L'heure du repas avait sonné depuis longtemps, et Pierre n'était pas
revenu: Merizette ordonna de servir.
Les deux jeunes gens s'assirent aux extrémités de la table.
Ils n'osaient relever les yeux ni prendre la parole: s'entretenir de
cette minute, ils ne pouvaient, et n'auraient pu cependant causer que
d'elle seule; en elle seule ils vivaient: avec plus d'effroi que jamais,
car leur raison était plus libre. Ils ne lisaient pas dans leurs regards
la secrète pensée, puisque les fronts restaient penchés, mais ils la
sentaient comme un fluide traîner et courir dans la salle: elle les
circonvenait, les baignait, et plus ils faisaient d'efforts pour
échapper à cette commune obsession, plus elle les hantait ensemble.
Malgré la contrainte presque douloureuse qu'ils éprouvaient dans cet
isolement, ils s'en réjouissaient pourtant ainsi que d'une moindre
souffrance, à l'idée que l'absent pourrait être là, entre eux,
spectateur semblable à un juge, et victime plus terrible qu'un bourreau.
Mais ce soir? Et demain!
Georges savait bien que tout finirait là, et Jeanne aurait rougi, à
cette heure, de concevoir que tout pût n'être pas fini. Ses projets, ses
plans, ses vengeances, combien cela était loin d'elle! Son âme s'était
subitement rajeunie, comme d'une virginité. En touchant le mal, elle
s'était prise à aimer le bien. L'adultère l'épouvantait par tant de
suavité et tant de grandeur. Son désoeuvrement avait conçu un roman plus
banal dans sa dépravation, fait d'intrigues sans passion, et de fautes
sans remords, moins de paradis et moins d'enfer. Elle n'avait cherché
que le charme du danger, et trouvait l'angoisse du crime. En elle
frémissait déjà un besoin d'épanchement et de caresses repentantes; en
elle une affection, plus profonde qu'elle n'aurait cru, se développait
pour l'homme qui lui avait donné son nom et son amour, qui avait entouré
de tendresses sa pauvre existence orpheline, et qui, sur l'épouse et
l'ami, avait rassemblé tout l'immense attachement de sa nature dévouée
jusqu'à la religion, mystique, vibrante, oublieuse pour eux seuls des
mille cultes de la terre!
Et tous deux songeaient ces choses en même temps, et le savaient.
A ce moment, ils se virent en face.
--N'est-ce pas, dit Georges, qu'il faut que je parte, et que vous le
voulez bien?
--Oui, mon ami.
Ils se quitteraient sans douleur. S'aimaient-ils? Non, mais ils avaient,
à travers la lutte, la haine, l'indifférence, cheminé vers l'amour, et
déjà ils étaient dans la trahison, puisque tous deux conjuraient dans
l'épouvante de trahir.
Ce mutuel consentement les rassura pendant plusieurs minutes; et,
satisfaits chacun de lui-même et de l'autre, ils s'adressèrent quelques
banalités. Mais le colloque s'alanguit, et leurs imaginations se
torsionnaient à nouveau en deux rêves silencieux.
Elle, le passé la poignait moins que l'avenir: les angoisses du présent
ne suffisaient pas à cette femme. Après le péril, son cerveau voulait et
voyait des périls. Un involontaire baiser reçu dans le hasard d'une
rencontre, ou donné sans désir d'amour, qu'était-ce, auprès du souvenir
altéré qu'on en allait garder pendant toute la vie, côte à côte, dans
une indéfinie tentation, dans l'inassouvissement du bonheur sans cesse
offert et sans cesse possible? Car elle se l'avouait, et concluait que
Georges dût l'avouer aussi: un appétit maintenant les tenait dans leur
chair et leurs lèvres conserveraient jusqu'à la mort la senteur des
lèvres touchées. Mais le baiser qui damnait leur mémoire, qu'ils
exécraient, qu'ils maudissaient, elle ne songea pas qu'il aurait pu
n'être jamais échangé et sa contrition, acceptant la crainte et le
remords, oublia le regret.
Georges ignorait la peur qu'on supposait en lui: il était plein de honte
et de chagrin.
Pierre entra: ils se levèrent.
--Vous avez bien fait de ne pas m'attendre, et je vous remercie.
