usée, le pantalon troué en dix endroits, et qui n’avait sur la tête
qu’un mauvais bonnet de police chargé de givre. Il s’empressa de
prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le
foyer, et se mirent à la dépecer avec autant d’adresse qu’auraient
pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient
miraculeusement enlevés et jetés sur des charbons. Le major alla se
placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d’épouvante en le
reconnaissant, il la trouva immobile, assise sur un coussin de la
voiture et se chauffant; elle le regarda silencieusement, sans lui
sourire. Philippe aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait
confié la défense de la voiture; le pauvre homme était blessé. Accablé
par le nombre, il venait de céder aux traînards qui l’avaient attaqué;
mais, comme le chien qui a défendu jusqu’au dernier moment le dîner
de son maître, il avait pris sa part du butin, et s’était fait une
espèce de manteau avec un drap blanc. En ce moment, il s’occupait à
retourner un morceau de la jument, et le major vit sur sa figure la
joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières,
tombé depuis trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près
de sa femme, et regardait d’un œil fixe ces flammes dont la chaleur
commençait à dissiper son engourdissement. Il n’avait pas été plus ému
du danger et de l’arrivée de Philippe que du combat par suite duquel
sa voiture venait d’être pillée. D’abord Sucy saisit la main de la
jeune comtesse, comme pour lui donner un témoignage d’affection et
lui exprimer la douleur qu’il éprouvait de la voir ainsi réduite à la
dernière misère; mais il resta silencieux près d’elle, assis sur un
tas de neige qui ruisselait en fondant, et céda lui-même au bonheur
de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure
contracta malgré lui une expression de joie presque stupide, et il
attendit avec impatience que le lambeau de jument donné à son soldat
fût rôti. L’odeur de cette chair charbonnée irritait sa faim, et sa
faim faisait taire son cœur, son courage et son amour. Il contempla
sans colère les résultats du pillage de sa voiture. Tous les hommes qui
entouraient le foyer s’étaient partagé les couvertures, les coussins,
les pelisses, les robes, les vêtements d’homme et de femme appartenant
au comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour voir si
l’on pouvait encore tirer parti de la caisse. Il aperçut, à la lueur
des flammes, l’or, les diamants, l’argenterie, éparpillés sans que
personne songeât à s’en approprier la moindre parcelle. Chacun des
individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui
avait quelque chose d’horrible, et ne faisait que ce qu’il jugeait
nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures,
décomposées par le froid, étaient enduites d’une couche de boue sur
laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu’au bas des
joues, un sillon qui attestait l’épaisseur de ce masque. La malpropreté
de leurs longues barbes rendait ces soldats encore plus hideux. Les
uns étaient enveloppés dans des châles de femme; les autres portaient
des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons
empreints de givre qui fondait; quelques-uns avaient un pied dans une
botte et l’autre dans un soulier; enfin il n’y avait personne dont le
costume n’offrît une singularité risible. En présence de choses si
plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n’était
interrompu que par le craquement du bois, par les petillements de la
flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que
les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs
morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et
si l’un d’eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait.
Ces logiciens sévères pensaient que s’il n’était pas mort, la brûlure
devait l’avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le malheureux
se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait.
Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre
insouciance par l’indifférence des autres. La jeune comtesse eut deux
fois ce spectacle, et resta muette. Quand les différents morceaux que
l’on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satisfit sa
faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble
dégoûtante.
--Voilà la première fois qu’on aura vu trente fantassins sur un cheval,
s’écria le grenadier qui avait abattu la jument.
Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l’esprit national.
Bientôt la plupart de ces pauvres soldats se roulèrent dans leurs
habits, se placèrent sur des planches, sur tout ce qui pouvait les
préserver du contact de la neige, et dormirent, nonchalants du
lendemain. Quand le major fut réchauffé et qu’il eut apaisé sa faim,
un invincible besoin de dormir lui appesantit les paupières. Pendant
le temps assez court que dura son débat avec le sommeil, il contempla
cette jeune femme qui, s’étant tourné la figure vers le feu pour
dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front; elle
était enveloppée dans une pelisse fourrée et dans un gros manteau de
dragon; sa tête portait sur un oreiller taché de sang; son bonnet
d’astracan, maintenu par un mouchoir noué sous le cou, lui préservait
le visage du froid autant que cela était possible; elle s’était
caché les pieds dans le manteau. Ainsi roulée sur elle-même, elle ne
ressemblait réellement à rien. Était-ce la dernière des vivandières?
