ÉMINENCE RÉVÉRENDISSIME,

Je viens avant tout confirmer par écrit la déclaration, que j’ai eu

l’honneur de vous faire oralement, de ma soumission entière et absolue

aux décrets de la S. Congrégation de. l’Index[23] de 1843 et 1844 et à

celui de Leurs Eminences les Cardinaux de l’Index et du Saint-Office,

réunis le 21 septembre 1864, avec la promesse formelle de me conformer

exactement à ces trois décrets.

Ensuite, sans vouloir restreindre ou affaiblir en rien cette

soumission complète, j’ai l’honneur de trasmettre à Votre Eminence les

explications que j’ai demandé de pouvoir Lui présenter, afin de

justifier ma bonne foi et de montrer que, si pendant vingt ans je n’ai

pas satisfait aux décrets de la S. Congregation de l’Index, ce n’est

point par manque de respect et de soumission aux jugements des

Congrégations romaines, mais uniquement parce que, jusqu’au moment où

le décret du 21 Septembre 1864 m’a été notifié, je croyais

très-sincèrement m’y être conformé.

Je déclare tout d’abord et d’une manière bien nette qu’en cela je me

suis trompé; les deux Congrégations réunies ayant décidé que je

n’avais pas satisfait, il ne saurait plus y avoir de doute à cet

égard; aussi n’y en a-t-il aucun dans ma propre pensée ni dans ma

conviction intime. Mes explications ont donc pour but unique de

montrer que pendant vingt ans j’ai été dans une erreur absolument

involontaire, et que jamais je n’ai éprouvé la moindre hésitation dans

mes sentiments de respectueuse et entière soumission aux ordres, aux

conseils et aux désirs du Saint-Siége, soumission que je considére

comme le premier devoir de tout catholique.

Pour qu’on puisse juger de ma bonne foi, Votre Eminence me permettra

de rappeler quelques faits et de citer quelques documents.

Au mois de Septembre 1843, mon ami, M. le comte Van der Vrecken, qui

pendant l’été avait fait un voyage à Rome, m’apprit, dans une

conversation particulière, que mes ouvrages étaient déférés à la S.

Congrégation de l’Index. Craignant que mes principes n’eussent été mal

exposés, je fis des démarches pour obtenir que les chefs d’accusation

me fussent communiqués et qu’ainsi je pusse fournir des explications.

Deux mois plus tard, je reçus de la part du secrétaire d’Etat, S. Em.

le cardinal Lambruschini, par l’intermédiaire de Son Excellence le

Nonce apostolique et Votre Eminence Révérendissime, les cinq

propositions contenues dans le décret du 23 juin 1843.

La pièce qui me fut communiquée ne renfermait point les mots:

“Observationes S. Indicis Congregationis diei 23 junii 1843. Rev. D.

Ubaghs in sua Theodicea, et interdum etiam in Logica, subsequentes

propositiones docet, quas S. Congregatio Indici praeposita emendandas

esse judicat”. Elle ne contenait pas non plus les mots suivants: “Hae

sunt praecipuae sententiae quae in praedicto libro corrigendae

videntur. Monet igitur S. Congregatio Rev. Auctorem, ut nova aliqua

editione librum suum emendandum curet, atque interim in scholasticis

suis lectionibus ab iis sententiis dicendis abstinere velit”. La pièce

qui me fut remise porte simplement: “Docet auctor in Theodicea et

interdum etiam in Logica seqq. propositiones”, avec les cinq

propositions.

En recevant cette communication, j’ai compris que je devais fournir

des explications et des éclaircissements au sujet de ces cinq

propositions. Je croyais que la S. Congrégation de l’Index, ayant

égard à ma position de professeur à l’Université catholique de

Louvain, avait daigné m’appliquer le § 10 de la constitution de Benoit

XIV, _Sollicita ac provida_, et n’avait pas voulu porter de jugement

définitif avant de m’avoir entendu. C’est dans cette persuasion que je

m’empressai de rédiger un _Mémoire explicatif et justificatif_, que

votre Eminence a bien voulu transmettre à Rome. Un tel _mémoire_, en

présence d’un jugement que j’aurais considéré comme définitif, aurait

été de ma part un manque de respect. Ce n’est pas ainsi que la S.

Congrégation l’a apprécié. Elle a daigné accueillir mes explications

avec bienveillance comme en témoigne une lettre de Monseigneur Pecci,

Nonce apostolique à Bruxelles: cette lettre accompagnait la

communication du décret de 1844, et celle me fut transmise par Votre

Eminence. En voici la teneur:

“Bruxelles, Nonciature Apostolique, Nᵒ 227.

