La liberté et même l’audace philosophique augmentent rapidement. Des
aristotéliciens très experts et très convaincus s’attachent, soit par
simple amour de la vérité soit dans un dessein plus secret, à démontrer
à quel point Aristote, à le bien lire, est opposé aux vérités que
l’Église enseigne. Par exemple Pomponace fait éclater que rien de ce que
l’on peut tirer d’Aristote ne conclut à l’immortalité de l’âme, qu’il y
croit, lui, personnellement, de tout son cœur, mais qu’Aristote n’y
croit point et qu’il faut choisir entre l’Église et Aristote; que sans
l’immortalité de l’âme à la vérité il n’y aurait pas de récompenses
d’outre tombe, que c’est parfaitement son avis, mais que qui voudrait
excuser Aristote pourrait dire que c’est précisément l’existence des
peines et des récompenses qui empêche la vertu d’être, qui ôte la vertu,
puisque le bien que l’on fait en vue d’une récompense ou par crainte
d’une peine n’est plus le bien; que, toujours d’après Aristote, il ne
peut pas y avoir de miracles, que lui Pomponace croit à tous les
miracles consignés aux livres saints; mais qu’Aristote n’y aurait pas
cru, n’y aurait pas pu croire et que cela est à considérer, non pas
certes pour rejeter la croyance aux miracles, mais pour ne pas accorder
à Aristote la confiance que depuis si longtemps on lui donne trop
volontiers.
De même encore il reprenait l’éternelle question de la prescience de
Dieu et de la liberté humaine et montrait que quoi qu’on en ait dit il
faut choisir: ou nous sommes libres et Dieu n’est pas tout-puissant, ou
Dieu est tout-puissant et nous ne sommes pas libres. A supposer comme
vraie cette dernière hypothèse pour laquelle il est évident que le
philosophe penche, Dieu serait donc auteur du mal et auteur du péché? Il
n’est pas impossible que Dieu soit l’auteur du mal comme étant la
condition du bien, car s’il n’y avait pas de mal il n’y aurait pas de
bien; ni qu’il soit l’auteur, non du péché, mais de la possibilité du
péché pour que la vertu soit possible, n’y ayant point de vertu là où il
est impossible de pécher; mais, du reste, il y a là un mystère que la
foi seule peut résoudre et qu’en tout cas Aristote n’a pas résolu; donc
ne nous reposons pas sur Aristote.
Ce libre penseur masqué, car il ne me semble pas être autre chose, est
un des penseurs les plus originaux de l’époque intermédiaire entre le
moyen âge et Descartes.