Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve.--Il est fort
difficile de relire une pièce d'intrigue, une fois qu'on la connaît.
Quant aux comédies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe
siècle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce
que nous y voyons des êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des
détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-être quelque
peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui
vieillissent vite, ou encore à cause du trop d'esprit qu'on y a mis...
Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous
lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'âme des
personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier à un
autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrête point
aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement
justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure
à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y
délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le
voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se déroulant chez nous. Ou
bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu'à ses origines, vous
cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations
successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon
d'un dieu.
* * * * *
Et troisièmement ce théâtre est poétique par la langue, le style, les
vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parlée, où rien n'a
vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux («feux,
flammes, chaînes, bontés...»). C'est la syntaxe le plus aisée, très
libre encore, où d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe siècle
ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus
souple, et du rythme le plus varié; les mots importants à la rime; rimes
souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans
la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clarté, d'exactitude,
de justesse, de propriété (qualités redevenues si originales et si
rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu
et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont
toutes les diverses sortes de beautés,--depuis les vers pittoresques:
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée...
La rive au loin gémit blanchissante d'écume,
et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou «alliances de
mots» jusqu'aux vers suprêmes:
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
ou:
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!
en passant par la souveraine élégance des périodes rythmées:
Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit,
Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit:
Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire.
Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire.
Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau,
Voudrais-je, de la terre inutile fardeau,
Trop avare d'un sang reçu d'une déesse,
Attendre chez mon père une obscure vieillesse;
Et toujours de la gloire évitant le sentier,
Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier?
Oh! ne nous formons point ces indignes obstacles;
L'honneur parle, il suffît; ce sont là nos oracles...
ou si vous aimez mieux:
Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable
Que le triste jouet d'un sort impitoyable,
Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs,
Dût connaître l'amour et ses folles douleurs?
Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre,
Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre.
J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
Six frères, quel espoir d'une illustre maison!
Le fer moissonna tout; et la Terre humectée
But à regret le sang des neveux d'Érechtée...
Et le grand mérite de ce style de Racine, c'est qu'il nous ménage, c'est
que ses hardiesses ne s'étalent point, c'est qu'elles ne sont pas
continues et accablantes par leur nombre, c'est qu'elles ne sont pas
insolentes, c'est qu'on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous
prendraient pas pour dupes... Le goût! la perfection! la clarté suprême,
la subordination de la sensibilité au jugement; ce qui fait que l'on
comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour _Hamlet_ par
exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni
ce qu'il a voulu dire, ni «pourquoi ces choses et non pas d'autres»; ce
don si français, ce don que les autres peuples n'ont évidemment pas reçu
au même degré, ce qu'on a appelé «le goût de l'intelligible»; cette
faculté réduire autant que possible, dans la peinture caractères et des
passions, la part de l'inexpliqué et le trop commode «je ne sais
quoi»... ah! qu'il fait bon les retrouver ici!
* * * * *
Mais, quand j'aurai répété tout cela, aurai-je expliqué tout le charme
de ce théâtre unique?
«Unique», je l'ai dit déjà et le redis encore: car, tandis que la
tragédie selon Corneille a pullulé après lui, et même jusqu'à nos jours,
je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent
quelquefois dire «raciniens».
Je suis tenté de croire qu'il y a une partie de Racine à jamais
inaccessible aux étrangers et qui sait? peut-être à tous ceux qui sont
trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystère.
C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de
notre race: ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les
tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette
poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c'est nous-mêmes que nous
aimons; c'est--comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un
exemplaire plus noble--notre sensibilité et notre esprit à leur moment
le plus heureux.
Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-être et trop
fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre
charmant, très simple, naïf même: _Sylvie_, d'un rêveur qui fut une
espèce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe
dans le pays même de Racine, le Valois. Elle sent à chaque page la
vieille France et nullement l'antiquité grecque ou biblique. Et pourtant
il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragédies de Racine ce que
dit Gérard de Nerval des chansons de la terre où Jean Racine est né:
Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de
vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si
naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux
pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le coeur de la
France.
De même, nous dirons des tragédies de Racine, grecques, romaines,
bibliques, peu importe:
--Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en
chantant des airs qui viennent de très loin dans le temps et dans
l'espace, mais d'un _français si naturellement pur_ que c'est en les
écoutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de
fierté intime et d'attendrissement.
* * * * *
Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième
République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu par les autres
poètes dans les Champs-Élysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante.
On y a mis Corneille, malgré _Polyeucte_, Molière, Rabelais, Voltaire,
je ne sais qui encore.
Et c'est très bien.
On n'y a pas mis Racine.
C'est très bien aussi; car il est à part.
FIN
NOTES
[1: Ce cours a été professé, comme le cours sur Jean-Jacques Rousseau,
«à la Société des Conférences».]
[2: Quoique Nicole, de 1655 à 1658, n'ait point séjourné à Port-Royal
d'une façon suivie, il s'en faut de beaucoup. (Cf. I. Carré, _La
Pédagogie de Port-Royal_, p. 267.)]
[3: Mais ce fut malgré lui et pour arrêter les contrefaçons. (A.
Gazier.)]
[4: Exceptons la forme «treuver» que Racine continue d'employer à cette
époque.]
[5: Il faut sans doute entendre: «y chercheront je ne sais quoi, _dont
l'absence_ les empêchera d'être tout à fait contents».]
[6: M. Jules Troubat m'écrit: «... Votre commentaire sur le Bois de
Boulogne m'a rappelé qu'un jour, à mes débuts chez Sainte-Beuve, je
voulus déclamer au maître la fameuse tirade de M. de Saint-Vallier; je
la savais par coeur, et j'y mettais de la conviction. Arrivé au vers:
Diane de Poitiers, comtesse de Brézé,
Sainte-Beuve m'arrêta et me dit: «C'est exactement comme si, pour vous
appeler, je vous disais: Jules Troubat, né à Montpellier. Il me donna
une leçon de... couleur locale.»]
[7: Témoin même le fameux «récit de Théramène», qui--sauf quelques rimes
en épithètes un peu trop faciles pour notre goût d'aujourd'hui,--est un
morceau si coloré et d'un si magnifique mouvement.]
[8: Voir l'article de Gazier dans la _Revue hebdomadaire_ du 18 janvier
1908.]