Philippe garda le silence en voyant un homme dont la chaussure était

usée, le pantalon troué en dix endroits, et qui n’avait sur la tête

qu’un mauvais bonnet de police chargé de givre. Il s’empressa de

prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le

foyer, et se mirent à la dépecer avec autant d’adresse qu’auraient

pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient

miraculeusement enlevés et jetés sur des charbons. Le major alla se

placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d’épouvante en le

reconnaissant, il la trouva immobile, assise sur un coussin de la

voiture et se chauffant; elle le regarda silencieusement, sans lui

sourire. Philippe aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait

confié la défense de la voiture; le pauvre homme était blessé. Accablé

par le nombre, il venait de céder aux traînards qui l’avaient attaqué;

mais, comme le chien qui a défendu jusqu’au dernier moment le dîner

de son maître, il avait pris sa part du butin, et s’était fait une

espèce de manteau avec un drap blanc. En ce moment, il s’occupait à

retourner un morceau de la jument, et le major vit sur sa figure la

joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières,

tombé depuis trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près

de sa femme, et regardait d’un œil fixe ces flammes dont la chaleur

commençait à dissiper son engourdissement. Il n’avait pas été plus ému

du danger et de l’arrivée de Philippe que du combat par suite duquel

sa voiture venait d’être pillée. D’abord Sucy saisit la main de la

jeune comtesse, comme pour lui donner un témoignage d’affection et

lui exprimer la douleur qu’il éprouvait de la voir ainsi réduite à la

dernière misère; mais il resta silencieux près d’elle, assis sur un

tas de neige qui ruisselait en fondant, et céda lui-même au bonheur

de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure

contracta malgré lui une expression de joie presque stupide, et il

attendit avec impatience que le lambeau de jument donné à son soldat

fût rôti. L’odeur de cette chair charbonnée irritait sa faim, et sa

faim faisait taire son cœur, son courage et son amour. Il contempla

sans colère les résultats du pillage de sa voiture. Tous les hommes qui

entouraient le foyer s’étaient partagé les couvertures, les coussins,

les pelisses, les robes, les vêtements d’homme et de femme appartenant

au comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour voir si

l’on pouvait encore tirer parti de la caisse. Il aperçut, à la lueur

des flammes, l’or, les diamants, l’argenterie, éparpillés sans que

personne songeât à s’en approprier la moindre parcelle. Chacun des

individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui

avait quelque chose d’horrible, et ne faisait que ce qu’il jugeait

nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures,

décomposées par le froid, étaient enduites d’une couche de boue sur

laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu’au bas des

joues, un sillon qui attestait l’épaisseur de ce masque. La malpropreté

de leurs longues barbes rendait ces soldats encore plus hideux. Les

uns étaient enveloppés dans des châles de femme; les autres portaient

des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons

empreints de givre qui fondait; quelques-uns avaient un pied dans une

botte et l’autre dans un soulier; enfin il n’y avait personne dont le

costume n’offrît une singularité risible. En présence de choses si

plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n’était

interrompu que par le craquement du bois, par les petillements de la

flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que

les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs

morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et

si l’un d’eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait.

Ces logiciens sévères pensaient que s’il n’était pas mort, la brûlure

devait l’avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le malheureux

se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait.

Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre

insouciance par l’indifférence des autres. La jeune comtesse eut deux

fois ce spectacle, et resta muette. Quand les différents morceaux que

l’on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satisfit sa

faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble

dégoûtante.

--Voilà la première fois qu’on aura vu trente fantassins sur un cheval,

s’écria le grenadier qui avait abattu la jument.

Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l’esprit national.

Bientôt la plupart de ces pauvres soldats se roulèrent dans leurs

habits, se placèrent sur des planches, sur tout ce qui pouvait les

préserver du contact de la neige, et dormirent, nonchalants du

lendemain. Quand le major fut réchauffé et qu’il eut apaisé sa faim,

un invincible besoin de dormir lui appesantit les paupières. Pendant

le temps assez court que dura son débat avec le sommeil, il contempla

cette jeune femme qui, s’étant tourné la figure vers le feu pour

dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front; elle

était enveloppée dans une pelisse fourrée et dans un gros manteau de

dragon; sa tête portait sur un oreiller taché de sang; son bonnet

d’astracan, maintenu par un mouchoir noué sous le cou, lui préservait

le visage du froid autant que cela était possible; elle s’était

caché les pieds dans le manteau. Ainsi roulée sur elle-même, elle ne

ressemblait réellement à rien. Était-ce la dernière des vivandières?