était-ce cette charmante femme, la gloire d’un amant, la reine des bals
parisiens? Hélas! l’œil même de son ami le plus dévoué n’apercevait
plus rien de féminin dans cet amas de linges et de haillons. L’amour
avait succombé sous le froid, dans le cœur d’une femme. A travers les
voiles épais que le plus irrésistible de tous les sommeils étendait sur
les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux
points. Les flammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible
qui rugissait à trois pas d’une chaleur fugitive, tout était rêve.
Une pensée importune effrayait Philippe.--Nous allons tous mourir, si
je dors; je ne veux pas dormir, se disait-il. Il dormait. Une clameur
terrible et une explosion réveillèrent monsieur de Sucy après une
heure de sommeil. Le sentiment de son devoir, le péril de son amie,
retombèrent tout à coup sur son cœur. Il jeta un cri semblable à un
rugissement. Lui et son soldat étaient seuls debout. Ils virent une mer
de feu qui découpait devant eux, dans l’ombre de la nuit, une foule
d’hommes, en dévorant les bivouacs et les cabanes; ils entendirent
des cris de désespoir, des hurlements; ils aperçurent des milliers de
figures désolées et de faces furieuses. Au milieu de cet enfer, une
colonne de soldats se faisait un chemin vers le pont, entre deux haies
de cadavres.
--C’est la retraite de notre arrière-garde, s’écria le major. Plus
d’espoir.
--J’ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie.
En se retournant, Sucy reconnut le jeune aide de camp à la lueur des
flammes.
--Ah! tout est perdu, répondit le major. Ils ont mangé mon cheval.
D’ailleurs, comment pourrais-je faire marcher ce stupide général et sa
femme?
--Prenez un tison, Philippe, et menacez-les!
--Menacer la comtesse!
--Adieu! s’écria l’aide de camp. Je n’ai que le temps de passer cette
fatale rivière, et il le faut! J’ai une mère en France! Quelle nuit!
Cette foule aime mieux rester sur la neige, et la plupart de ces
malheureux se laissent brûler plutôt que de se lever. Il est quatre
heures, Philippe! Dans deux heures, les Russes commenceront à se
remuer. Je vous assure que vous verrez la Bérésina encore une fois
chargée de cadavres. Philippe, songez à vous! Vous n’avez pas de
chevaux, vous ne pouvez pas porter la comtesse; ainsi, allons, venez
avec moi, dit-il en le prenant par le bras.
--Mon ami, abandonner Stéphanie.
Le major saisit la comtesse, la mit debout, la secoua avec la rudesse
d’un homme au désespoir, et la contraignit de se réveiller; elle le
regarda d’un œil fixe et mort.
--Il faut marcher, Stéphanie, ou nous mourons ici.
Pour toute réponse, la comtesse essayait de se laisser aller à terre
pour dormir. L’aide de camp saisit un tison, et l’agita devant la
figure de Stéphanie.
--Sauvons-la malgré elle! s’écria Philippe en soulevant la comtesse,
qu’il porta dans la voiture.
Il revint implorer l’aide de son ami. Tous deux prirent le vieux
général, sans savoir s’il était mort ou vivant, et le mirent auprès
de sa femme. Le major fit rouler avec le pied chacun des hommes qui
gisaient à terre, leur reprit ce qu’ils avaient pillé, entassa toutes
les hardes sur les deux époux, et jeta dans un coin de la voiture
quelques lambeaux rôtis de sa jument.
--Que voulez-vous donc faire? lui dit l’aide de camp.
--La traîner, dit le major.
--Vous êtes fou!
--C’est vrai! s’écria Philippe en se croisant les bras sur la poitrine.
Il parut tout à coup saisi par une pensée de désespoir.
--Toi, dit-il en saisissant le bras valide de son soldat, je te la
confie pour une heure! Songe que tu dois plutôt mourir que de laisser
approcher qui que ce soit de cette voiture.
Le major s’empara des diamants de la comtesse, les tint d’une main,
tira de l’autre son sabre, se mit à frapper rageusement ceux des
dormeurs qu’il jugeait devoir être les plus intrépides, et réussit à
réveiller le grenadier colossal et deux autres hommes dont il était
impossible de connaître le grade.
--Nous sommes _flambés_, leur dit-il.
--Je le sais bien, répondit le grenadier, mais ça m’est égal.
--Hé! bien, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux vendre sa vie pour une
jolie femme, et risquer de revoir encore la France.
