LES THÉÂTRES

<sc>Théâtre du Gymnase.</sc>--L'_Enquête_, drame en trois actes, de M. Léon

Cadol.--<sc>Opéra-Comique.</sc>--_Richard Coeur-de-Lion._--<sc>Théâtre-Italien.</sc>--Mlle

Krauss; M. Padilla.

Décidément le théâtre est devenu une succursale du cabinet d'un juge

d'instruction: il ne donne plus des drames ou des comédies, il vide des

dossiers; après celui-là, un autre; c'est une série. Quand le public

sera fatigué de remplir ainsi l'office du jury, il le dira; jusqu'à

présent il semble se complaire dans ce rôle: l'_Enquête_, jouée au

Gymnase, ajoute une preuve de plus à ce goût du spectateur. Ce drame a

été fort applaudi, et pour mon compte il m'a vivement intéressé, quoique

à vrai dire j'eusse bien flairé le trait de la fin, celui qui donne la

solution de ce rébus de cour d'assises. Mais cette petite malice

théâtrale parfaitement ménagée fait passer agréablement une heure ou

deux, comme les tours d'escamotage de Robert-Houdin ou de Cleveland. On

sait le truc,--pardon du mot,--le tout est de voir l'habileté avec

laquelle il est exécuté..

Mlle de Beaucigny est une vieille fille qui rendrait en sournoiserie et

en méchanceté des points à la fameuse cousine Bette, de Balzac. Cette

revêche créature conservée dans ses sentiments de haine et de vengeance

exerce son odieux caractère sur tout ce qui l'entoure. Elle entretient

sa passion du mal en famille, sûre de sa domination, puisqu'elle est

tante à gros héritage. Pourquoi aussi le marquis et la marquise de

Brilleray, cet excellent et charmant ménage, ont-ils admis parmi eux

cette furie propre à faire tourner en vinaigre toutes les lunes de miel?

Il est vrai qu'ils ont relégué Mlle de Beaucigny à la Maison-Blanche,

près de leur château. Mais la tante revient sans cesse sur sa proie

comme le vautour au coeur de Prométhée: elle la déchire de son bec

crochu et repart satisfaite. Les gens ont souffert; elle a accompli son

oeuvre diabolique. Il n'est pas jusqu'à son neveu, un malheureux enfant

de cinq ans, qu'elle ne maltraite, si bien que la marquise, sa mère, un

jour, en le voyant souffleté par cette main osseuse, le lui arrache

violemment. La guerre est commencée plus vive que jamais; la guerre

ardente cette fois, car la vieille Beaucigny a rudement frappé le petit

marquis. Le monstre est hors de lui; il ne se contient plus; et Mlle de

Beaucigny, qui a entre les mains une lettre des plus compromettantes

pour la marquise, lettre écrite par elle avant son mariage et qui pour

son malheur est tombée dans la collection de Mlle Beaucigny,

c'est-à-dire dans les archives de la méchanceté. Pour le coup, c'est de

trop; le bonheur de la maison est compromis, l'amour même de M. de

Brilleray pour sa femme en est atteint. La marquise irritée chasse ce

mauvais génie de la famille, que M. de Brilleray maudit avec sa femme.

Or, le lendemain on trouve au-dessous d'un pont de bois brisé dans une

lutte terrible le cadavre de Mlle de Beaucigny. Qui a fait le crime? Une

enquête est ouverte. A l'agitation effrayante à laquelle la marquise est

en proie, nul doute, la coupable c'est Mme de Brilleray, qui s'est

vengée et qui a étouffé les premiers mots d'une indiscrétion qui la

perdait. Mais le marquis n'est guère plus calme. Cet homme se serait-il

douté de tout et a-t-il garanti son honneur par un crime. Premier gibier

levé; première piste sur laquelle se jette la curiosité du spectateur.

Mais le même soupçon tourmente l'esprit du marquis et de la marquise.

Ils s'accusent l'un l'autre intérieurement de la mort de Mlle de

Beaucigny. Il faut donc chercher ailleurs, prendre un autre lancé. Il y

a bien par là dans la maison un avocat, Pierre Desargues; mais il n'a

passé qu'un jour au château, et il n'est pas supposable que cet invité

se soit distrait à tuer une vieille fille? Toujours est-il que le public

et le substitut sont dans la plus grande perplexité, lorsque ce

magistrat peu éclairé ordonne l'arrestation du marquis. Alors un vieux

serviteur de M. Brilleray, Patrick, sort de la machine et arrête

l'enquête qui fait fausse route. L'homme qui a tué Mlle de Beaucigny,

c'est lui, lui Patrick. Et pourquoi? Parce que Patrick vénère et adore

son petit maître et que Mlle de Brilleray a frappé cet enfant. Dans sa

fureur contre cette mégère, Patrick a délivré son maître de Mlle de

Brilleray. Et le jeune avocat qui prévoit un grand effet de larmes

assure ce vieux serviteur, assassin par dévouement, de la clémence du

jury, ce qui m'a paru être la morale un peu forcée de la pièce.