Chacun s'avança vers lui, avec une torture au coeur. Il leur serra les
mains, et comme il portait sa bouche vers la tempe de Merizette, sa
femme le prit au cou et lui donna un long baiser. Pour Georges et
Jeanne, c'était l'amende du pardon, le ferme propos de courage, et
l'humble offrande d'une caresse qui devait en eux effacer l'autre.
--Te voilà donc mieux, ma chérie? Avons-nous été sages? Contez-moi ce
qu'on a fait.
Jeanne renvoya les domestiques, et voulut avec Georges demeurer seule à
servir son mari. Tous deux s'empressaient à ses moindres désirs, et par
degrés le calme leur revenait. Depuis leur convention muette, sincères
et résolus comme après un serment, ils affermissaient, avec la confiance
mutuelle en leur force, la certitude d'accomplir le devoir jusqu'au
bout.
Puis, par une progression émue, cette paix devint aimante, délicieuse.
Ils s'unissaient plus étroitement dans la tendresse plus grande qu'ils
vouaient à l'ami commun, et qui, réchauffée par le sentiment de la
faute, s'exaltait pour s'absoudre et s'idéalisait. Leur double pensée se
confondait tellement dans cette pensée unique, qu'ils n'avaient pour
ainsi dire qu'une seule âme; et cette communion croissante, la première,
en les rassurant sur le voeu de leurs coeurs, les rapprochait l'un de
l'autre davantage, et de minute en minute, l'un à l'autre, les
attachait. Ils s'abandonnaient sans contrainte à l'apaisement de cette
affection sereine et dont Pierre demeurait le seul but. L'avenir
effrayait moins Jeanne; il ne l'effrayait déjà plus.
Plus assez, même, jugeait-elle...
D'Arsemar recevait leurs soins avec une gaîté qui lui servait de masque
à son bonheur. Jamais ils ne l'avaient tant aimé, elle surtout: il le
sentait; et sans en rechercher exactement la cause, il croyait deviner
que l'intervention de son ami n'était pas étrangère à ce bienfait.
--Vous êtes des anges! Quel dommage que tu t'en ailles, Georges!
D'abord, tu ne peux nous quitter demain.
Il expliqua que l'affaire de Barraton l'obligerait sans doute à les
abandonner jusqu'au soir.
La nouvelle ne laissa point de les inquiéter; puis, brusquement, tout
changea en Merizette: elle perçut un plaisir douteux, et sa jeune vertu
s'accommoda presque joyeusement de cette journée suprême accordée à
l'amusement de lutter dans ses armes neuves. Elle n'avait plus qu'une
infime crainte de faillir, mais du moins elle jouirait une dernière fois
de cette crainte; ils vivraient quelques heures dans le chaud frôlement
des tentations.
--Pourvu que je sois tentée!
Elle avait peur de n'être plus, le jour suivant, séduite par la douceur
et la possibilité de la chute. Ce qui, avant tout la charmait dans
l'intrigue, c'était la lutte: dans le devoir, la lutte aussi. Être la
puissance qui dirige! Elle regretta confusément d'avoir un adversaire
aussi décidé qu'elle-même à ne rien entreprendre; sa constance eût
recueilli plus d'agrément et de mérite, en présence d'un audacieux sans
scrupules, et cet homme-là, certes, l'eût trouvée impitoyable, belle
d'indignation. Telle, pourtant, cette journée serait attrayante. Voilà
qui est vivre! Elle se complaisait dans l'espérance de ses craintes, et
vint à souhaiter, par moments, que le soleil fût déjà couché, et déjà
levé. «Demain, à cette heure, nous serons seuls.» Elle rencontrait de la
sorte une saveur de perversité dans la satisfaction même de bien faire.
Parfois, elle donnait à Georges un sourire amical, qu'il lui rendait, et
qui était pour eux une formule de promesse où se renouvelait leur pacte.
Jeanne, loyalement, était contente et fière d'elle. Même ignorées, les
bonnes actions nous laissent devant nous un plaisir d'amour-propre qui
nous pousse à les recommencer, moins par réelle vertu que pour nous
donner encore le plaisir vaniteux de notre éloge intime.
Merizette eut pour son mari de câlines prévenances, et ces cajoleries
lui devinrent si agréables qu'elle en oublia bientôt la cause
déterminante; elle se livrait à ce jeu de tendresse conjugale avec
l'entraînement d'une fantaisie inconnue jusque-là et qu'on vient
d'inventer; presque entière elle s'y livrait, et sans arrière-pensée,
comme si tout d'un coup elle avait reçu la révélation d'amour: à elle
aussi, il semblait bon de faire du bonheur, et ce rôle d'ange attentif
l'affriolait par l'imprévu de ses sensations. Elle redoublait alors de
grâce aimable et se délectait avec un parfait égoïsme dans ce beau
dévouement qu'elle pensait avoir.
