J.-J. ROUSSEAU.

Quand elle parut devant eux, Georges éprouva une inquiétude que la

pensée de son prochain départ ne suffit pas à dissiper; et comme s'il

eût senti que déjà elle avait changé d'âme, il l'examinait de loin, avec

une prudence suspicieuse; il revoyait en elle l'adversaire des anciens

jours; il s'étonna d'une impression dont il était si loin, hier, et que

ne justifiait aucun nouvel indice.

--Saurai-je un jour penser comme la veille?

Ils voulurent descendre une dernière fois vers le fleuve: ils parlaient

peu, chacun ayant en lui une méditation muette; tous trois étaient assez

intimes pour se permettre et permettre aux autres cette solitude

contemplative dans laquelle on se renferme parfois aux côtés d'un ami,

plus délicieuse qu'une solitude réelle, puisqu'elle en joint le charme

au charme d'être ensemble: la solitude sans l'isolement.

Arsemar songeait au départ de Desreynes, et sa méditation était un

regret.

Merizette synthétisait quelques jugements psychologiques et s'octroyait

des louanges: «Pierre est un rêveur qui suit son idée et ne voit pas la

vie; Georges, un promeneur qui voit la vie et ne suit pas son idée; la

seule tête de la maison, c'est moi.»

Quant à Desreynes, il échafaudait une série d'aphorismes sur les

fluctuations de son individu: «La rectitude dans l'idée, n'est-ce point,

en vérité, ce qui constitue l'homme? Mais combien la possèdent, et ne

serait-on pas un grand homme par cela seul qu'on est digne d'être un

homme? L'humanité se résume en quelques têtes: le reste s'appelle

végétation... De quoi parlé-je? Je suis une matière qui s'agite, et je

n'ai point de moi, puisque j'ai chaque matin un autre moi!

--Mériterais-je, conclut-il à voix haute, de porter tous les jours le

même nom?

Jeanne le regarda avec ébahissement, et éclata de rire.

Ils étaient sur une roche taillée à pic: la rivière sonnait à leurs

pieds.

--Oui, répondit Arsemar au bout d'un long instant: c'est toujours une

eau nouvelle qui court dans le lit du fleuve.

--Ils sont fous, pensa Merizette.

--Mais nous lui donnons, reprit Pierre, le même nom qu'à celle qui

coulait un siècle ou dix siècles plus tôt: il nous semble qu'elle soit

toujours une, puisqu'elle garde le même aspect et la même saveur,

qu'elle tourne sensiblement aux mêmes angles, bondit sur les mêmes

obstacles et dévale la même pente, par la double force de nature et de

coutume... Et comme on dit l'eau de cette rivière, on dit l'âme de cet

homme; mais nous ne restons pas plus nous que le fleuve qui passe.

--Seigneur, murmurait l'épouse, que mon mari est donc ennuyeux!

Georges lui paraissait d'autant plus spirituel et plus joli; mais d'un

esprit qu'elle constatait en dehors de ses paroles et d'une grâce

qu'elle ne cherchait pas à analyser dans ses lignes; elle l'admirait en

quelque sorte pour ce qu'il aurait pu dire et montrer, et cela,

volontairement un peu, avec un effort conscient pour l'admirer et s'en

repaître davantage; elle se concentrait à trouver plaisir dans chacun de

ses gestes et chacune de ses phrases, afin de ne rien perdre des

agréments du dernier jour. Elle le fixait d'un regard plus profond,

comme pour voir en lui, et Georges, à quelques reprises, en fut gêné. Il

essayait de deviner toute la pensée de Jeanne; elle-même s'y attachait

aussi.

--Est-ce que je l'aime?... C'est sa vie, que j'aimerais... Pierre est

pourtant plus beau... Comme nous allons nous assommer demain!

Des révoltes subites la secouaient contre ce départ: l'existence était

bien injuste pour elle! Mais de quel droit s'en plaindre, puisque sa

faiblesse y souscrivait? Donc, elle avait accepté qu'on la frustrât d'un

peu de joie qui lui venait. Et pourquoi? Pour d'autres! Elle se jugeait

dupée, volée, par son propre consentement, et s'injuriait de l'avoir

donné.

Une seule chose la consolait un peu, et son visage prenait alors une

sérénité enfantine: «Dans quelques heures, nous serons seuls.» Elle

était impatiente de ce moment.