était-ce cette charmante femme, la gloire d’un amant, la reine des bals

parisiens? Hélas! l’œil même de son ami le plus dévoué n’apercevait

plus rien de féminin dans cet amas de linges et de haillons. L’amour

avait succombé sous le froid, dans le cœur d’une femme. A travers les

voiles épais que le plus irrésistible de tous les sommeils étendait sur

les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux

points. Les flammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible

qui rugissait à trois pas d’une chaleur fugitive, tout était rêve.

Une pensée importune effrayait Philippe.--Nous allons tous mourir, si

je dors; je ne veux pas dormir, se disait-il. Il dormait. Une clameur

terrible et une explosion réveillèrent monsieur de Sucy après une

heure de sommeil. Le sentiment de son devoir, le péril de son amie,

retombèrent tout à coup sur son cœur. Il jeta un cri semblable à un

rugissement. Lui et son soldat étaient seuls debout. Ils virent une mer

de feu qui découpait devant eux, dans l’ombre de la nuit, une foule

d’hommes, en dévorant les bivouacs et les cabanes; ils entendirent

des cris de désespoir, des hurlements; ils aperçurent des milliers de

figures désolées et de faces furieuses. Au milieu de cet enfer, une

colonne de soldats se faisait un chemin vers le pont, entre deux haies

de cadavres.

--C’est la retraite de notre arrière-garde, s’écria le major. Plus

d’espoir.

--J’ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie.

En se retournant, Sucy reconnut le jeune aide de camp à la lueur des

flammes.

--Ah! tout est perdu, répondit le major. Ils ont mangé mon cheval.

D’ailleurs, comment pourrais-je faire marcher ce stupide général et sa

femme?

--Prenez un tison, Philippe, et menacez-les!

--Menacer la comtesse!

--Adieu! s’écria l’aide de camp. Je n’ai que le temps de passer cette

fatale rivière, et il le faut! J’ai une mère en France! Quelle nuit!

Cette foule aime mieux rester sur la neige, et la plupart de ces

malheureux se laissent brûler plutôt que de se lever. Il est quatre

heures, Philippe! Dans deux heures, les Russes commenceront à se

remuer. Je vous assure que vous verrez la Bérésina encore une fois

chargée de cadavres. Philippe, songez à vous! Vous n’avez pas de

chevaux, vous ne pouvez pas porter la comtesse; ainsi, allons, venez

avec moi, dit-il en le prenant par le bras.

--Mon ami, abandonner Stéphanie.

Le major saisit la comtesse, la mit debout, la secoua avec la rudesse

d’un homme au désespoir, et la contraignit de se réveiller; elle le

regarda d’un œil fixe et mort.

--Il faut marcher, Stéphanie, ou nous mourons ici.

Pour toute réponse, la comtesse essayait de se laisser aller à terre

pour dormir. L’aide de camp saisit un tison, et l’agita devant la

figure de Stéphanie.

--Sauvons-la malgré elle! s’écria Philippe en soulevant la comtesse,

qu’il porta dans la voiture.

Il revint implorer l’aide de son ami. Tous deux prirent le vieux

général, sans savoir s’il était mort ou vivant, et le mirent auprès

de sa femme. Le major fit rouler avec le pied chacun des hommes qui

gisaient à terre, leur reprit ce qu’ils avaient pillé, entassa toutes

les hardes sur les deux époux, et jeta dans un coin de la voiture

quelques lambeaux rôtis de sa jument.

--Que voulez-vous donc faire? lui dit l’aide de camp.

--La traîner, dit le major.

--Vous êtes fou!

--C’est vrai! s’écria Philippe en se croisant les bras sur la poitrine.

Il parut tout à coup saisi par une pensée de désespoir.

--Toi, dit-il en saisissant le bras valide de son soldat, je te la

confie pour une heure! Songe que tu dois plutôt mourir que de laisser

approcher qui que ce soit de cette voiture.

Le major s’empara des diamants de la comtesse, les tint d’une main,

tira de l’autre son sabre, se mit à frapper rageusement ceux des

dormeurs qu’il jugeait devoir être les plus intrépides, et réussit à

réveiller le grenadier colossal et deux autres hommes dont il était

impossible de connaître le grade.

--Nous sommes _flambés_, leur dit-il.

--Je le sais bien, répondit le grenadier, mais ça m’est égal.

--Hé! bien, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux vendre sa vie pour une

jolie femme, et risquer de revoir encore la France.