--J’aime mieux dormir, dit un homme en se roulant sur la neige, et si
tu me tracasses encore, major, je te _fiche_ mon briquet dans le ventre!
--De quoi s’agit-il, mon officier? reprit le grenadier. Cet homme est
ivre! C’est un Parisien; ça aime ses aises.
--Ceci sera pour toi, brave grenadier! s’écria le major en lui
présentant une rivière de diamants, si tu veux me suivre et te battre
comme un enragé. Les Russes sont à dix minutes de marche; ils ont des
chevaux; nous allons marcher sur leur première batterie et ramener deux
lapins.
--Mais les sentinelles, major?
--L’un de nous trois, dit-il au soldat. Il s’interrompit, regarda
l’aide de camp:--Vous venez, Hippolyte, n’est-ce pas?
Hippolyte consentit par un signe de tête.
--L’un de nous, reprit le major, se chargera de la sentinelle.
D’ailleurs ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes.
--Va, major, tu es un brave! Mais tu me mettras dans ton berlingot? dit
le grenadier.
--Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut.--Si je succombais,
Hippolyte? et toi, grenadier, dit le major en s’adressant à ses deux
compagnons, promettez-moi de vous dévouer au salut de la comtesse.
--Convenu, s’écria le grenadier.
Ils se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient
si cruellement foudroyé la masse de malheureux gisants sur le bord
de la rivière. Quelques moments après leur départ, le galop de deux
chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait
des volées qui passaient sur la tête des dormeurs; le pas des chevaux
était si précipité, qu’on eût dit des maréchaux battant un fer. Le
généreux aide de camp avait succombé. Le grenadier athlétique était
sain et sauf. Philippe, en défendant son ami, avait reçu un coup de
baïonnette dans l’épaule; néanmoins il se cramponnait aux crins du
cheval, et le serrait si bien avec ses jambes que l’animal se trouvait
pris comme dans un étau.
--Dieu soit loué! s’écria le major en retrouvant son soldat immobile et
la voiture à sa place.
--Si vous êtes juste, mon officier, vous me ferez avoir la croix. Nous
avons joliment joué de la clarinette et du bancal, hein?
--Nous n’avons encore rien fait! Attelons les chevaux. Prenez ces
cordes.
--Il n’y en a pas assez.
--Eh! bien, grenadier, mettez-moi la main sur ces dormeurs, et
servez-vous de leurs châles, de leur linge...
--Tiens, il est mort, ce farceur-là! s’écria le grenadier en
dépouillant le premier auquel il s’adressa. Ah! c’te farce, ils sont
morts!
--Tous?
--Oui, tous! Il paraît que le cheval est indigeste quand on le mange à
la neige.
Ces paroles firent trembler Philippe. Le froid avait redoublé.
--Dieu! perdre une femme que j’ai déjà sauvée vingt fois.
Le major secoua la comtesse en criant:--Stéphanie, Stéphanie!
La jeune femme ouvrit les yeux.
--Madame! nous sommes sauvés.
--Sauvés, répéta-t-elle en retombant.
Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major, tenant son
sabre de sa meilleure main, gardant les guides de l’autre, armé de ses
pistolets, monta sur un des chevaux, et le grenadier sur le second. Le
vieux soldat, dont les pieds étaient gelés, avait été jeté en travers
de la voiture, sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de
sabre, les chevaux emportèrent l’équipage avec une sorte de furie dans
la plaine, où d’innombrables difficultés attendaient le major. Bientôt
il fut impossible d’avancer sans risquer d’écraser des hommes, des
femmes, et jusqu’à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger
quand le grenadier les éveillait. En vain monsieur de Sucy chercha-t-il
la route que l’arrière-garde s’était frayée naguère au milieu de cette
masse d’hommes, elle s’était effacée comme s’efface le sillage du
vaisseau sur la mer; il n’allait qu’au pas, le plus souvent arrêté par
des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.
--Voulez-vous arriver? lui dit le grenadier.
--Au prix de tout mon sang, au prix du monde entier, répondit le major.
--Marche! On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.
Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes,
ensanglanta les roues, renversa les bivouacs, en se traçant un double
sillon de morts à travers ce champ de têtes. Mais rendons-lui la
justice de dire qu’il ne se fit jamais faute de crier d’une voix
tonnante:--Gare donc, charognes.
--Les malheureux! s’écria le major.
--Bah! ça ou le froid, ça ou le canon! dit le grenadier en animant les
chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet.