Il vint.

D'Arsemar avait proposé de déjeuner plus tôt, pour ne se point retarder,

et la jeune femme avait accueilli sa demande avec empressement. Elle

hâta le service et voulut conduire son mari jusqu'à la grille du parc.

Ses mains tremblaient légèrement pendant qu'elle regardait sur la route

s'éloigner la petite voiture du comte. Elle écoutait le roulement des

roues, et ce bruit déjà lointain lui semblait caressant et terrible.

Tout son être criait: Enfin! Immobile à côté de Georges, et un peu pâle,

elle patientait. Le dog-car disparut derrière un bouquet de noisetiers.

Alors, elle frémit, elle eut peur d'elle-même et de l'homme qui était

là. (Dans la suite, elle constata que cette minute avait été la plus

exquise et la plus douloureuse de sa vie.) Il lui sembla que tout était

consommé et qu'au départ de son mari était liée irrévocablement la

nécessité de sa chute. Poursuivre l'absent, le rejoindre...

--Pierre! cria-t-elle... Mais sa voix était si épuisée...

Dernière alarme de la conscience!... Jeanne s'assit sur une borne.

Mais soudain elle s'offusqua d'une faiblesse qui n'était pas sans

témoin, et, dans ce rappel de l'orgueil, tout son égoïsme lui revint,

sec, impérieux et froid. Elle se leva: puis, redressant son buste comme

un lutteur qui paraît sur l'arène, elle prit le bras de Georges, et

sourit: «Profitons de ces heures», disait-elle.

Ils rentrèrent dans le parc. La gêne qu'ils éprouvaient tous deux

croissait à chaque pas; ils ne retrouvaient plus la confiante intimité

de la veille, ni le calme que leur avait donné la résolution du devoir.

Georges s'efforçait d'y remonter, en se persuadant que rien n'était

changé depuis un jour; mais il ne réussissait qu'à souffrir davantage

d'un tête-à-tête aussi fâcheux que délicat. Ce silence et cette

contrainte les rendaient trop complices de leurs souvenirs; il aurait

voulu en être délivré, et cette préoccupation le travaillait, mais sans

l'effrayer, tant le passé lui semblait loin. Il aborda plusieurs

conversations, qui moururent d'impuissance dans un ennui banal.

Jeanne répondait à peine.

«N'était-ce donc que cela?» Elle avait rêvé de ce moment, venu enfin, et

n'y rencontrait qu'une accablante monotonie, et l'inepte entretien d'un

quadrille: d'émotion, point; d'inquiétude, pas davantage, et de plaisir,

moins encore; un regret seulement, celui de l'attente déçue. Les

galanteries du baron de Valtors étaient moins niaises et plus

réjouissantes. Elle éprouva un vif dépit, et fut humiliée comme d'une

bassesse intellectuelle de ne pouvoir se créer à elle-même le

raffinement de voluptés et d'angoisses qu'elle s'était plu à espérer.

Ils parcouraient bien des allées, et se ramenaient inconsciemment aux

mêmes endroits, n'ayant même pas l'imagination de choisir un chemin.

--Quelle heure est-il?

Ils étaient seuls depuis cinquante minutes,--elle le calcula

exactement,--et leur colloque ne s'était pas un instant départi de la

plus plate insignifiance.

--Cela durera-t-il jusqu'au soir? Il faudrait cependant...

Que faudrait-il? N'importe: elle voulait quelque chose et ignorait que

vouloir.

Son impatience devint fébrile; Jeanne se jugeait stupide et ne jugeait

pas mieux son interlocuteur. Elle fut désagréable et presque acariâtre.

Elle eût souhaité tout au moins d'être triste.

--C'est donc que je ne l'aime pas?... Pourquoi l'aimerais-je?... Je ne

mérite pas la vie que j'ambitionne, puisque je n'en sais rien tirer.

Elle s'insultait, se détestait, et se méprisait elle-même; mais jamais

nous ne nous aimons si bien qu'à l'instant où nous nous blasphémons:

suprême triomphe de l'égoïsme, puisqu'il réussit à nous faire mal penser

et mal parler de nous.

Une heure encore s'écoula. Jeanne était exaspérée.