--J’aime mieux dormir, dit un homme en se roulant sur la neige, et si

tu me tracasses encore, major, je te _fiche_ mon briquet dans le ventre!

--De quoi s’agit-il, mon officier? reprit le grenadier. Cet homme est

ivre! C’est un Parisien; ça aime ses aises.

--Ceci sera pour toi, brave grenadier! s’écria le major en lui

présentant une rivière de diamants, si tu veux me suivre et te battre

comme un enragé. Les Russes sont à dix minutes de marche; ils ont des

chevaux; nous allons marcher sur leur première batterie et ramener deux

lapins.

--Mais les sentinelles, major?

--L’un de nous trois, dit-il au soldat. Il s’interrompit, regarda

l’aide de camp:--Vous venez, Hippolyte, n’est-ce pas?

Hippolyte consentit par un signe de tête.

--L’un de nous, reprit le major, se chargera de la sentinelle.

D’ailleurs ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes.

--Va, major, tu es un brave! Mais tu me mettras dans ton berlingot? dit

le grenadier.

--Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut.--Si je succombais,

Hippolyte? et toi, grenadier, dit le major en s’adressant à ses deux

compagnons, promettez-moi de vous dévouer au salut de la comtesse.

--Convenu, s’écria le grenadier.

Ils se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient

si cruellement foudroyé la masse de malheureux gisants sur le bord

de la rivière. Quelques moments après leur départ, le galop de deux

chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait

des volées qui passaient sur la tête des dormeurs; le pas des chevaux

était si précipité, qu’on eût dit des maréchaux battant un fer. Le

généreux aide de camp avait succombé. Le grenadier athlétique était

sain et sauf. Philippe, en défendant son ami, avait reçu un coup de

baïonnette dans l’épaule; néanmoins il se cramponnait aux crins du

cheval, et le serrait si bien avec ses jambes que l’animal se trouvait

pris comme dans un étau.

--Dieu soit loué! s’écria le major en retrouvant son soldat immobile et

la voiture à sa place.

--Si vous êtes juste, mon officier, vous me ferez avoir la croix. Nous

avons joliment joué de la clarinette et du bancal, hein?

--Nous n’avons encore rien fait! Attelons les chevaux. Prenez ces

cordes.

--Il n’y en a pas assez.

--Eh! bien, grenadier, mettez-moi la main sur ces dormeurs, et

servez-vous de leurs châles, de leur linge...

--Tiens, il est mort, ce farceur-là! s’écria le grenadier en

dépouillant le premier auquel il s’adressa. Ah! c’te farce, ils sont

morts!

--Tous?

--Oui, tous! Il paraît que le cheval est indigeste quand on le mange à

la neige.

Ces paroles firent trembler Philippe. Le froid avait redoublé.

--Dieu! perdre une femme que j’ai déjà sauvée vingt fois.

Le major secoua la comtesse en criant:--Stéphanie, Stéphanie!

La jeune femme ouvrit les yeux.

--Madame! nous sommes sauvés.

--Sauvés, répéta-t-elle en retombant.

Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major, tenant son

sabre de sa meilleure main, gardant les guides de l’autre, armé de ses

pistolets, monta sur un des chevaux, et le grenadier sur le second. Le

vieux soldat, dont les pieds étaient gelés, avait été jeté en travers

de la voiture, sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de

sabre, les chevaux emportèrent l’équipage avec une sorte de furie dans

la plaine, où d’innombrables difficultés attendaient le major. Bientôt

il fut impossible d’avancer sans risquer d’écraser des hommes, des

femmes, et jusqu’à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger

quand le grenadier les éveillait. En vain monsieur de Sucy chercha-t-il

la route que l’arrière-garde s’était frayée naguère au milieu de cette

masse d’hommes, elle s’était effacée comme s’efface le sillage du

vaisseau sur la mer; il n’allait qu’au pas, le plus souvent arrêté par

des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.

--Voulez-vous arriver? lui dit le grenadier.

--Au prix de tout mon sang, au prix du monde entier, répondit le major.

--Marche! On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.

Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes,

ensanglanta les roues, renversa les bivouacs, en se traçant un double

sillon de morts à travers ce champ de têtes. Mais rendons-lui la

justice de dire qu’il ne se fit jamais faute de crier d’une voix

tonnante:--Gare donc, charognes.

--Les malheureux! s’écria le major.

--Bah! ça ou le froid, ça ou le canon! dit le grenadier en animant les

chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet.

