50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Copyright by Claude Farrère, 1914.

* * * * *

_Il a été tiré de cet ouvrage:_

_Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,_

_Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,_

_Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,_

_Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés

pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse._

* * * * *

_--SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE

MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE.

CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE._

_AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD._

_--UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE,

UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON,

UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN._

_AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE._

* * * * *

_POUR UNE LECTRICE_

Madame,

Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille que vous ne lisez jamais

de préface. Mais ne vous y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en

être une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, comme il

faudrait, le poil de mon ours, et vous écrire ici tout le bien que je

n'en pense pas. Dieu nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais il

me semble que je manquerais à la courtoisie si je ne vous présentais

pas officiellement, tout de suite, les principaux des personnages que

vous rencontrerez tout à l'heure, à supposer que vous lisiez plus

avant. Prenez donc ces quelques lignes pour ce qu'elles sont: une

«introduction» protocolaire, sans davantage.

Madame, si vous êtes patiente assez pour couper toutes les trois cents

pages de ce volume, vous verrez que dix-sept histoires s'y succèdent,

lesquelles vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, donc mal

faites pour loger ensemble à la même enseigne et dormir côte à côte

sous une seule couverture jaune.

Leur unique excuse à voisiner si familièrement est de pouvoir se

prétendre, malgré l'apparence contraire, proches parentes les unes des

autres, par cette raison que tous les principaux personnages dont je

vous parlais tantôt font partie, très véritablement, d'une race unique:

la race des hommes qui vivent sur la mer, la race des femmes qui aiment

ces hommes ou qui sont aimées par eux.

Madame, je ne mets point en doute que vous ne connaissiez la mer le

mieux du monde;--j'entends, que vous ne l'ayez mille fois contemplée

du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle de navire.--Et je

n'ignore pas que vous comptez force marins parmi vos relations: votre

oncle l'amiral, qui est membre de l'Union;--ce midshipman anglais qui

fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;--le caouadji à turban

qui élaborait naguère, à bord de votre dahabieh, cet incomparable

café turc dont vous êtes encore fière;--le vieux patron normand qui

vous emmena jadis pêcher le hareng, sur son chalutier, au large de

Trouville;--moi-même;--et tant d'autres... J'ai peur tout de même

que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le visage de tous ces

navigateurs, quoique un brin différents, cette secrète ressemblance

qu'on ne peut ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait

avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle s'y trouve néanmoins,

croyez-le, et si vous aviez, ce qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi,

dix-neuf de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un plancher

mouvant dont les vaches n'ont jamais voulu, vous auriez mille et

mille fois constaté, comme j'ai fait, que tous les hommes de mon

espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, de couleur, et

qu'elle ait été leur patrie d'autrefois et la cité dont ils étaient

citoyens--avant de devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa

seule Majesté l'Océan,--portent au visage, et au corps, et à l'âme, un

caractère commun, une marque uniforme, une empreinte--plus profonde et

plus indélébile que celle du sang:--l'empreinte de la mer. Le hasard

m'a très souvent jeté à l'improviste sur des rivages lointains et

saugrenus, et je me souviens d'avoir foulé la poussière de beaucoup

de villes extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, comme

jadis don César de Bazan, parmi des femmes jaunes, bleues, noires,

vertes, des hommes nuancés non moins diversement; mais je reconnaissais

tout de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur couleur, ceux

de ces hommes qui étaient marins comme moi, parce que les stigmates

professionnels transparaissaient toujours à travers leur épidémie

pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement leur apparence

identique, ce n'est pas seulement leur similitude extérieure qui font

des hommes de la mer une nation réelle, une seule nation, immuable de

Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à Terre-Neuve, c'est encore

l'ensemble très homogène de leurs mœurs et de leurs coutumes, de

leurs lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et de leurs

religions.--Cette nation-là constituait même encore, il y a très peu

d'années, la seule nation de purs gentilshommes en plein XXe siècle...

Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre pages, j'ai vu de

mes yeux, j'ai touché de mes mains ce fabuleux, cet ahurissant

anachronisme: une race entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres

humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de manufactures, de

parlementarisme et de coups de bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner

la mort, et à vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur

meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...

Il y a très peu d'années de cela ... dix années peut-être ... quinze,

au plus... La vérité m'oblige d'ailleurs à reconnaître que les choses

ont quelque peu changé depuis, et non pas pour devenir plus belles.

La faute en est à la télégraphie sans fil, aux turbines Parson et

aux paquebots longs de quatre cents mètres. On traverse aujourd'hui

l'Atlantique en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref,

d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on vient de quitter.

Impossible de s'habituer comme il faudrait à l'étrange sensation de

n'être plus sur terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, ce

que nous devenions jadis sans nous en apercevoir et sans y songer: des

marins...

Nous le sommes encore, nous, les aînés de la race; nous le sommes

tout à fait; mais nos frères cadets commencent de ne plus l'être qu'à

moitié; et nos fils ne le seront plus du tout,--ne le seront plus

jamais.

Nous disions tout à l'heure, Madame, que vous comptez parmi vos

relations des marins, beaucoup de marins. A supposer même que tous ceux

que vous croyez l'être le soient,--à supposer que vous en connaissiez

par conséquent aujourd'hui autant que vous en croyiez connaître,--soyez

persuadée que demain vous n'en connaîtrez plus que fort peu, et

qu'après demain vous n'en connaîtrez pas un seul. Parce qu'il n'y en

aura plus nulle part.

Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce bouquin-ci, sont

donc peut-être les derniers spécimens d'une tribu humaine près de

disparaître et dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut

d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,--j'oserais dire

un défi au bon sens.

Daignez, Madame, leur être indulgente, comme on l'est aux moribonds; et

ne leur en veuillez pas trop s'ils heurtent parfois de front, un peu

brutalement, vos opinions les plus respectables et vos habitudes les

plus ancestrales. Ce ne sera pas malice de leur part. Pardonnez-leur en

songeant que leurs habitudes et que leurs opinions à eux n'ont jamais

ressemblé à celles du reste de la planète, et que c'est à cause de

cette dissemblance, et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se

civiliser, à l'instar de toutes raisonnables créatures, qu'ils auront

très bientôt débarrassé le monde de leur baroque existence.

Dix-sept histoires de marins · 第 9 / 89 题