C'était adressé «au Principal Employé..., etc.»

Or, entre le principal employé, etc., etc., et mistress Hauksbee, en

accompagnant ce nom de quelques fioritures, la différence n'est pas très

grande, surtout quand l'adresse est très mal écrite, comme c'était le

cas.

Le _chaprassi_ qui reçut l'enveloppe n'était pas plus idiot que la

majorité des chaprassis.

Il se contenta d'oublier où il fallait porter cette enveloppe d'aspect

si peu officiel. En conséquence, il s'en informa auprès du premier

Anglais qu'il rencontra, et il se trouva que c'était un homme qui s'en

allait à cheval vers Annandale, d'un air très pressé.

L'Anglais jeta à peine un coup d'oeil sur l'adresse et répondit.

--_Hauksbee, Sahib ki mens._

Et il repartit.

Et le chaprassi en fit autant, parce que cette lettre était la dernière

de son paquet, et qu'il avait hâte de finir sa besogne.

Il n'y avait pas de reçu à faire signer. Il jeta la lettre dans les

mains du porteur de mistress Hauksbee, et s'en alla fumer avec un ami.

Mistress Hauksbee attendait justement d'une connaissance l'envoi d'un

patron de costume découpé sur papier de soie.

Dès qu'elle tint la grande enveloppe carrée, elle s'écria en

conséquence: «Oh! la _chère_ créature!» et l'ouvrit avec un couteau à

papier, et toutes les pièces écrites à la main tombèrent à terre.

Mistress Hauksbee se mit à les lire.

J'ai dit que le dossier était important. C'est bien assez que vous

sachiez cela.

Il y était question d'une certaine correspondance, de deux mesures à

prendre, d'un ordre péremptoire adressé à un chef indigène, et d'une ou

deux douzaines d'autres objets.

Mistress Hauksbee resta bouche bée, à cette lecture.

Quand le mécanisme du grand gouvernement de l'Inde vous apparaît pour la

première fois tout nu, dépourvu de son cadre, de son vernis, de sa

peinture, de ses grilles, il y a là de quoi impressionner l'homme le

plus stupide.

Et mistress Hauksbee était une femme pleine d'intelligence.

Elle fut d'abord quelque peu effrayée, et il lui sembla d'abord qu'elle

avait pris un éclair par la queue et ne savait au juste qu'en faire.

Il y avait des remarques et des initiales sur les marges des papiers, et

certaines de ces remarques étaient plus sévères encore que le texte

lui-même.

Les initiales étaient celles d'hommes qui maintenant sont tous morts ou

partis, mais qui furent considérables en leur temps.

Mistress Hauksbee continua sa lecture, et tout en lisant, elle réfléchit

avec calme.

Alors la valeur de sa trouvaille lui apparut et elle se mit à chercher

le meilleur moyen d'en tirer parti.

A ce moment, Tarrion entra.

Ils parcoururent ensemble tous les papiers.

Tarrion, ignorant comment elle avait mis la main dessus, jura que

mistress Hauksbee était la femme la plus remarquable qu'il y eût au

monde.

C'était vrai ou peu s'en faut, selon moi,

--Les procédés les plus honnêtes sont toujours les plus sûrs, dit

Tarrion, quand ils eurent passé une heure et demie à étudier la chose et

à causer. Tout bien considéré, le service des renseignements, voilà ce

qu'il me faut. Ou bien cela, ou bien le Foreign-Office. Je vais mettre

les Dieux souverains en état de siège dans leurs temples.

Il n'alla point s'adresser à un petit personnage, ni à un important

petit personnage, ni au chef incapable d'un grand service administratif.

Il alla trouver l'homme le plus considérable, le plus influent que le

gouvernement possédât, et il lui expliqua qu'il désirait un emploi à

Simla avec de bons émoluments.

Cette impertinence à double détente amusa l'homme considérable, et comme

il n'avait rien à faire à cette heure-là, il écouta les propositions de

l'audacieux Tarrion.

--Vous avez, je suppose, certaines aptitudes spéciales, en dehors de

votre talent pour vous imposer, pour les emplois auxquels vous

prétendez? dit l'homme considérable.

--Pour cela, dit Tarrion, c'est à vous d'en juger.

Et alors, comme il avait une excellente mémoire, il se mit à citer

quelques-unes des notes les plus importantes qui se trouvaient dans les

papiers,--laissant tomber les mots lentement, un à un, comme un homme

qui verse de la chlorodyne dans un verre.

Lorsqu'il en fut arrivé à l'ordre péremptoire,--car c'en était un, un

ordre péremptoire,--l'homme considérable fut troublé.

Tarrion reprit:

--Je m'imagine que des connaissances particulières de cette sorte sont

pour obtenir ce que j'oserais appeler, une niche confortable dans le

Foreign-Office, une recommandation aussi puissante, que le fait d'être

le neveu de la femme d'un officier distingué.

Ce coup droit fit grande impression sur l'homme considérable, car la

dernière nomination qu'il avait faite aux affaires étrangères avait été

un cas de favoritisme criant et il le savait.

--Je verrai ce que je puis faire pour vous, dit le grand personnage.

--Grand merci, dit Tarrion, qui prit alors congé.

Et l'homme considérable alla de son côté s'occuper de rendre l'emploi

disponible.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Onze jours se passèrent, sans qu'il y eût autre chose que des coups de

tonnerre, des éclairs et de nombreux envois de dépêches télégraphiques.

L'emploi n'était pas des plus importants. Il rapportait de cinq à sept

cents roupies par mois, mais, ainsi que le disait le vice-roi, c'était

le principe du secret diplomatique qu'il fallait maintenir avant tout,

et il était plus que probable qu'un gaillard qui possédait des

informations spéciales méritait de l'avancement.

Aussi l'avança-t-on.

On avait dû avoir des soupçons sur lui, bien qu'il jurât que ses

informations n'eussent d'autre source que les talents remarquables dont

il était doué.

Vous pourrez compléter vous-même une bonne partie de cette histoire, y

compris celle qui se produisit ensuite au sujet de l'enveloppe égarée,

il y a, en effet, des raisons qui ne permettent pas de l'écrire.

Si vous ne connaissez rien aux choses de là-haut, vous ne saurez comment

la compléter, et vous direz que cela est impossible.

Ce que dit le vice-roi, quand on introduisit Tarrion devant lui, le

voici:

--Ah! c'est donc le gaillard qui a forcé la main au gouvernement indien,

n'est-ce pas? Rappelez-vous, monsieur, que cela ne se fait pas deux

fois.

Évidemment, il se doutait de quelque chose.

Ce que dit Tarrion quand il lut sa nomination dans la _Gazette_, ce fut

ceci:

--Si mistress Hauksbee avait vingt ans de moins, et que je fusse son

mari, je voudrais être vice-roi des Indes au bout de quinze ans.

Ce que dit mistress Hauksbee, quand Tarrion vint la remercier, presque

avec les larmes aux yeux, ce fut d'abord: «Je vous l'avais dit,» et

ensuite: «Que les hommes sont bêtes!»

Simples Contes des Collines · 第 20 / 33 题