Une catastrophe qui aurait dû leur arriver bien plus tôt, et dont un
hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à coup les
arrêter dans leur marche. La voiture versa.
--Je m’y attendais, s’écria l’imperturbable grenadier. Oh! oh! le
camarade est mort.
--Pauvre Laurent, dit le major.
--Laurent! N’est-il pas du 5e chasseurs?
--Oui.
--C’est mon cousin. Bah! la chienne de vie n’est pas assez heureuse
pour qu’on la regrette par le temps qu’il fait.
La voiture ne fut pas relevée, les chevaux ne furent pas dégagés sans
une perte de temps immense, irréparable. Le choc avait été si violent
que la jeune comtesse, réveillée et tirée de son engourdissement par la
commotion, se débarrassa de ses vêtements et se leva.
--Philippe, où sommes-nous? s’écria-t-elle d’une voix douce, en
regardant autour d’elle.
--A cinq cents pas du pont. Nous allons passer la Bérésina. De l’autre
côté de la rivière, Stéphanie, je ne vous tourmenterai plus, je vous
laisserai dormir, nous serons en sûreté, nous gagnerons tranquillement
Wilna. Dieu veuille que vous ne sachiez jamais ce que votre vie aura
coûté!
--Tu es blessé?
--Ce n’est rien.
L’heure de la catastrophe était venue. Le canon des Russes annonça
le jour. Maîtres de Studzianka, ils foudroyèrent la plaine; et aux
premières lueurs du matin, le major aperçut leurs colonnes se mouvoir
et se former sur les hauteurs. Un cri d’alarme s’éleva du sein de la
multitude, qui fut debout en un moment. Chacun comprit instinctivement
son péril, et tous se dirigèrent vers le pont par un mouvement de
vague. Les Russes descendaient avec la rapidité de l’incendie. Hommes,
femmes, enfants, chevaux, tout marcha sur le pont. Heureusement le
major et la comtesse se trouvaient encore éloignés de la rive. Le
général Éblé venait de mettre le feu aux chevalets de l’autre bord.
Malgré les avertissements donnés à ceux qui envahissaient cette planche
de salut, personne ne voulut reculer. Non-seulement le pont s’abîma
chargé de monde; mais l’impétuosité du flot d’hommes lancés vers cette
fatale berge était si furieuse, qu’une masse humaine fut précipitée
dans les eaux comme une avalanche. On n’entendit pas un cri, mais
le bruit sourd d’une pierre qui tombe à l’eau; puis la Bérésina fut
couverte de cadavres. Le mouvement rétrograde de ceux qui se reculèrent
dans la plaine pour échapper à cette mort, fut si violent, et leur choc
contre ceux qui marchaient en avant fut si terrible, qu’un grand nombre
de gens moururent étouffés. Le comte et la comtesse de Vandières durent
la vie à leur voiture. Les chevaux, après avoir écrasé, pétri une masse
de mourants, périrent écrasés, foulés aux pieds par une trombe humaine
qui se porta sur la rive. Le major et le grenadier trouvèrent leur
salut dans leur force. Ils tuaient pour n’être pas tués. Cet ouragan de
faces humaines, ce flux et reflux de corps animés par un même mouvement
eut pour résultat de laisser pendant quelques moments la rive de la
Bérésina déserte. La multitude s’était rejetée dans la plaine. Si
quelques hommes se lancèrent à la rivière du haut de la berge, ce fut
moins dans l’espoir d’atteindre l’autre rive qui, pour eux, était la
France, que pour éviter les déserts de la Sibérie. Le désespoir devint
une égide pour quelques gens hardis. Un officier sauta de glaçon en
glaçon jusqu’à l’autre bord; un soldat rampa miraculeusement sur un
amas de cadavres et de glaçons. Cette immense population finit par
comprendre que les Russes ne tueraient pas vingt mille hommes sans
armes, engourdis, stupides, qui ne se défendaient pas, et chacun
attendit son sort avec une horrible résignation. Alors le major, son
grenadier, le vieux général et sa femme restèrent seuls, à quelques
pas de l’endroit où était le pont. Ils étaient là, tous quatre debout,
les yeux secs, silencieux, entourés d’une masse de morts. Quelques
soldats valides, quelques officiers auxquels la circonstance rendait
toute leur énergie se trouvaient avec eux. Ce groupe assez nombreux
comptait environ cinquante hommes. Le major aperçut à deux cents pas
de là les ruines du pont fait pour les voitures, et qui s’était brisé
l’avant-veille.
--Construisons un radeau, s’écria-t-il.