Chacun s'y méprit, d'ailleurs, et la journée fut bénie par eux tous.
A contempler le couple qui marchait à ses côtés, échangeant des
gentillesses d'amoureux, Georges sentait l'émotion d'une délivrance
subite; là, il voyait triomphalement la fin de toutes ses terreurs!
Merizette ne s'était jamais montrée ainsi, et voilà qu'elle était muée:
il fallait donc que cette nature légère se trouvât en face du crime,
pour en comprendre et en redouter la bassesse? Elle n'était, au fond,
que futile, coquette, curieuse, éprise du hasard et du danger: elle
savait, maintenant, et tout serait tranquille: elle mettrait dans
l'amour reconquis l'exubérance nerveuse qui travaillait la solitude de
son coeur. Jusqu'ici, avait-elle aimé Pierre? Elle l'adorerait
désormais, et cette fièvre inquiète qui semblait devoir empoisonner leur
vie, ne tendrait qu'à la rendre plus étroite et plus chaude. Georges
songeait de la sorte, et une joie profonde enlevait son coeur dans sa
poitrine; devant ce bonheur, devant son oeuvre enfin, son oeuvre, hélas!
il avait envie de pleurer. Il se chagrinait moins de ce baiser coupable:
l'avenir garanti effaçait le passé; un peu plus, il croirait à leur
innocence et se féliciterait du mal qui amenait un bien si désirable.
Il fixa son départ au surlendemain, et s'endormit dans le calme puissant
d'un homme qui vient de parachever sa tâche.
Mais, dès le réveil, son baiser lui revint en mémoire, et effleura ses
lèvres. Il en eut aussitôt une pudeur qui, pendant un temps, troubla sa
conscience: quelle tristesse, d'atteindre ainsi le but qu'il avait
poursuivi! La trahison vivait en eux, et pour que Jeanne, après cette
caresse, sentît l'effroi de l'adultère, ne fallait-il pas qu'un désir
d'adultère l'eût entraînée vers lui! Quelle situation aurait-il
désormais en face de cette femme, sa complice! Toute leur existence,
sous les yeux de Pierre, ne serait qu'une longue hypocrisie: toujours
mentir, puisqu'ils auraient toujours un secret à cacher!
--J'aurais dû m'en aller plus tôt! Que faisais-je donc dans cette
maison? Pourquoi y être resté si longtemps? Je suis faible, mou, bête!
Je m'amuse avec des mots. Des velléités et pas de volonté! J'ai des
prétentions, et voilà tout... comme elle... Je ne vaux pas mieux
qu'elle, et je vaux moins, puisque je suis le bénêt dont elle joue...
Il fut mal à l'aise, en revoyant son ami. Arsemar le prit par le bras.
Merizette était complètement rétablie: elle descendrait bientôt; et
Pierre, en se retournant vers la fenêtre de leur chambre, entraîna
Georges à travers les pelouses.
La jeune femme, aussi, songeait à ce baiser: le souvenir lui en parut
plus délicieux que la réalité. Sa grande ferveur d'amour légitime était
un peu tombée. Cet amour-là, d'ailleurs, lui avait-il jamais donné le
frisson dont elle rêvait, le suprême frisson après lequel aspirait toute
la curiosité de son être, ce divin «au delà» qu'elle appelait dans les
caresses, comme si quelque chose d'insaisissable encore se fût toujours
reculé devant elle?
Elle avait passé dans le remords quelques heures charmantes, mais déjà
elle se lassait de son remords.
«C'est bien, mais après?» Elle voyait se dérouler à l'infini la suite
monotone des jours, et se fatiguait de son ennui futur. Demain, et puis
demain; hier, jamais plus; sans fin, des lendemains pareils; sans trêve,
la solitude de cette maison et la continuité d'une affection qui
n'aurait ni secousses, ni dangers, ni ressort; un monde et des causeries
insipides, des tendresses qui le deviendraient... Paris! Quand donc?