En résumé, voilà une bien grosse punition pour une calotte donnée à un

enfant. La loi du talion a dit dent pour dent; mais elle n'admet pas de

telles représailles. Si on est libre de tuer les vieilles tantes pour un

soufflet donné à un petit-neveu, il n'y a plus de parenté possible. Fort

heureusement que tout cela est un jeu d'esprit, un petit drame de

théâtre et que cela n'a d'autre importance que l'intérêt du moment. Que

les vieilles filles se rassurent, la corporation n'est pas menacée.

La pièce est signée de M. Édouard Cadol; une femme de talent avait écrit

depuis quelques années un roman qui avait pour titre: _Une cause

secrète_. Le drame est né du roman. La collaboration a été des plus

heureuses, car cette _Enquête_ a été vivement applaudie. Elle est

très-bien jouée par Mme Fromentin, Mme Lesueur, Pujol et Landrol, et

surtout par Francès, extrêmement remarquable dans le rôle de Patrick, ce

domestique qui a une sensibilité si féroce.

L'Opéra-Comique a repris _Richard Coeur-de-Lion_. C'était merveille de

voir avec quelle chaleur et quel enthousiasme le public a accueilli ce

chef-d'oeuvre de Grétry. Mais aussi que cela est fin et juste, que

d'esprit dans les détails, quelle sage distribution dans l'ensemble!

La musique s'est chargée de ce livret assez banal de Sedaine, et elle

lui a donné la vie, elle l'a animé des ardeurs de l'âme par la poésie.

De ce sujet elle a fait une légende, ou plutôt un poème de l'amitié.

Elle lui a donné des accents si vrais, si touchants, que j'ai vu l'autre

soir des larmes couler de bien des yeux. A l'air: _O Richard, ô mon

roi!_ au duo: _Dans une tour obscure_, la salle a éclaté en

applaudissements, et pourtant cet opéra centenaire, Dieu sait si nous le

connaissons! Combien de fois l'avons-nous entendu, combien de fois

l'a-t-on répété partout, à ce point qu'on l'a usé comme un pont-neuf. Le

théâtre l'abandonne vingt ans; il le reprend, et le génie de Grétry, si

net, si clair, refleurit comme dans un renouveau. Ah! quelle grande

école que cette école de la musique française à la fin du XVIIIe siècle.

Beethoven l'appréciait à sa juste valeur; Rossini en admirait la

finesse, la fermeté, le bon sens et le comique, toutes ces qualités

enfin de notre génie français, et voilà que nous l'avons délaissée en

ces temps derniers; mais qu'elle reparaisse une fois, et nous nous

repentons de nos erreurs et nous revenons à elle avec tout

l'enthousiasme qu'elle mérite.

Cette reprise de _Richard_ a donc été une joie, une fête. Melchissédec a

chanté le rôle de Blondel avec beaucoup de style; il a dit son premier

air avec ampleur, et son couplet d'_Une fièvre brûlante_, repris par

Duchesne, a enlevé la salle. On a redemande le duo, comme on avait fait

bisser le duetto: _Un bandeau couvre les yeux._ Les rôles de femmes nous

ont paru bien moins tenus que les rôles d'hommes, et c'est dommage pour

ce gentil et aimable personnage de Laurette, une des perles de

l'ouvrage.

[Illustration: L'ARMURIER D'après le tableau de M. Jacomin.]

Mme Krauss nous est revenue. Nous devons à l'administration de M.

Strakosch de revoir cette éminente artiste, que nous avons retrouvée

dans _Il Trovatore_ avec toute la délicatesse, toute la chaleur, toute

la puissance de son talent, Mlle Krauss ne peut nous donner que quelques

soirées, mais sa réapparition aux Italiens marque vraiment les premiers

jours de résurrection de ce théâtre. La soirée a été excellente,

d'autant plus que Mlle Krauss rentrait accompagnée par un artiste de

premier ordre, M. Padilla, que nous avions entendu quelques jours avant

dans le rôle de _Rigoletto_, dont il chante et joue en maître tout le

troisième acte, si émouvant et si dramatique. M. Padilla, dans le rôle

du _comte de Luna_, a confirmé le succès de son premier début.

<sc>M. Savigny.</sc>

L'Illustration, No. 1600, 25 octobre 1873 · 第 22 / 35 题