A peine avait-il laissé tomber cette parole que le groupe entier courut
vers ces débris. Une foule d’hommes se mit à ramasser des crampons
de fer, à chercher des pièces de bois, des cordes, enfin tous les
matériaux nécessaires à la construction du radeau. Une vingtaine de
soldats et d’officiers armés formèrent une garde commandée par le major
pour protéger les travailleurs contre les attaques désespérées que
pourrait tenter la foule en devinant leur dessein. Le sentiment de la
liberté qui anime les prisonniers et leur inspire des miracles ne peut
pas se comparer à celui qui faisait agir en ce moment ces malheureux
Français.
--Voilà les Russes! voilà les Russes! criaient aux travailleurs ceux
qui les défendaient.
Et les bois criaient, le plancher croissait de largeur, de hauteur,
de profondeur. Généraux, soldats, colonels, tous pliaient sous le
poids des roues, des fers, des cordes, des planches: c’était une image
réelle de la construction de l’arche de Noé. La jeune comtesse, assise
auprès de son mari, contemplait ce spectacle avec le regret de ne
pouvoir contribuer en rien à ce travail; cependant elle aidait à faire
des nœuds pour consolider les cordages. Enfin, le radeau fut achevé.
Quarante hommes le lancèrent dans les eaux de la rivière, tandis
qu’une dizaine de soldats tenaient les cordes qui devaient servir à
l’amarrer près de la berge. Aussitôt que les constructeurs virent leur
embarcation flottant sur la Bérésina, ils s’y jetèrent du haut de la
rive avec un horrible égoïsme. Le major, craignant la fureur de ce
premier mouvement, tenait Stéphanie et le général par la main; mais
il frissonna quand il vit l’embarcation noire de monde et les hommes
pressés dessus comme des spectateurs au parterre d’un théâtre.
--Sauvages! s’écria-t-il, c’est moi qui vous ai donné l’idée de faire
le radeau; je suis votre sauveur, et vous me refusez une place.
Une rumeur confuse servit de réponse. Les hommes placés au bord du
radeau, et armés de bâtons qu’ils appuyaient sur la berge, poussaient
avec violence le train de bois, pour le lancer vers l’autre bord et lui
faire fendre les glaçons et les cadavres.
--Tonnerre de Dieu! je vous _fiche_ à l’eau si vous ne recevez pas le
major et ses deux compagnons, s’écria le grenadier, qui leva son sabre,
empêcha le départ, et fit serrer les rangs, malgré des cris horribles.
--Je vais tomber! je tombe! criaient ses compagnons. Partons! en avant!
Le major regardait d’un œil sec sa maîtresse, qui levait les yeux au
ciel par un sentiment de résignation sublime.
--Mourir avec toi! dit-elle.
Il y avait quelque chose de comique dans la situation des gens
installés sur le radeau. Quoiqu’ils poussassent des rugissements
affreux, aucun d’eux n’osait résister au grenadier; car ils étaient
si pressés, qu’il suffisait de pousser une seule personne pour tout
renverser. Dans ce danger, un capitaine essaya de se débarrasser du
soldat qui aperçut le mouvement hostile de l’officier, le saisit et le
précipita dans l’eau en lui disant:--Ah! ah! canard, tu veux boire! Va!
--Voilà deux places! s’écria-t-il. Allons, major, jetez-nous votre
petite femme et venez! Laissez ce vieux roquentin qui crèvera demain.
--Dépêchez-vous! cria une voix composée de cent voix.
--Allons, major. Ils grognent, les autres, et ils ont raison.
Le comte de Vandières se débarrassa de ses vêtements, et se montra
debout dans son uniforme de général.
--Sauvons le comte, dit Philippe.
Stéphanie serra la main de son ami, se jeta sur lui et l’embrassa par
une horrible étreinte.
--Adieu! dit-elle.
Ils s’étaient compris. Le comte de Vandières retrouva ses forces et
sa présence d’esprit pour sauter dans l’embarcation, où Stéphanie le
suivit après avoir donné un dernier regard à Philippe.
--Major, voulez-vous ma place? Je me moque de la vie, s’écria le
grenadier. Je n’ai ni femme, ni enfant, ni mère.
--Je te les confie, cria le major en désignant le comte et sa femme.
--Soyez tranquille, j’en aurai soin comme de mon œil.
Le radeau fut lancé avec tant de violence vers la rive opposée à celle
où Philippe restait immobile, qu’en touchant terre la secousse ébranla
tout. Le comte, qui était au bord, roula dans la rivière. Au moment où
il y tombait, un glaçon lui coupa la tête, et la lança au loin, comme
un boulet.