Vivre, vivre! Le premier devoir, c'est de vivre. Elle reconnut avec
étonnement que les deux mois les plus agréables de sa jeunesse venaient
de s'écouler depuis l'arrivée de Desreynes: elle ne leur pouvait
comparer que les premières semaines de son mariage, et cette course en
Italie qu'elle avait faite avec le comte, alors qu'elle travaillait de
toute son imagination à voir un amant dans l'époux, et un enlèvement
dans le voyage des noces; mais le plaisir factice de cette fuite, banale
en somme, puisque permise, avait pour son esprit moins de charme que les
manoeuvres compliquées de cette petite guerre, un peu galante, un peu
haineuse, qui se terminait aujourd'hui. Jeanne redescendait le cours de
leur histoire: un par un, elle en revit tous les instants, depuis la
rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu'au baiser reçu dans cette
chambre, là! Et Georges allait partir...
Ce baiser! Elle ne l'aurait plus! Puis, tendant ses lèvres, elle les
entr'ouvrit comme pour y recevoir encore la bouche qui les avait une
fois approchées; elle s'adonnait passionnément à un mensonge d'adultère;
elle le savourait avec un amour d'autant plus vif que l'accomplissement
lui en paraissait impossible à jamais, et cette idée seule exaltait son
désir; comme un fauve qui a usé ses griffes contre les barreaux de la
cage, elle s'abîmait dans l'apparente résignation de l'impuissance, pour
jouir en soi-même du bonheur défendu, mais évoqué dans un rêve qui
ressemblait à de l'extase. Ses paupières étaient baissées; ses dents
luisaient sous un sourire alangui; ses deux seins se soulevaient
longuement, avec une lenteur lourde. Elle resta quelques instants ainsi,
et d'un bond se leva.
Elle vint à la fenêtre et aperçut au loin les deux hommes: elle demeura
derrière le rideau soulevé... Georges! Avant quelques jours, il aurait
noyé toute souvenance, dans le torrent de la vie parisienne: les
théâtres et les fêtes, les ateliers et les bals, le monde bruyant de
l'art, l'intimité des noms connus, tout cela aurait vite supprimé de sa
mémoire la provinciale enterrée dans ses collines! Mais elle éprouvait
moins de regret pour cet oubli prévu, que d'envie pour une existence à
laquelle elle n'aurait point de part et qu'elle eût choisie entre
toutes; son ambition était plus jalouse que sa voluptuosité. Elle eût
avec enthousiasme changé son personnage contre celui de Georges, et fût,
à sa place, partie avec gaîté; ce désir était même si puissant, qu'il
resta logique jusqu'au bout, et Jeanne, malgré son orgueil, n'imagina
pas de reprocher à Desreynes l'indifférence qu'il lui garderait dans un
mois.
Ah, le suivre, être la maîtresse de sa maison et l'amie de ses amis,
après épuration d'ailleurs! Voilà l'époux qu'il aurait fallu à ses
voeux: elle aurait tenu un salon célèbre, reçu les esprits en vogue et
donné de resplendissants raoûts. Elle arrangeait une maison: son hôtel
semblait une cour, elle semblait une reine.
«L'aurais-je trompé? Je le crois.» Elle reconnut avec un peu
d'étonnement qu'elle eût été pour Desreynes une épouse moins scrupuleuse
que pour le comte: elle eût trahi plus aisément son élu que celui
qu'elle trahissait déjà en sa faveur. Elle sourit à cette pensée.
--C'est vrai, pourtant, que je préférerais être la femme de Georges et
l'amante de Pierre! C'eût été plus difficile, d'abord... Comme la vie
est drôle, à force d'être si mal faite!
Les deux amis reparurent à la lisière du parc. Jeanne contemplait le
Parisien: il était vraiment d'une élégance exquise. Georges devenait
pour elle la vision palpable de toutes ses ambitions mondaines, de
toutes ses passions citadines: il incarnait Paris; de la splendeur de
Paris, il était revêtu. Elle le dévorait du regard tandis qu'il
cheminait au bras de Pierre; elle croyait voir passer le rêve de sa vie,
le rêve de sa vie manquée, qui passait. L'un était l'idéal, et l'autre
la réalité. Libre, là; enchaînée, ici! Une brusque colère l'emporta
contre d'Arsemar, et elle frappa du pied. «Ah! que je voudrais m'en
aller!» Le parc, les coteaux, le printemps, sa chambre lui étaient
odieux; elle fixa sur les arbres verts un oeil de rancune et de défi.
Alors, s'éloignant de cette fenêtre, elle s'habilla avec une sorte de
rage.