Arsemar, debout sur la chaussée, attendait depuis longtemps, lorsque le
train siffla et déboucha au tournant de la voie. Pierre s'écarta d'un
pas: une émotion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous
les hommes d'une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses
sentiments; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges
était à la portière du wagon.
Arsemar s'empêcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement,
serra les mains de son ami, sans rien dire.
Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs
cils.
Pierre remuait les lèvres pour émettre quelque parole, et n'y parvenait
pas; Georges se sentait dans un trouble délicieux.
--Aucune femme ne m'a donné cela, pensa-t-il. Puis: «Au diable les
femmes!»
Alors, ils se lâchèrent les mains et s'embrassèrent avec force.
Pierre voulait parler, pourtant...
--Eh bien... tu as... tes bagages?
--Oui, oui... ils sont là.
--Eh bien... nous allons... les prendre.
Ils marchèrent côte à cote, et tous deux, en même temps, se regardèrent
encore.
Leurs mains se prirent: Arsemar secoua son bras avec force.
--Mon vieux! dirent ils ensemble.
Des employés, sur leur passage, poussaient des brouettes.
--Oui, sortons.
Quand ils furent dehors, ils se mirent face à face.
--C'est drôle, hein? dit Pierre.
L'autre répondit:
--C'est drôle.
Ils sourirent, sans savoir de quelle drôlerie ils avaient parlé.
--Oh! tu as un bon air, ici.
--Et le voyage s'est bien passé?
--Mais, très bien, merci.
--C'est un peu long. Vous n'avez pas eu trop de retard.
--Ah?
Ils se taisaient de nouveau, et Desreynes rompit le silence:
--Dis donc... Tu ne vois pas comme nous sommes bêtes?
--Si, si...
Leur rire éclata, plein de santé et de jeunesse.
--Ah! fit Georges, c'est bon tout de même, de se retrouver!
Pierre le conduisit vers une voiture que gardait un domestique en livrée
noire.
--Si tu veux, dit-il, nous rentrerons seuls, et Joseph se chargera de
tes bagages.
Fiers d'être ensemble et d'être sans témoins, ils montèrent comme deux
enfants dans la petite calèche.
--C'est une belle matinée, tu sais; nous avons de la chance... Tu n'es
pas mal assis?
--Mais non...
--Mon Georges, c'est gentil, va, d'être venu. Tu es content?
La voiture courait sur une route assez étroite, entre deux haies
d'épines; à l'horizon, des collines boisées se déroulaient en
demi-cercle dans une vapeur bleue qui tremblait au premier soleil.
--Quelle bonne vie nous allons arranger à nous trois, tout seuls. Ma
femme va être si contente de te recevoir! Elle s'ennuie un peu, la
pauvre petite. Dame! ce n'est pas très gai, cette solitude, surtout
quand on a comme elle des goûts un peu mondains.
--Elle aime tant le monde?
--Eh! que veux-tu? Elle a vingt-trois ans; ses parents recevaient
beaucoup; elle a de la gaieté, de l'esprit, de l'entrain, et nos arbres
ne causent guère. Elle me fait parfois l'effet d'un joli petit oiseau
dans une vilaine cage. Ce n'est pas que ce soit laid, chez nous, mais
c'est un peu sauvage pour une bergère de cette espèce. Aussi, je pense
bien ne pas m'éterniser au Merizet. J'ai là-bas un associé que je mets
au courant de l'affaire; et quand l'heure sera venue, nous rentrerons à
Paris.
--Ah! ah! Capricieux aussi! Autrefois, tu préférais les champs à la
ville.
--Bah!... Elle sera si heureuse.
Georges fut presque chagrin de constater déjà un tel désaccord dans les
goûts du jeune ménage. Pierre, un peu gêné, fouetta doucement son
cheval.
--Une bonne petite bête, que j'ai là: ça vous fait des lieues sans
fatigue. Ma femme ne l'aime pas, et la trouve trop calme. Moi, je l'aime
bien... Tu ne te figures pas comme Jeanne est curieuse de te voir. Nous
parlons si souvent de toi! Par exemple, elle te connaît pour un noceur
écervelé!
--Tu es gentil, toi... Une Lyonnaise, n'est-ce pas? Me voilà bien!
--Elle n'est pas sèche et pincée comme ses compatriotes, qui vous
parlent de Dieu, et serrent les genoux dès qu'on parle du diable. Elle
est bonne fille.
--Dévote?
--Sans excès: elle ne me prêche guère; elle met de belles robes pour
aller à la messe, et communie une ou deux fois l'an.