--Hein! major! cria le grenadier.
--Adieu! cria une femme.
Philippe de Sucy tomba glacé d’horreur, accablé par le froid, par le
regret et par la fatigue.
* * * * *
--Ma pauvre nièce était devenue folle, ajouta le médecin après un
moment de silence. Ah! monsieur, reprit-il en saisissant la main de
monsieur d’Albon, combien la vie a été affreuse pour cette petite
femme, si jeune, si délicate! Après avoir été, par un malheur inouï,
séparée de ce grenadier de la garde, nommé Fleuriot, elle a été
traînée, pendant deux ans, à la suite de l’armée, le jouet d’un tas de
misérables. Elle allait, m’a-t-on dit, pieds nus, mal vêtue, restait
des mois entiers sans soins, sans nourriture; tantôt gardée dans
les hôpitaux, tantôt chassée comme un animal. Dieu seul connaît les
malheurs auxquels cette infortunée a pourtant survécu. Elle était dans
une petite ville d’Allemagne, enfermée avec des fous, pendant que ses
parents, qui la croyaient morte, partageaient ici sa succession. En
1816, le grenadier Fleuriot la reconnut dans une auberge de Strasbourg,
où elle venait d’arriver après s’être évadée de sa prison. Quelques
paysans racontèrent au grenadier que la comtesse avait vécu un mois
entier dans une forêt, et qu’ils l’avaient traquée pour s’emparer
d’elle, sans pouvoir y parvenir. J’étais alors à quelques lieues de
Strasbourg. En entendant parler d’une fille sauvage, j’eus le désir
de vérifier les faits extraordinaires qui donnaient matière à des
contes ridicules. Que devins-je en reconnaissant la comtesse? Fleuriot
m’apprit tout ce qu’il savait de cette déplorable histoire. J’emmenai
ce pauvre homme avec ma nièce en Auvergne, où j’eus le malheur de le
perdre. Il avait un peu d’empire sur madame de Vandières. Lui seul a
pu obtenir d’elle qu’elle s’habillât. _Adieu!_ ce mot qui, pour elle,
est toute la langue, elle le disait jadis rarement. Fleuriot avait
entrepris de réveiller en elle quelques idées; mais il a échoué, et
n’a gagné que de lui faire prononcer un peu plus souvent cette triste
parole. Le grenadier savait la distraire et l’occuper en jouant avec
elle; et par lui, j’espérais, mais...
L’oncle de Stéphanie, se tut pendant un moment.
--Ici, reprit-il, elle a trouvé une autre créature avec laquelle elle
paraît s’entendre. C’est une paysanne idiote, qui, malgré sa laideur
et sa stupidité, a aimé un maçon. Ce maçon a voulu l’épouser, parce
qu’elle possède quelques quartiers de terre. La pauvre Geneviève a été
pendant un an la plus heureuse créature qu’il y eût au monde. Elle
se parait, et allait le dimanche danser avec Dallot; elle comprenait
l’amour; il y avait place dans son cœur et dans son esprit pour un
sentiment. Mais Dallot a fait des réflexions. Il a trouvé une jeune
fille qui a son bon sens et deux quartiers de terre de plus que n’en
a Geneviève. Dallot a donc laissé Geneviève. Cette pauvre créature a
perdu le peu d’intelligence que l’amour avait développé en elle, et ne
sait plus que garder les vaches ou faire de l’herbe. Ma nièce et cette
pauvre fille sont en quelque sorte unies par la chaîne invisible de
leur commune destinée, et par le sentiment qui cause leur folie. Tenez,
voyez? dit l’oncle de Stéphanie en conduisant le marquis d’Albon à la
fenêtre.
Le magistrat aperçut en effet la jolie comtesse assise à terre entre
les jambes de Geneviève. La paysanne, armée d’un énorme peigne d’os,
mettait toute son attention à démêler la longue chevelure noire de
Stéphanie, qui se laissait faire en jetant des cris étouffés dont
l’accent trahissait un plaisir instinctivement ressenti. Monsieur
d’Albon frissonna en voyant l’abandon du corps et la nonchalance
animale qui trahissait chez la comtesse une complète absence de l’âme.
--Philippe! Philippe! s’écria-t-il, les malheurs passés ne sont
rien.--N’y a-t-il donc point d’espoir? demanda-t-il.
Le vieux médecin leva les yeux au ciel.