_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 1er juin 1902.
Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le
savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la
semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si
nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que
nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la
regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas
tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir
cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et
bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a
pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont
Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...
Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant
votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu
ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg
Saint-Germain!
Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal
quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal
que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux
têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse?
... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre:
je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à
combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il
faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas?
X
_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 7 juillet 1902.
Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y
répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je
vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du
tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose
plus rien vous dire...
Oui, j'ai lu votre _Mercure de France_. C'est même cela qui me trouble
beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami
fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ...
et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien
que j'aie jamais lu...
Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se
promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait
retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie?
Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour des âmes comme
celle qui loge en moi, c'est réconfortant, cet espoir d'un magique
va-et-vient, qui substituerait un beau jour à mes pauvres idées
mesquines et bourgeoises les pensées hautes et profondes d'une grande
âme errante, hébergée par hasard en moi...
Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de loin en loin à cette
simple Ninon?