Une catastrophe qui aurait dû leur arriver bien plus tôt, et dont un

hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à coup les

arrêter dans leur marche. La voiture versa.

--Je m’y attendais, s’écria l’imperturbable grenadier. Oh! oh! le

camarade est mort.

--Pauvre Laurent, dit le major.

--Laurent! N’est-il pas du 5e chasseurs?

--Oui.

--C’est mon cousin. Bah! la chienne de vie n’est pas assez heureuse

pour qu’on la regrette par le temps qu’il fait.

La voiture ne fut pas relevée, les chevaux ne furent pas dégagés sans

une perte de temps immense, irréparable. Le choc avait été si violent

que la jeune comtesse, réveillée et tirée de son engourdissement par la

commotion, se débarrassa de ses vêtements et se leva.

--Philippe, où sommes-nous? s’écria-t-elle d’une voix douce, en

regardant autour d’elle.

--A cinq cents pas du pont. Nous allons passer la Bérésina. De l’autre

côté de la rivière, Stéphanie, je ne vous tourmenterai plus, je vous

laisserai dormir, nous serons en sûreté, nous gagnerons tranquillement

Wilna. Dieu veuille que vous ne sachiez jamais ce que votre vie aura

coûté!

--Tu es blessé?

--Ce n’est rien.

L’heure de la catastrophe était venue. Le canon des Russes annonça

le jour. Maîtres de Studzianka, ils foudroyèrent la plaine; et aux

premières lueurs du matin, le major aperçut leurs colonnes se mouvoir

et se former sur les hauteurs. Un cri d’alarme s’éleva du sein de la

multitude, qui fut debout en un moment. Chacun comprit instinctivement

son péril, et tous se dirigèrent vers le pont par un mouvement de

vague. Les Russes descendaient avec la rapidité de l’incendie. Hommes,

femmes, enfants, chevaux, tout marcha sur le pont. Heureusement le

major et la comtesse se trouvaient encore éloignés de la rive. Le

général Éblé venait de mettre le feu aux chevalets de l’autre bord.

Malgré les avertissements donnés à ceux qui envahissaient cette planche

de salut, personne ne voulut reculer. Non-seulement le pont s’abîma

chargé de monde; mais l’impétuosité du flot d’hommes lancés vers cette

fatale berge était si furieuse, qu’une masse humaine fut précipitée

dans les eaux comme une avalanche. On n’entendit pas un cri, mais

le bruit sourd d’une pierre qui tombe à l’eau; puis la Bérésina fut

couverte de cadavres. Le mouvement rétrograde de ceux qui se reculèrent

dans la plaine pour échapper à cette mort, fut si violent, et leur choc

contre ceux qui marchaient en avant fut si terrible, qu’un grand nombre

de gens moururent étouffés. Le comte et la comtesse de Vandières durent

la vie à leur voiture. Les chevaux, après avoir écrasé, pétri une masse

de mourants, périrent écrasés, foulés aux pieds par une trombe humaine

qui se porta sur la rive. Le major et le grenadier trouvèrent leur

salut dans leur force. Ils tuaient pour n’être pas tués. Cet ouragan de

faces humaines, ce flux et reflux de corps animés par un même mouvement

eut pour résultat de laisser pendant quelques moments la rive de la

Bérésina déserte. La multitude s’était rejetée dans la plaine. Si

quelques hommes se lancèrent à la rivière du haut de la berge, ce fut

moins dans l’espoir d’atteindre l’autre rive qui, pour eux, était la

France, que pour éviter les déserts de la Sibérie. Le désespoir devint

une égide pour quelques gens hardis. Un officier sauta de glaçon en

glaçon jusqu’à l’autre bord; un soldat rampa miraculeusement sur un

amas de cadavres et de glaçons. Cette immense population finit par

comprendre que les Russes ne tueraient pas vingt mille hommes sans

armes, engourdis, stupides, qui ne se défendaient pas, et chacun

attendit son sort avec une horrible résignation. Alors le major, son

grenadier, le vieux général et sa femme restèrent seuls, à quelques

pas de l’endroit où était le pont. Ils étaient là, tous quatre debout,

les yeux secs, silencieux, entourés d’une masse de morts. Quelques

soldats valides, quelques officiers auxquels la circonstance rendait

toute leur énergie se trouvaient avec eux. Ce groupe assez nombreux

comptait environ cinquante hommes. Le major aperçut à deux cents pas

de là les ruines du pont fait pour les voitures, et qui s’était brisé

l’avant-veille.

--Construisons un radeau, s’écria-t-il.