Une servante annonça la visite du baron de Valtors: Merizette sursauta.

Du monde! Il ne manquait plus que cela!

--Dites que je suis sortie!

--Pourquoi le renvoyez-vous? supplia Georges: il nous aurait divertis.

--Vous vous morfondez donc bien en ma seule compagnie, mon cher? Pour le

dernier soir...

Valtors se retira, très vexé, sachant que la comtesse était au parc avec

Desreynes.

Le contre-temps auquel elle venait d'échapper rendit la jeune femme plus

sensible à la perte du jour suprême. La phrase de Georges l'incita

aussi: puisque l'homme reculait, à elle d'avancer!

--Il faut... il faut...

Desreynes avait enfin reconquis une sorte de naturel, et se jouait avec

insouciance et même avec esprit dans les mille riens que l'on redit aux

femmes.

Jeanne l'écoutait mal, obsédée par la volonté fixe, lancinante,

d'inventer une minute qui fût anormale, qui lui donnât une émotion, qui

lui laissât un souvenir. Son imagination, tracassée par la fuite du

temps, s'enfiévrait à la recherche d'une folie qu'elle ne trouvait pas.

Elle sautait d'une idée à peine conçue à une idée que d'autres venaient

chasser en foule. Elle s'agitait sur son banc, faisait claquer ses

petits doigts et pressait ses ongles dans ses paumes. La tranquillité

que Georges avait gagnée acheva, par contraste, de la jeter dans cette

violence de sensations où s'engouffre, chez les êtres nerveux, le

dernier reste de raison.

Jamais femme ne fut plus près de se donner ou de s'offrir: la conscience

qu'elle n'avait point d'amour ne l'intéressait même plus; elle se tourna

vers Georges, et resta stupéfaite, en apercevant au détour du sentier

une femme qui marchait vers eux.

--Bonjour! cria la sous-préfète: ai-je forcé la consigne? J'ai vu le

comte, su de lui que je vous verrais au château, et me voici!

Fraîche et gaie, la Parisienne leur tendit les deux mains. Desreynes

l'adora comme un messie; Mme d'Arsemar, malgré sa politesse, la

regardait d'un oeil mauvais.

--Que je suis ravie de vous rencontrer chez vous! Je vais donc passer

une après-midi qui me dédommagera des autres.

Au fond, elle croyait troubler une entrevue galante, un adieu d'amour,

et se réjouissait d'être maudite. Elle fut surprise de l'accueil

empressé de Desreynes, et en garda reconnaissance.

«Le pauvre homme en a déjà assez, de sa Lyonnaise... La petite fait une

autre tête.»

--Est-il vrai que vous partiez demain, monsieur? Combien je vous envie

de rentrer dans mon cher Paris! Moi qui voulais vous prier d'assister à

une dernière sauterie que nous offrons après-demain. Ce sera moins royal

que chez vous, chère comtesse, mais si vous y venez, vous m'aurez donné

le plus beau de votre fête.

Jeanne fut peu touchée du compliment. Elle était profondément agacée. On

parla de quelques voisines: la conversation tourna bientôt à la plus

soigneuse médisance. Merizette se déridait un peu.

--Les femmes sont admirables, dit Georges. Où dénichez-vous des vertus

qui vous fassent tant louer votre sexe, après avoir blâmé tout ce que

vous apprenez de lui?

--En nous-mêmes, monsieur.

--Je m'en doutais... Votre logique est royale: louer la femme contre

l'homme, pour la mettre au-dessus de l'espèce, et, ce point acquis,

blâmer les femmes pour monter au dessus de toutes et de tous.

--Imbécile! pensa Jeanne, qui sentait la vérité du jugement.

--Nous sommes bien malheureuses, comtesse! Les hommes ne connaissent pas

de milieu entre nous ennuyer et nous dénigrer: ceux qui s'agenouillent

nous font bâiller, et ceux qui nous plairaient nous font rougir de nous.

--Un célibataire assez mûr, dit la comtesse, ne se croit supérieur qu'à

condition d'être désabusé des femmes.

--La mode veut cela, monsieur?

--Et vous faites la mode, ô déesses!... D'ailleurs, voulez-vous un

conseil?... Si vous prenez un amant...

--Vous dites?