Instinctivement et malgré lui, Desreynes crut éprouver, contre cette
femme, une sorte d'imperceptible et confuse antipathie qu'il ne
s'expliquait pas: depuis quelques instants, il regardait naître en lui
ce sentiment à peine hostile, fait de craintes et de soupçons, et que
jamais encore il n'avait ressenti contre elle. Quel mot ou quelle
intonation lui avait en passant laissé cette méfiance? Il ne savait,
mais il eut la vision d'un bonheur qui mentait, d'un bonheur fait
d'efforts pour se croire ou pour rester le bonheur.
Arsemar tourna les yeux vers son ami: il ajouta:
--Elle est gentille, et vous vous plairez.
--Je l'aime déjà, puisque tu l'aimes...
--A la bonne heure, mauvaise tête... Tiens, regarde: ce tas de pierres,
dans le coin, c'est la ville; il y a sept kilomètres, de chez nous. On
vient nous voir et nous nous rendons quelques visites. Tu es mal assis?
--Je suis très bien, au contraire... Dis donc: n'es-tu pas comme moi?
J'ai eu plus de joie à te revoir tantôt, que lorsque tu vins me trouver
à Paris, après mes Indes.
--L'air du pavé, tu sais, ça brûle et ça dessèche.
Georges se souvint du retour que projetait son ami et de l'influence qui
l'y poussait.
--Tu penses à ma femme, toi! Écoute, ne te crée pas des idées folles.
C'est si bon de remplacer son désir par celui des gens que l'on aime! On
arrive à trouver moins de plaisir dans la satisfaction de ses goûts que
dans le sacrifice apparent qu'on en fait. Le premier bonheur, au fond,
n'est-ce pas de donner le bonheur? On se fait un miroir de celui qu'on a
toujours devant les yeux; on jouit dans les autres au lieu de jouir en
soi-même, et l'on jouit mieux.
Desreynes avait perdu l'habitude de ces philosophies, mais il en sentait
la sincérité.
--Et, ajouta Pierre, en bonne raison, en quoi m'importe-t-il, à moi,
d'être ici ou là, pourvu que je sois près d'elle, et près de toi aussi,
mon Georges?
--Tu es toujours le même, Pierre...
«Allons, pensa-t-il, je suis un imbécile: c'est le paradis, leur
Merizet!»
Arsemar, comme impatient de quelque chose, tendait le cou vers un angle
de la route.
--Là-bas, s'écria-t-il, reconnais-tu, là-bas?
Joyeux, il montrait l'horizon.
Le sommet d'un toit rose, très loin, se baignait de soleil, au-dessus
d'un bouquet d'arbres, au pied d'une côte rocheuse.
--A cette heure-ci, elle se lève pour nous recevoir...
Après une pause:
--Elle me fait aimer jusqu'aux tuiles de ma maison.
Il parlaient peu, maintenant: tout d'abord, ils avaient cédé à cette
honte de se taire qui, dans les premiers instants d'un rendez-vous ému,
alors qu'on ne retrouve plus rien des mille choses que l'on avait à
dire, se réfugie au milieu des banalités de la vie. Puis la sécurité
vient, l'âme se classe...
La plaine qu'ils traversaient, vaste et ronde, semblait endormie dans
son cirque de collines, sous la bénédiction du matin.
La route, effleurée de lumière tiède, était comme une chair blonde; de
fins brouillards traînaient sur les champs éloignés, et promenaient, en
avant de la lisière des bois, leurs voiles flottants et d'une pâleur
dorée. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les
couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumières, le monde
vibrait dans une délicieuse union, et tous les sens étaient pénétrés à
la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait:
amour. Non pas encore l'amour brûlant et fécond de l'été, mais le chaste
sourire des fiançailles.
Nul cri; à peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'où,
quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougères, et
pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilité des
êtres ne donnaient point l'anxiété des solitudes et, bien qu'une tourbe
ne s'y agitât pas comme dans la ménagerie des cités, on se sentait là au
coeur de la vie même: une vie saine et reposante, douce plus que forte,
et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose
comme un enfant qui sommeille.
Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu à peu
gagnait son âme et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son oeil
une caresse délicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de très
anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait
d'une suavité qu'il avait oubliée. Devant cette harmonie de tout,
l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et
compréhensive des beautés, il se voyait insensiblement envahi par cette
douceur de végéter, qui paraissait envelopper les choses et les êtres:
ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de
réchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette félicité
graves, à présent, réchauffait son coeur. Il éprouva devant lui-même
l'étonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tôt, ne
songeait-il pas à l'irrémédiable désolation de son âme, à ce
desséchement, à ce vide qu'il venait pour la première fois de contempler
avec une angoisse inconnue; ne s'était-il pas affirmé, dans une
douloureuse et indiscutable logique, que tout était fini, et qu'il était
_trop tard_? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus, à cette heure.