A peine avait-il laissé tomber cette parole que le groupe entier courut

vers ces débris. Une foule d’hommes se mit à ramasser des crampons

de fer, à chercher des pièces de bois, des cordes, enfin tous les

matériaux nécessaires à la construction du radeau. Une vingtaine de

soldats et d’officiers armés formèrent une garde commandée par le major

pour protéger les travailleurs contre les attaques désespérées que

pourrait tenter la foule en devinant leur dessein. Le sentiment de la

liberté qui anime les prisonniers et leur inspire des miracles ne peut

pas se comparer à celui qui faisait agir en ce moment ces malheureux

Français.

--Voilà les Russes! voilà les Russes! criaient aux travailleurs ceux

qui les défendaient.

Et les bois criaient, le plancher croissait de largeur, de hauteur,

de profondeur. Généraux, soldats, colonels, tous pliaient sous le

poids des roues, des fers, des cordes, des planches: c’était une image

réelle de la construction de l’arche de Noé. La jeune comtesse, assise

auprès de son mari, contemplait ce spectacle avec le regret de ne

pouvoir contribuer en rien à ce travail; cependant elle aidait à faire

des nœuds pour consolider les cordages. Enfin, le radeau fut achevé.

Quarante hommes le lancèrent dans les eaux de la rivière, tandis

qu’une dizaine de soldats tenaient les cordes qui devaient servir à

l’amarrer près de la berge. Aussitôt que les constructeurs virent leur

embarcation flottant sur la Bérésina, ils s’y jetèrent du haut de la

rive avec un horrible égoïsme. Le major, craignant la fureur de ce

premier mouvement, tenait Stéphanie et le général par la main; mais

il frissonna quand il vit l’embarcation noire de monde et les hommes

pressés dessus comme des spectateurs au parterre d’un théâtre.

--Sauvages! s’écria-t-il, c’est moi qui vous ai donné l’idée de faire

le radeau; je suis votre sauveur, et vous me refusez une place.

Une rumeur confuse servit de réponse. Les hommes placés au bord du

radeau, et armés de bâtons qu’ils appuyaient sur la berge, poussaient

avec violence le train de bois, pour le lancer vers l’autre bord et lui

faire fendre les glaçons et les cadavres.

--Tonnerre de Dieu! je vous _fiche_ à l’eau si vous ne recevez pas le

major et ses deux compagnons, s’écria le grenadier, qui leva son sabre,

empêcha le départ, et fit serrer les rangs, malgré des cris horribles.

--Je vais tomber! je tombe! criaient ses compagnons. Partons! en avant!

Le major regardait d’un œil sec sa maîtresse, qui levait les yeux au

ciel par un sentiment de résignation sublime.

--Mourir avec toi! dit-elle.

Il y avait quelque chose de comique dans la situation des gens

installés sur le radeau. Quoiqu’ils poussassent des rugissements

affreux, aucun d’eux n’osait résister au grenadier; car ils étaient

si pressés, qu’il suffisait de pousser une seule personne pour tout

renverser. Dans ce danger, un capitaine essaya de se débarrasser du

soldat qui aperçut le mouvement hostile de l’officier, le saisit et le

précipita dans l’eau en lui disant:--Ah! ah! canard, tu veux boire! Va!

--Voilà deux places! s’écria-t-il. Allons, major, jetez-nous votre

petite femme et venez! Laissez ce vieux roquentin qui crèvera demain.

--Dépêchez-vous! cria une voix composée de cent voix.

--Allons, major. Ils grognent, les autres, et ils ont raison.

Le comte de Vandières se débarrassa de ses vêtements, et se montra

debout dans son uniforme de général.

--Sauvons le comte, dit Philippe.

Stéphanie serra la main de son ami, se jeta sur lui et l’embrassa par

une horrible étreinte.

--Adieu! dit-elle.

Ils s’étaient compris. Le comte de Vandières retrouva ses forces et

sa présence d’esprit pour sauter dans l’embarcation, où Stéphanie le

suivit après avoir donné un dernier regard à Philippe.

--Major, voulez-vous ma place? Je me moque de la vie, s’écria le

grenadier. Je n’ai ni femme, ni enfant, ni mère.

--Je te les confie, cria le major en désignant le comte et sa femme.

--Soyez tranquille, j’en aurai soin comme de mon œil.

Le radeau fut lancé avec tant de violence vers la rive opposée à celle

où Philippe restait immobile, qu’en touchant terre la secousse ébranla

tout. Le comte, qui était au bord, roula dans la rivière. Au moment où

il y tombait, un glaçon lui coupa la tête, et la lança au loin, comme

un boulet.

