Tous trois se levaient de table, quand une calèche déboucha dans
l'avenue du parc et s'arrêta sous l'auvent du perron. Un domestique
annonça Mme la baronne de Valtors.
--Quel ennui, s'écria Jeanne, me voilà prisonnière jusqu'au soir! Si je
ne la recevais pas?
--Y songes-tu? La mère de ton amoureux!
Une dame âgée, amplement vêtue de soie, et noyée dans un châle de
dentelle noire, parut.
--Oh! l'aimable surprise, chère baronne, et que je suis heureuse de vous
voir!
Après les saluts d'usage, Arsemar et son ami se retirèrent. Jeanne les
regardait partir avec une fureur comique. Pierre en riait; Georges était
heureux de demeurer seul avec lui, enfin.
--Quel est cet amoureux dont tu parlais?
--Rien: un imbécile, le fils de la baronne; un rustaud gentilhomme qui
se sangle dans sa noblesse comme une mortadelle dans son papier
d'argent; il fait à Jeanne des yeux de poisson au frai, et lui récite
des mirlitons. C'est un voisin.
Pierre lui-même sentit une joie de cette solitude: il l'avait vaguement
désirée, car il ne retrouvait pas son Georges tout entier dans l'hôte
qui leur était venu. Il avait soif d'un peu de passé, et malgré son
amour pour Jeanne et sa confiance en elle, il éprouvait une pudeur à se
souvenir devant elle.
Ils se tenaient par le bras, et leurs épaules se touchaient; maintenant
encore ils parlaient peu, mais qu'importent les mots? Ils se sentaient
immensément ensemble. Quand l'un contemplait un arbre ou un rocher,
l'autre le voyait en même temps et tous deux en même temps avaient la
même pensée. Ils savouraient cette joie complexe des retours ardemment
désirés: il semble, tant la communion est complète, qu'on ne se soit
jamais quitté, et pourtant on se délecte en quelque chose d'infiniment
suave qu'on avait perdu et qui revient.
Un coin de paysage leur rappela l'émotion d'une promenade, au temps du
lycée et des jeudis.
--Tu as gardé nos vieux papiers. Si nous montions les voir, puisque nous
voilà seuls?
--J'y songeais, dit Pierre.
Ils s'enfermèrent dans le cabinet de travail, heureux comme des enfants
qui conspirent, et tout rajeunis à l'idée de revoir leur jeunesse: ils
s'empressaient et couraient sur la pointe des pieds, s'amusant à de
grands pas inutiles, sautant une chaise et s'arrêtant pour s'esclaffer,
comme si le «pion» venait de sortir.
Arsemar prit dans son secrétaire un dossier jadis blanc, presque en
lambeaux et soigneusement caché dans un papier de soie.
«Philosophie. Octobre 1872, août 73.»
Et plus bas:
«Cette année a été la plus belle et la plus heureuse de ma vie, et bien
que je l'aie passée entre les quatre murs d'une cour... etc... Janvier
74.»
A l'intérieur, des enveloppes jaunes où se lisait un nom, étaient
pleines de ces billets carrés qu'on se passe au long des études; une
liasse portait le mot: _diversa_. Ils remuaient ces ruines avec amour.
Il y avait là des bulletins de sortie, des cartes de premier, un bout de
ruban bleu laissé par Georges au confident de sa première bien-aimée,
une lettre indignée du proviseur aux parents de Desreynes, des vers, un
calendrier couvert, en marge, de mots inintelligibles.
Ils feuilletaient, très affairés, assis tout près, comme sur un banc, et
le coude au coude.
«Monsieur, j'ai le regret de vous informer que votre fils...»
--Oh! je connais! Le proviseur voulait me mettre dehors: «Monsieur
Desreynes, la coupe est pleine, le vase déborde, la dernière goutte
vient de tomber.» La phrase ne manquait jamais, quand j'entrais dans le
cabinet vert. Figure-toi que je l'ai rencontré, le brave homme! Il est
en retraite. Je lui dis: «Vous voyez, monsieur le proviseur, que je n'ai
pas si mal tourné...» Il m'a répondu paternellement: «Eh bien! tant
mieux, ça m'étonne, ça m'étonne...» Il est très malade, maintenant.
Sur une enveloppe: «Georges».
--Ce sont nos billets, oh! fais voir!
Une chaleur riante emplissait la chambre et les pénétrait. L'âme a des
moments de plénitude où il semble que l'air et les choses répondent à
nos joies.
