Quand Rudyard Kipling, en 1888, publia à Calcutta la première édition
des _Simples Contes des Collines_, il n'avait que vingt-quatre ans et
son bagage littéraire se composait d'un seul livre, les _Departmental
Ditties_ (_Chansons administratives_), vers de circonstances et de
société, qui avaient fait bien augurer de son avenir littéraire.
Né à Bombay en 1864, il était, comme on le sait, le fils de John
Lockwood Kipling, directeur de l'école des Beaux-Arts de Lahore. Il
avait été élevé en Angleterre dans le Devon du Nord et n'était revenu
que six ans avant dans les Indes où il s'était associé, à titre de
directeur-adjoint à la rédaction de la _Lahore civil and military
Gazette_ dont il fut un moment le correspondant et le représentant à
Rajpaitana.
On se souvient encore à Simla du compte-rendu en vers qu'il inséra dans
son journal lors de l'ouverture du Gaiety-Theatre.
On n'y a pas oublié le comique du jeu de miss Kipling, sa soeur,
interprétant chez lady Roberts le rôle de la nourrice de _Lucie de
Lammermoor_, mais au frère on n'a pas pardonné Mrs Hauksbee, Mrs Reiver
et d'autres de ses portraits trop exacts qui abondent dans les _Simples
Contes_.
A peu près ignorée chez nous, la station de Simla est l'une des villes
des Indes anglaises les plus célèbres de l'autre côté de la Manche.
Édouard Buck a décrit, il y a deux ou trois ans, les vicissitudes de la
fortune de Simla dans le passé et dans le présent.
Tout son district, les Collines, contreforts des Himalayas, est un
cordon de sanatoria, véritable prise de possession par la civilisation
européenne des montagnes qui dominent la plaine semée des ruines des
temples resplendissants de l'ancienne civilisation hindoue.
Simla s'élève au point le plus pittoresque de ce paysage enchanteur.
Capitale d'été et sanatorium le plus réputé, ce sont les séjours des
vice-rois des Indes et de leur cortège de fonctionnaires qui ont fait la
fortune de cette station.
Buck reproduit dans son ouvrage, d'après un dessin du temps, le
Kennedy-House, origine du Simla actuel. C'était un banal cottage
anglais, comme en bâtissent aujourd'hui par milliers pour deux cent
cinquante à trois cents livres sterling les compagnies de constructions
à bon marché qui exploitent la banlieue londonienne. A l'unique châlet
de 1819, avaient succédé soixante maisons quand Jacquemont visita Simla.
En 1881, il y en avait onze cent quarante et une et la population
stable, la population hivernale, s'élevait à 13,200 habitants.
Les paysages de Simla étaient depuis longtemps célèbres avant même que
le capitaine J.-P. Thomas fît graver un album des principaux sites de la
région. L'automne y est superbe, et la saison des pluies seule s'y
montre impitoyable[1].
[1] Kipling a décrit ces orages dans deux contes: _Aurore Trompeuse_
et _La Conversion d'Aurélien Mac Goggin_.
L'été, on menait une vie très joyeuse à Simla. On s'amusait beaucoup et
le Delhi Sketch Book n'avait pas oublié d'illustrer d'un crayon
malicieux le conseil salutaire: «N'allez jamais trop vite aux tournants
de Jakko»; Jakko, c'était, alors comme aujourd'hui, la grand'route qui
contourne en bas de côte la montagne aux flancs boisés de déodoras, de
cèdres, de chênes et de rhododendrons. Les tournants en sont un peu
brusques et les couples de cavaliers grisés par les émotions du site, de
la course, et des doux entretiens risquaient des surprises
compromettantes, surtout dans un milieu désoeuvré, jaseur et
soupçonneux.
Le cadre des _Simples Contes_ n'est pas très vaste, ont dit certains.
Oui, si l'on peut marquer des frontières à cette chose sans limites, le
coeur humain.
C'était le monde anglo-indien, ce milieu de fonctionnaires nantis de
riches appointements et de grasses sinécures qu'envient tous les jeunes
fils d'Albion.
Jusque-là ce monde n'avait eu pour le peindre qu'une littérature floue
et sans vie. Rudyard Kipling lui donnait le verbe.
Le monde anglo-indien se reconnut. Ce fut un scandale et un succès très
grands.
Ceux qui se jugeaient malmenés parce que telle allusion pouvait évoquer
leurs noms dans la pensée de leurs amis auraient préféré à coup sûr que
Kipling se fût uniquement borné à des peintures de moeurs indigènes ou à
des mises en scène de troupiers. Aussi il fallait les entendre regretter
telle nouvelle, sans intérêt à leur gré, et célébrer le merveilleux
talent déployé dans _Les trois Mousquetaires_ ou _Dans la Maison de
Suddhoo_.
La critique finit par s'en mêler.
Elle compara Kipling à Lever, ce qui était vraiment beaucoup d'honneur
pour le vieil écrivain irlandais[2] et à Bret-Harte qu'elle lui
préférait comme portraitiste féminin, ce qui est d'ailleurs fort juste,
comme en jugeront bientôt les lecteurs de _Maruja_, mais elle ne se
préoccupa guère de savoir si Kipling s'est soucié de faire des
portraits.
[2] Les troupiers des romans de Lever sont d'heureuses créations qui
ne pâlissent en effet pas trop à côté des soldats de Kipling.
Et en réalité il n'en avait point fait, pas plus qu'il ne s'était
attardé à mettre en scène les hommes et les femmes des Collines avec
leurs longues pipes en bois et leurs bizarres attitudes.
Kipling n'avait pas écrit un livre à clé, besogne plus ou moins facile
de photographe. Il avait agi en artiste et en créateur; la crème de la
crème de l'Angleterre asiatique ne lui avait fourni que le mouvement
général et la couleur de son oeuvre, et voilà pourquoi elle peut nous
intéresser, nous Français du XXe siècle, à qui ne pourraient plaire la
caricature ou la photographie du high-life du Simla d'il y a vingt ans.