--Hein! major! cria le grenadier.

--Adieu! cria une femme.

Philippe de Sucy tomba glacé d’horreur, accablé par le froid, par le

regret et par la fatigue.

* * * * *

--Ma pauvre nièce était devenue folle, ajouta le médecin après un

moment de silence. Ah! monsieur, reprit-il en saisissant la main de

monsieur d’Albon, combien la vie a été affreuse pour cette petite

femme, si jeune, si délicate! Après avoir été, par un malheur inouï,

séparée de ce grenadier de la garde, nommé Fleuriot, elle a été

traînée, pendant deux ans, à la suite de l’armée, le jouet d’un tas de

misérables. Elle allait, m’a-t-on dit, pieds nus, mal vêtue, restait

des mois entiers sans soins, sans nourriture; tantôt gardée dans

les hôpitaux, tantôt chassée comme un animal. Dieu seul connaît les

malheurs auxquels cette infortunée a pourtant survécu. Elle était dans

une petite ville d’Allemagne, enfermée avec des fous, pendant que ses

parents, qui la croyaient morte, partageaient ici sa succession. En

1816, le grenadier Fleuriot la reconnut dans une auberge de Strasbourg,

où elle venait d’arriver après s’être évadée de sa prison. Quelques

paysans racontèrent au grenadier que la comtesse avait vécu un mois

entier dans une forêt, et qu’ils l’avaient traquée pour s’emparer

d’elle, sans pouvoir y parvenir. J’étais alors à quelques lieues de

Strasbourg. En entendant parler d’une fille sauvage, j’eus le désir

de vérifier les faits extraordinaires qui donnaient matière à des

contes ridicules. Que devins-je en reconnaissant la comtesse? Fleuriot

m’apprit tout ce qu’il savait de cette déplorable histoire. J’emmenai

ce pauvre homme avec ma nièce en Auvergne, où j’eus le malheur de le

perdre. Il avait un peu d’empire sur madame de Vandières. Lui seul a

pu obtenir d’elle qu’elle s’habillât. _Adieu!_ ce mot qui, pour elle,

est toute la langue, elle le disait jadis rarement. Fleuriot avait

entrepris de réveiller en elle quelques idées; mais il a échoué, et

n’a gagné que de lui faire prononcer un peu plus souvent cette triste

parole. Le grenadier savait la distraire et l’occuper en jouant avec

elle; et par lui, j’espérais, mais...

L’oncle de Stéphanie, se tut pendant un moment.

--Ici, reprit-il, elle a trouvé une autre créature avec laquelle elle

paraît s’entendre. C’est une paysanne idiote, qui, malgré sa laideur

et sa stupidité, a aimé un maçon. Ce maçon a voulu l’épouser, parce

qu’elle possède quelques quartiers de terre. La pauvre Geneviève a été

pendant un an la plus heureuse créature qu’il y eût au monde. Elle

se parait, et allait le dimanche danser avec Dallot; elle comprenait

l’amour; il y avait place dans son cœur et dans son esprit pour un

sentiment. Mais Dallot a fait des réflexions. Il a trouvé une jeune

fille qui a son bon sens et deux quartiers de terre de plus que n’en

a Geneviève. Dallot a donc laissé Geneviève. Cette pauvre créature a

perdu le peu d’intelligence que l’amour avait développé en elle, et ne

sait plus que garder les vaches ou faire de l’herbe. Ma nièce et cette

pauvre fille sont en quelque sorte unies par la chaîne invisible de

leur commune destinée, et par le sentiment qui cause leur folie. Tenez,

voyez? dit l’oncle de Stéphanie en conduisant le marquis d’Albon à la

fenêtre.

Le magistrat aperçut en effet la jolie comtesse assise à terre entre

les jambes de Geneviève. La paysanne, armée d’un énorme peigne d’os,

mettait toute son attention à démêler la longue chevelure noire de

Stéphanie, qui se laissait faire en jetant des cris étouffés dont

l’accent trahissait un plaisir instinctivement ressenti. Monsieur

d’Albon frissonna en voyant l’abandon du corps et la nonchalance

animale qui trahissait chez la comtesse une complète absence de l’âme.

--Philippe! Philippe! s’écria-t-il, les malheurs passés ne sont

rien.--N’y a-t-il donc point d’espoir? demanda-t-il.

Le vieux médecin leva les yeux au ciel.

La Comédie humaine - Volume 15. Études philosophiques · 第 29 / 65 段