--Si vous prenez un amant, choisissez un simple: les hommes trop habiles

ne valent pas mieux que vous.

--Quelle Circé a donc empoisonné votre hôte, ma chère, pour le faire si

méchant? Il était plus aimable, l'autre soir.

La jolie dame, en souriant, rayait le sable du bout de son ombrelle;

l'impatience de la comtesse ne lui avait pas échappé, et la coquette

s'amusait de taquiner cette jalousie avec le souvenir de ce qu'elle

pensait être une infidélité.

La croyance qu'elle volait un amour l'eût rendue indulgente à toutes les

galanteries de Georges. Car, le point d'honneur varie, ici-bas: une

fille ne voudrait prendre les amants d'une amie, et cède avec joie aux

amis d'un amant; une dame se ferait scrupule d'agréer l'ami d'un amant,

et se fait gloire de ravir l'amant d'une amie. Dût celle-ci en souffrir!

Et Jeanne souffrait; non point dans sa tendresse: elle n'en avait pas;

mais dans sa vanité. Rarement une femme perd assez l'esprit pour n'être

pas sensible aux pointes d'une autre femme; celle-ci trouvait ridicules

son rôle et son attitude, et détestait cette amie pour sa visite et ses

lazzis. Georges l'indignait aussi par les attentions dont il entourait

l'autre; et, plus froidement que tantôt, ayant en plus un besoin de

vengeance, elle arrêta sa résolution d'avoir avant demain, avant ce

soir, un triomphe qui serait éclatant.

L'étrangère riait, causait, montrait ses dents, montrait sa cheville,

faisait parade des complaisances de Desreynes et les entretenait de tout

son pouvoir. Le jeune homme finit par la trouver trop séduisante, et,

sevré d'amour, le laissa trop paraître. Il n'eut pas la sagesse de

comprendre que dans l'état d'âme où se trouvait Merizette, tout ce qui

ne s'adressait pas à elle devenait une provocation. La Parisienne le

savait et se faisait de tous ces jeux un plaisir infini. «Les hommes les

plus intelligents sont des sots qui ne voient rien.» Une véritable

sympathie s'établissait pourtant entre elle et lui. Soudain, Jeanne crut

percevoir que sa présence les encombrait, et qu'ils eussent désiré être

seuls. Ce fut le dernier coup. Elle était blême... Jamais son

amour-propre ne fut soumis à une si cruelle épreuve; pour la première

fois, on la bafouait, on se liguait contre elle, devant elle: elle en

eut la ferme conviction. Elle concentra son énergie dans une affectation

de gracieuseté; sous cette contrainte, sa colère s'envenimait encore.

Trois heures! Elle ne partira donc plus! Jeanne, oubliant de se juger en

même temps, était scandalisée par l'impudence de cette autre femme. Elle

la regardait avec une répugnance vertueuse, un dégoût bien sincère:

cependant, puisqu'on semblait désirer Georges, elle le désira... Mais

elle le détestait... Quatre heures!

La sous-préfète annonça son départ.

--Déjà? répondit la comtesse.

La Parisienne salua, avec un sourire ironique; Jeanne voulut à son tour

la railler d'un défi.

--Si vous m'en croyez, vous ne monterez en voiture qu'au tournant de la

côte: la route est jusque-là mauvaise pour les chevaux, et monsieur

Georges se fera une joie de vous conduire à la petite porte du parc.

--Mais, très volontiers, ma chère, et je vous remercie du conseil.

--Vous m'excuserez sans peine, reprit Mme d'Arsemar, si je ne puis vous

accompagner.

Jeanne expliqua ses ordres au cocher de la sous-préfète. Les deux

ennemies s'embrassèrent, la visiteuse prit le bras de Desreynes.

--Au revoir: je compte sur vous pour mon quadrille, mercredi, 20 mai.

--Sans faute... Ne vous perdez pas dans les bois... Georges, vous

viendrez me chercher au pavillon, n'est-ce pas?

La voiture s'éloigna. Jeanne rentra dans la maison, et prit son peignoir

de bain. Elle tremblait de tout son corps.

--Oh, la honte, si j'échoue!

Elle s'arrêta, la main sur le pommeau de la rampe.

--Je ne peux pas vouloir cela: c'est fou!

Savoir que l'on va faire une sottise, et la préméditer: quel charme!