La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante,
mère et soeur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble, à ces
instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore...
Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recréait
dans cette genèse de la terre; il vit ses épaules s'élargir et ses bras
se gonfler: il s'aima; un rien l'émerveillait: il remarqua que la croupe
du cheval luisait d'un riche éclat mordoré, admira d'un coup d'oeil la
silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaça une rancune
dont le souvenir lui montait, puis, levant la tête, il respira à pleine
gorge, et sa santé éclata dans un cri:
--Oh! Que c'est bon!
Pierre était heureux.
--Tu vas nous rester longtemps, au moins?
--Je ne pars plus!
--Si tu savais quelle chère existence nous avons! Ah! il viendra bien un
matin où tu te réveilleras lassé de toutes tes courses de hasard et de
tes amours de rencontre; ça n'a qu'un temps, tout ça...
--Le temps est fait!
--Tant mieux! Tu seras comme nous... Au fond vois-tu, tes joies, je n'en
donnerais pas un roi de cailles! La paix dans la foi, il n'y a que cela
au monde. Une bonne femme dont on est sûr, qu'on aime: et l'on supprime
le reste! Tu te marieras, je parierais.
--N'allez pas trop m'en donner l'envie!
Desreynes avait déjà oublié l'antipathie qu'il venait d'éprouver contre
la femme de Pierre; pour un instant du moins, et sous ce vent de nature,
il avait perdu tout son dédain des femmes, toute sa science des
perversités citadines; il rêvait d'amantes idéales, anges d'un paradis
semblable à cette plaine, Laure et Béatrice, poésie et bonté. Il était
impatient de se régénérer en cet Eden; et son enthousiasme de vertu
entrevoyait déjà l'éclosion d'une âme nouvelle qui allait s'épanouir en
lui au milieu de tant de grandeur et de pureté.
Si nous sommes parfois plus émus devant le bonheur des êtres très aimés
que devant celui qui nous survient à nous-mêmes, c'est moins sans doute
par la valeur de notre amour que par l'exigence de notre égoïsme, car
nous trouvons en notre propre vie des imperfections chagrinantes qui
s'effacent en celle des autres.
--Nous arrivons, dit Arsemar.
La jument trottait, contente du voyage fini.
--Croirais-tu qu'après vingt mois de mariage j'ai encore, en rentrant
chez moi, toute l'émotion d'un amoureux de seize ans? Je l'ai quittée
tantôt, endormie, et mon coeur bat à l'idée de la revoir et d'être près
d'elle!
Puis:
--Tu en riras si tu veux... Chaque matin, quand je m'en vais aux
ateliers, je suis heureux, dès le départ, et même avant, à cause du
retour...
--Vraiment?... Serais-tu de ceux qui asseyent leur idole dans un bon
fauteuil, et descendent au clair de lune, pour y rêver à elle?
--Non, mais j'en viendrai là, qui sait? Chaque fois que je l'aborde,
elle est plus belle qu'une heure avant.
Georges philosophait: «Les hommes ont peut-être droit à une certaine
somme d'amour, presque égale pour eux tous, et ceux qui ont souvent aimé
aimèrent et aiment si mal, que tous leurs raffinements unis n'ont pas eu
seulement la santé et la joie d'un pauvre amour bien simple passant dans
une vie banale, et cueillant, quelque soir, une minute de cette pleine
extase que les autres ont en vain cherchée...»
La voiture quitta la route et s'engagea sous les arbres d'une courte
avenue.
--C'est égal, reprit l'autre, si j'avais cru que c'était si bon,
l'amour, je n'aurais pas eu le courage d'attendre si longtemps!
La porte de la grille était ouverte. Un bosquet se dressait entre elle
et la maison, qu'il cachait tout entière, et l'allée de sable tournait
autour.
Quand ils eurent dépassé ce bouquet d'arbres, le château apparut à
l'extrémité d'une pelouse: une femme en peignoir rose s'accoudait sur le
perron.
--La voilà!
Pierre dit: «Hop! Vite donc!» Desreynes se découvrit.
La femme descendait les marches, avec lenteur.
--Bonjour, Jeanne!
En quelques secondes, ils furent au bas du double escalier. Georges
sauta: il vint en souriant vers la dame, empressé et la main tendue.
Puis, il hésita, comme effrayé, et pâlit légèrement.
Il reconnaissait la femme rencontrée au Palais des Beaux-Arts.