“ÉMINENCE RÉVÉRENDISSIME,

“J’ai reçu de Rome la réponse qu’on attendait avec

impatience en égard de l’ouvrage du professeur

Ubaghs.――Quoique les explications que celui-ci avait remises

aient été hautement appréciées, on a cru néanmoins qu’il

serait prudent et nécessaire d’introduire dans la nouvelle

réimpression les corrections qui sont marquées dans la

feuille qui m’a été envoyée par le Secrétaire d’Etat, et que

j’ai l’honneur de remettre ci-jointe à Son Eminence Votre

Révérendissime, afin qu’elle daigne de la faire parvenir au

susdit Professeur avec injonction de vouloir bien dans sa

nouvelle publication se conformer aux désirs qui par la S.

Congrégation ont été manifestés, de manière qu’elle soit

réglée par les principes de sa religion et de sa probité,

surtout quand il doit parler de ce qui est trés-essentiel,

c’est-à-dire de l’existence de Dieu.

“En portant à la connaissance de S. E. Votre Rᵐᵉ le résultat

de cette affaire, je suis chargé de la part de S. Eminence

le Secrétaire d’Etat de déclarer que ç’a été précisément en

egard de l’empressement et des recommandations

trés-respectables de V. Eminence qu’on a tâché que le

jugement attendu fut au plutôt prononcé pour en donner

ensuite sans retardement la communication nécessaire.

“En m’acquittant ainsi des ordres qui m’ont été donnes, j’ai

l’honneur, etc., etc.

“Bruxelles, 23 septembre 1844.

“(Signe) ✠ J. Archevêque de Damiette, Nonce Apostolique.

Dès que j’eus reçu le décret de 1844, que cette lettre accompagnait,

je me hâtai de préparer une nouvelle édition de la Logique et de la

Théodicée, en y introduisant les corrections que j’estimais

nécessaires pour répondere aux désirs de la S. Congrégation de

l’Index.

Ces corrections n’ont pas été suffisantes. C’est un point qui est

aujourd’hui définitivement jugé. Mais jusqu’au moment où j’ai eu

connaissance du decret du 21 septembre 1864, j’ai cru tres-sincérement

qu’elles l’étaient. Je prie Votre Eminence de me permettre d’entrer

ici dans quelques details.

Les faits que j’ai rappelés établissent comment j’ai été amenè à

considerér le décret de 1844 commé étant le seul décret définitif

rendu à mon égard. Quant à ce decret, il renferme, entre autres, les

expressions suivantes: “Pauca quaedam loca in opere quod a cl. viro G.

C. Ubaghs anno 1844 Lovanii editum est et inscribitur _Theodiceae seu

Theologiae naturalis elementa_ adnotanda esse videntur, ut doctissimus

auctor, additis quibusdam illustrationibus, obortas circa eiusdem

operis intelligentiam difficultates e medio tollere possit……――“In his

omnibus mens doctissimi auctoris paulo clarius explicanda videtur, ne

quis inde occasionem sumat vim elevandi argumentorum quae Dei

existentiam demonstrant……――Plura alia eiusdem generis ibi obvia sunt

quae contra mentem auctoris forte in alienos sensus torqueri

possent”.――Ces termes me firent supposer que la S. Congrégation

n’avait pas voulu me signaler des erreurs de doctrine à corriger, ni

des principes faux à abandonner, mais qu’elle me demandait seulement

des éclaircissements et des explications propres à faire mieux

comprendre ma pensée. C’est là ce qui explique le langage que j’ai

tenu dans la préface de ma Logique en 1844 et dans une lettre récente

à Son Eminence le Cardinal Altieri, Préf. de la S. Congrégation de

l’Index.

En 1845 je remis à Monseigneur Pecci, Nonce Apostolique, deux

exemplaires de la nouvelle édition de la Logique et de la Théodicée,

en priant Son Excellence de vouloir bien les faire parvenir à Rome,

afin que la S. Congrégation pût juger si les additions et les

changements introduits répondaient entièrement aux voeux exprimés par

elle. A plusieurs reprises je reçus des assurances qui me persuadérent

que j’avais fait ce qui m’était demandé. Les documents dont je veux

parler n’ayant pas été approuvés par la S. Congrégation ni surtout par

le Souverain-Pontife, ils n’ont de valeur que pour justifier ma bonne

foi; aussi c’est à ce titre seul que je les invoque. Parmi ces

documents qu’il me soit permis de transcrire ici la lettre que

m’addressa, en 1846, le T. R. P. Degola, secrétaire de la Congrégation

de l’Index. La voici:

The Irish ecclesiastical record, Volume 1, September 1865 · 第 17 / 22 题