Ils se penchaient sur les feuilles volantes.
«Mon cher Georges, j'avais l'intention de passer avec toi la journée de
dimanche, puisque te voilà collé; mais je viens de recevoir une lettre
de mon tuteur qui m'enjoint de sortir chez un monsieur. Je le regrette
doublement... J'espérais au moins te rapporter un petit cadeau, quoi? un
rien, le moindre objet matériel pour te montrer que j'avais pensé à
toi.--Hélas! j'ouvre mon porte-monnaie: aussi vide que la machine
pneumatique de Bercemin... J'ignore comment tu prendras ce billet: dans
une circonstance analogue, j'ai agi à peu près de la sorte, et celui
auquel je m'adressais a été si fort blessé, que je fus presque obligé de
lui faire des excuses. Cependant je pense que je ne dois rien cacher à
mon ami... Mon coeur sera avec toi, puisses-tu ne pas trop t'ennuyer.
C'est le plus sincère de mes voeux.»
Un autre: «Très bien, Georgeot, ton portrait de Chardon, l'éloge est
assez long, et il me semble que ces seuls mots: _Il est mon ami_,
suffisent largement à son apologie.»
--Non, pas les miens, dit Georges: c'est sec.
Il lut pourtant.
«Ton billet m'a étonné. Je te vois trop en rose? Écoute, Arsemar, je te
le dis du plus profond de mon coeur, tu es le garçon le plus estimable
que j'aie jamais rencontré. Et je te prise non pas tant pour ton
intelligence si fière que pour ton noble coeur, tes sentiments d'honneur
et de loyauté. Tu es _raisonnable_. C'est beau, sans en avoir l'air! Qui
donc est parfait? Mais cette idée seule de ne pas sortir dimanche, parce
que Bertin ne sort pas? Tu trouves cela naturel, aimable garçon, et
même, dans ta modestie, tu dis: «Le temps sera mauvais.» Cependant
Bertin n'a-t-il pas déclaré qu'il t'aimait moins que ce grand sot de
Lenotaire. O mon bon Pierre, je te jure que cet acte m'a transporté
d'admiration pour toi!»
--Nous en avons perdu, quel dommage!
«Tu m'as fait de la peine, Georges, en plaisantant Garrot sur ses
croyances religieuses. Je l'envie. Hélas! Voilà plus d'un an que les
miennes sont mortes, et rien encore ne les a remplacées. Combien je la
regrette, la poignante extase qui m'agenouillait autrefois devant la
table sainte et me faisait battre le coeur d'un effroi délicieux! Tu ne
sais pas et tu rirais de savoir quel ardent chrétien je fus au sortir de
l'enfance, avec quelle passion je me courbais devant les chemins de la
croix, et quelles nuits graves je passais à examiner ma triste
conscience, et quelles larmes je versais, dans ces nuits, sur la foule
de mes péchés! Je ne croyais pas que Dieu pût me les pardonner, et il me
semblait qu'un miracle allait devant tous me chasser de l'autel si
j'osais y monter. Je m'avançais pourtant, dans une immense contrition,
et mes genoux tremblaient. Puis, quand le pain sacré avait touché mes
lèvres, je me sentais si pardonné, si heureux, si bon! J'aurais embrassé
la terre... Ah! malheur aux hommes qui détruisent cette foi dans les
âmes naïves! Qu'importe l'existence de Dieu ou la véracité d'un culte,
si nous croyons?--Je ne crois plus. Ma raison, peu à peu, a tué les
choses divines: sans que je sache, sans que je voie, l'indifférence et
la raison m'ont volé au bon pasteur qui m'accueillait. Lorsque, l'an
passé, à Pâques, malgré vos ironies, j'ai voulu retenir le passé qui
fuyait et rassembler ma religion agonisante, j'ai senti que l'époque
était consommée. Ce fut et ce sera ma dernière communion...»
«Mon cher Desreynes, je te remercie de ta confession, mais je ne puis
m'empêcher de la commenter... L'amitié que je voulais, c'était un amour.
