bonté faite parfois
de détachement, voire d'indifférence, mais répugnant d'instinct à toutes
les formes de la bassesse, dont il n'y en a pas de plus basse que de
faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand, en particulier, si ses
premières lettres à Mme de V... nous le révèlent infiniment habile à tous
les artifices de la séduction, les dernières nous apportent un nouveau
témoignage de ce qu'il a appelé quelque part, en riant, «sa maudite
bonté». Dès le moment de son départ pour Rome, nous sentons que son
«inconnue» ne l'intéresse plus; nous le sentons, comme elle le sentait
elle-même, au «style anonyme» de ses lettres, à mille petites nuances
involontaires de froideur et de gêne: mais il n'en continue pas moins de
lui écrire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus
touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui coûte. Ce n'est pas
lui qui, comme le médiocre Adolphe, serait descendu jusqu'à se plaindre
d'une femme qu'il aurait cessé d'aimer. Il avait toujours vite fait,
malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en
ont souffert; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette fatale et
malfaisante mobilité de son cœur. Et personne n'en a souffert autant que
lui-même.
C'était un de ces enfants gâtés qui ne peuvent résister à la tentation de
casser aussitôt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se désolent de
les avoir cassés. Combien de jouets divers il a cassés, ou tout au moins
ébréchés, au cours de sa vie, depuis des cœurs de femmes jusqu'à une
religion et une royauté! Et combien, toute sa vie, il s'en est désolé!
Sous les apparences extérieures d'une vanité enfantine, ses _Mémoires_ ne
sont, d'un bout à l'autre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets
brisés. «N'est-ce pas une chose curieuse, écrivait-il en 1826 dans une
préface des _Martyrs_, que je sois aujourd'hui un chrétien douteux et un
royaliste suspect?» Hélas! il était vraiment l'un et l'autre, malgré les
meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en défendît au dehors,
il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, au-dedans de soi, ni de s'en
affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer le lendemain les fautes
qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'était un enfant, un
malheureux enfant. À Rome, un soir, pendant une des brillantes réceptions
de l'ambassade de France, une dame anglaise, «qu'il ne connaissait ni de
nom, ni de visage», s'est approchée de lui, l'a regardé, et lui a dit, en
français, mais avec un fort accent de son pays: «Monsieur de Chateaubriand,
vous êtes bien malheureux!» Étonné de «cette manière d'entrer en
conversation», l'ambassadeur a demandé à la dame ce qu'elle voulait dire.
«Je veux dire que je vous plains!» lui a-t-elle répondu, après quoi elle a
«accroché le bras d'une autre Anglaise, et s'est perdue dans la foule».
Rien de ce qu'on pourra jamais écrire de Chateaubriand n'égalera, en
finesse ni en profondeur, le jugement porté sur lui par cette dame
inconnue.