Elle aperçut au loin le couple qui entrait sous les arbres.

--Tant pis, tant pis! Puisqu'il faut...

Elle crut entendre un éclat de rire à la lisière du bois.

--J'aurai mon tour, moi!

Georges avait mêlé ses doigts à ceux de sa compagne. A peine la jeune

femme essaya-t-elle de se dégager. Elle baissait les yeux.

--Allons, dit-elle, laissez-moi.

Il se pencha, puis, très bas:

--Vous êtes belle, et je vous aime.

Elle lui échappa, et s'enfuit. Il la rejoignit en courant. Elle riait.

Il la saisit, et étouffa son rire dans un baiser qu'il colla sur ses

dents. Elle renversait la tête.

--Marchons... Si l'on vous voyait... Marchons.

Elle se laissa retenir par la taille, et tous deux firent quelques pas

encore. Puis un second baiser les arrêta.

--Vous me rendez fou! Vous êtes trop belle!

Il la pressait, debout contre son torse; elle rendit le baiser, et

longtemps ils restèrent ainsi. Georges la désirait ardemment.

--Laissez-moi... Je vous en prie... On nous guette... Venez, oh,

venez...

Georges savait Merizette capable de les espionner: il baisa les mains

qui le repoussaient.

--Vous partez donc? dit-elle.

Ils marchèrent: le chemin fut long. Elle s'éloignait un peu de lui, et

obliquait à chaque pas vers la lisière du sentier; elle tremblait

légèrement, avec cet instinctif et vague effroi du mâle, qui fait encore

frémir et reculer la femme au moment même où elle va se livrer. Pudeur?

Vertu? Non pas: c'est la chair qui prend peur.

Mais quand ils sortirent du bois et parvinrent au pied du mur qui

fermait le parc, lorsque tout danger fut passé pour la promeneuse, toute

peur s'évanouit et le regret surgit seul: elle aurait voulu retourner en

arrière, pour se moins défendre, cette fois.

Elle porta vers lui ses yeux clairs et humides, et lui tendit ses lèvres

entr'ouvertes. Derrière la porte, ils entendaient le piaffement des

chevaux. Il lui murmurait sur les dents:

«Je t'aime! je t'aime!» Il l'étreignait et l'enlevait presque de terre.

Puis sa bouche courait sur les tempes, le cou, les yeux et les lèvres

encore, qu'il humait dans les siennes.

Le danger, à nouveau, se dressait: elle soupira: «Assez,» puis,

s'écarta, et tout haut, elle dit: «Au revoir, cher monsieur. Vous

viendrez mercredi. Je le veux.»

Elle arrangeait, en parlant, ses cheveux défrisés et les rubans de son

chapeau.

Georges tourna la clef dans la serrure rouillée; la sous-préfète sortit,

et monta en voiture.

Desreynes, au marchepied, la salua profondément, mais, sous un prétexte,

il s'avança: un rapide baiser unit leurs bouches. La calèche partit.

Georges la suivait des yeux: il vit la tête blonde qui se penchait à la

portière: il eut contre lui une énorme rancune.

--J'aurais dû vouloir davantage! Les femmes sont à qui ose les prendre.

Il referma la porte, et lentement, comme à regret, lui aussi, il

redescendit les sentiers: il reconnaissait chaque place où une étreinte

les avait enserrés; il y stationnait; son imagination s'allumait au

souvenir du bonheur promis et perdu; des visions lascives le hantaient.

Il allait et venait, en contemplant à terre les mousses encore

froissées. Il prit un autre chemin et arriva au pavillon où Jeanne

devait l'attendre.

--Est-ce vous, Georges?

Il rêvait avec l'autre: cet appel le troubla comme une surprise. Jeanne

disait d'une voix faible:

--Venez m'aider... Vite...

Il vint, il entra; il n'aperçut rien d'abord; et soudain, il la vit,

demi-nue sous son peignoir entr'ouvert: des gouttes d'eau glissaient

encore sur sa peau brune. Il lui sembla qu'elle s'approchait de lui,

incertaine, les bras tendus, les cils baissés...

La dernière pudeur des femmes n'est point de ne pas se montrer nues,

mais de fermer les yeux, alors, pour ne pas voir les yeux qui les

regardent.

Amis · 第 49 / 99 题