Je cherchais un ami qui fût incapable de modérer les bonds de son coeur,
je voulais un autre moi-même, je voulais ce qui n'est pas! Si tu ne m'as
réellement aimé lorsqu'après notre brouille tu me serras la main, alors,
mon cher Georges, puisque tu me permets de t'appeler par ce nom,
pardonne-moi, ne me condamne pas, je dis ma pensée: ai-je vraiment l'ami
que je rêvais? Mets la main sur ton coeur, sonde ta conscience,
regarde-moi en face, et je te mets au défi de répondre: Oui, je suis cet
ami... Tu me diras que tu m'aimes; je le sens bien, et je t'en remercie
sincèrement; mais tu m'aimes parce que j'ai des idées trop noires, tu as
pitié de moi, et tu voudrais faire plus, mais quelque chose de vague et
d'indéfinissable t'arrête, et tu ne peux pas... Je sais bien qu'il se
fait de lentes affections de durée; mais l'amitié, la vraie, l'amour, si
tu veux, doit éclater et crever le coeur. A celle-là, on ne se pousse
pas, elle dompte et emporte!... O solitude! Pauvre feuille détachée de
ta tige, où vas-tu?...»
--Quel fanatique tu faisais, mon Pierre! Croirais-tu que, malgré mon
émotion et ta sincérité, le lyrisme de la feuille détachée m'a fait
rire?
--Un de tes billets explique assez cela. Lis.
«Soit, j'aime l'esprit, mais je crois à la possibilité de son alliance
avec le coeur, parce que je sens les deux en moi. Oui, cet esprit
affecté que tu méprises de si haut, qui parfois nous coûte un peu
d'effort et parfois nous mérite un sourire approbateur, je te l'avoue,
cet esprit, je le recherche, je l'ambitionne...»
«... Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancoeurs. Tu te
plains, pauvre ami, d'ignorer l'amour: mieux vaut le désir que le
regret. Le désir, c'est l'avenir; le regret, c'est le passé; l'avenir,
c'est l'espoir, c'est la vie, le passé n'est qu'une mort. Le désir
cherche; le regret ne cherche souvent plus, car il a déjà trouvé, et
déjà perdu! Attends et espère: mieux vaut n'avoir jamais aimé que de
s'être déjà trompé.»
--Ça ne vaut rien, dit Georges: c'est de la littérature. N'importe! Ne
te révoltes-tu pas, comme moi, devant la poncivité bourgeoise des pères
de famille qui méprisent la raison des adolescents, et sourient
niaisement de tout ce que les enfants peuvent songer ou vivre?
Étions-nous alors plus sots qu'aujourd'hui?
--Notre tête ne valait guère moins et notre coeur valait bien plus.
--Je te trouve indulgent, mon cher. On ne prend avec les années que la
conviction de son importance; jeune, on avait moins de vanité et pas
moins de mérite; le monde compte plus de cancres que le lycée, et le
niveau d'une Chambre parlementaire, d'un salon, d'un bureau de journal
ou de ministère est relativement inférieur à celui d'une étude de
rhétorique: on vote des lois au lieu de les apprendre, on joue de l'or
au lieu de billes, on récite des discours au lieu de les écrire, on est
payé de son travail au lieu de payer pour lui...
--On formule des paradoxes...
--N'avions-nous pas déjà notre sagesse et nos formules?
Georges tournait les pages d'un cahier bleu, célèbre autrefois,
qu'Arsemar avait noirci de ses aphorismes philosophiques.
Il lisait au hasard, fièrement, d'une voix sonore.
«Quand je dis que Dieu me regarde et me juge, c'est que je me regarde,
et que je me juge.»
«La vertu, qui est une force de la pensée, n'a pas de puissance contre
l'amour, qui est une force de la nature.»
«Quand deux hommes discutent, exprimant des idées diamétralement
contraires, est-il bien sûr que l'un soit plus près que l'autre de la
vérité?»
«Tout se prouve: rien n'est prouvé.»
«Une vérité qu'on affirme est tout près de devenir fausse; une vérité
qu'on généralise n'est déjà plus une vérité.»
«L'idéal n'est qu'un souvenir développé par l'imagination et interprété
par le désir.»
«Il y a eu une folie plus haute que la raison, et qui est celle du génie
exaspéré par son impuissance au retour des courses qu'il essaye vers les
confins de la pensée.»
«La puissance est dans ceci: voir grand et se sentir petit.»
«Lorsque nous avons logiquement poussé une idée jusque dans ses derniers
retranchements et que nous nous croyons sur le point d'en pénétrer
l'énigme, nous nous trouvons tout à coup en face d'une formule banale
que nous avons entendue et redite cent fois, inconsciemment. Toute la
sagesse du penseur se résume à comprendre parfois le pourquoi des
banalités qu'il dit.»
«Je ne sais lequel des deux est le pire, ou des vices qui ne nuisent à
personne, ou des vertus qui font souffrir les autres.»
«Les sots sont chez eux partout, la sottise est une patrie. Le génie est
un exil.»
«Il serait incivil de ne point remercier un homme qui rend une chose
prêtée; et pourtant, c'est une insulte.»
«Je classe les devoirs en trois ordres: envers les aimés d'abord; envers
la nature ensuite; envers la société enfin. C'est une échelle
descendante de devoirs dont l'un peut exclure ceux qui suivent.»
«Ce que nous appelons pompeusement vertu n'est qu'un vice relatif: on
pourrait dire que c'est le mal s'efforçant vers le bien.»
«On peut se moins méfier d'un homme qui a la confiance des enfants et
des bêtes.»
«Pour les autres, pour soi, pour tous, un peu de bonté vaut mieux que
beaucoup de génie: si tu dois entrer dans ma vie, ne me parle pas de ton
oeuvre; j'aime mieux la beauté d'une sotte ou la bonté d'un chien.»
«L'égoïsme ne consiste pas à jouir, mais à poursuivre et retenir les
moyens de jouissance. La famille est un égoïsme au second degré. La
patrie, c'est l'égoïsme élargi.»
«Si tu as à lutter contre un autre, ne songe qu'à ta force; contre
toi-même, ne songe qu'à ta faiblesse.»
Georges, en lisant, tournait parfois les yeux vers son ami, avec un
regard vainqueur et un subit mouvement de tête qui demandaient
l'admiration. Il lançait des «et celle-là, qu'en dis-tu?» comme s'il en
eût été l'auteur. Pierre écoutait, pensif; l'idée ne lui venait pas de
s'émerveiller devant ces notes de son adolescence; il méditait le
paradoxe de Desreynes sur l'intellect du monde et des lycées.
--Tu devrais écrire, Pierre: tu ferais quelque chose.
--Bah! Le travail et l'art n'ont de mérite que jusqu'à concurrence de
l'oubli qu'ils procurent: je n'ai pas besoin de cela, moi!
Ce «moi», il le détacha avec une emphase qui ne lui était pas commune.
Arsemar n'avait qu'un orgueil, celui de son bonheur. Il ajouta:
--Vois-tu, écrire, c'est vouloir être un homme. Je ne veux être qu'un
heureux.
Il retira le cahier bleu des mains de son ami, et le referma. Il
préférait les lettres émues de ces jours déjà lointains, le souvenir de
leurs chaudes aspirations de tendresse, et devant les terreurs que lui
avait inspirées l'avenir, il jouissait délicieusement de la vie
maintenant conquise. Il avait un sourire de douce compassion, à chacune
des phrases anciennes si éplorées de solitude, et songeait à Jeanne:
Jeanne, la petite épouse tant aimée, qui était là, à quelques pas de
lui, dans sa maison, et Pierre contemplait les murs.
Puis ils se remettaient à lire.
Un instant, il entendit des voix qui montaient du jardin, et crut en
reconnaître une; il courut à la fenêtre.
La jeune femme gravissait un sentier, à côté de la baronne, et le profil
de sa jolie tête se dessinait en clair sur le fond des verdures.
Son mari la regarda disparaître, et revint lentement vers la table; il
s'assit.
--Pauvre mignonne, elle doit bien s'ennuyer!
Georges éparpillait les feuilles, et lisait toujours, à demi-voix.
Pierre, rêveur, presque distrait, regardait le cadre de la fenêtre, où
s'élançait la cime des arbres.
--Veux-tu que nous redescendions? Elle s'ennuie.
Alors, ils rassemblèrent tous ces papiers, un à un, avec des soins de
femme, avec des mains religieuses, et chaque toucher avait l'air tendre
d'un adieu; ils leur souriaient, à ces pages, et les auraient baisées,
sans une pudeur qui nous contient parfois, en présence même de nos amis
les plus intimes.
Quand les précieuses enveloppes furent couchées dans leur papier de
soie, Pierre les soupesa dans sa main gauche, devant le visage de
Georges; puis il les replaça dans le tiroir de chêne, et les deux frères
descendirent, d'un même pas, en se tenant par le doigt, à la manière des
enfants.
Ils parcoururent les jardins et le parc; Pierre marchait en avant, d'une
allure un peu pressée.
Enfin ils retrouvèrent les dames, assises sur un banc de bois, et Jeanne
se démenait encore dans la lourde conversation de la baronne, comme une
mouche agonise, les pattes dans la crème, et bat des ailes.