(Suite)
[Note 1: Le nouveau roman, dont nous avons commencé la publication
dans notre précédent numéro, est dû à la plume d'un des écrivains
les plus justement célèbres dans la littérature anglaise et que
des traductions nombreuses ont depuis longtemps rendu populaire
dans notre pays: nous avons nommé le capitaine Mayne Reid.
Objet du plus vif succès de l'autre côté du détroit, la _Soeur
Perdue_, figurera au premier rang parmi les oeuvres les plus
estimées de l'auteur des _Chasseurs de chevelures_, de _William le
mousse_, du _Désert d'eau_ et des _Naufragés de l'île de Bornéo_.
La traduction que nous en publions doit former un volume
magnifiquement illustré qui prendra place dans l'excellente
_Bibliothèque d'éducation et de récréation_ de la maison J. Hetzel
et Cie. Un traité conclu avec ces éditeurs nous permet d'en offrir
dès à présent la primeur à nos lecteurs. Texte et gravures
paraîtront par coupures hebdomadaires dans l'_Illustration_ et
nous aurons soin de faire connaître l'époque où l'on pourra
trouver le tout réuni dans le livre que prépare la maison Hetzel.]
Dans quelques chambres, ainsi que sous la vérandah, on pouvait remarquer
un curieux assemblage d'objets bien différents de ceux qu'aurait amassés
un indigène. Il y avait là des peaux de bêtes, sauvages et d'oiseaux
empaillés, des insectes piqués sur des morceaux d'écorce, des papillons
et de brillants scarabées, des reptiles conservés dans tout leur hideux
aspect, avec des échantillons de bois, de plantes et de minéraux
provenant de la région environnante.
Personne, en entrant dans cette maison, n'aurait pu se méprendre sur son
caractère; c'était la demeure d'un naturaliste, et quel autre qu'un
blanc eût pu songer à se livrer à des études d'histoire naturelle dans
ces contrées?
Dans une pareille situation, elle était par elle-même un fait
extraordinaire, une étrangeté. Il n'existait aucune autre habitation
d'homme blanc à cinquante milles à la ronde, plus proche que celles
d'Asuncion. Et tout le territoire entre elle et la ville, ainsi qu'à dix
fois cette distance vers le nord, le sud et l'ouest, n'était traversé
que par les maîtres primitifs du sol, les sauvages Indiens Chaco qui
avaient juré haine à mort aux visages pâles depuis le jour où la quille
de leurs canots avait sillonné pour la première fois les eaux du Parana.
S'il reste encore quelques doutes au sujet des habitants de cette
demeure solitaire, ils s'évanouiront à la vue des trois personnes qui en
sortent et prennent place sous la vérandah. L'une d'elles est une femme;
son aspect, sa tournure sont d'une personne distinguée. Son âge ne
dépasse pas la trentaine. Bien que son teint ait la nuance olivâtre de
la race hispano-mauresque, son sang est évidemment celui de la pure race
caucasienne. Elle a été et est encore une très-belle personne. Son
attitude, l'expression de ses grands yeux à demi baissés prouvent
qu'elle a connu les pensées graves et l'inquiétude. Ce dernier sentiment
semble surtout exister aujourd'hui en elle, son front est chargé de
nuages; elle s'avance jusqu'à la balustrade de la vérandah et s'y tient
immobile. Son regard interroge avec une poignante fixité la plaine qui
s'étend bien au delà des limites de l'habitation.
Les deux autres habitants sont des adolescents, tous deux presque du
même âge. L'un a quinze ans, l'autre a dépassé seize ans. Leur taille et
leur complexion sont légèrement différentes. Le plus jeune est plus
mince, son teint serait d'une blancheur parfaite si le soleil ne l'avait
hâlé; ses cheveux de couleur claire tombent en boucles sur ses joues et
les traits de son visage font voir qu'il descend d'une race
septentrionale.
Quant à l'autre, bien qu'il soit un peu plus grand de taille, il semble
plus robuste: tout dit en lui qu'il est plein de force, d'activité et de
vigueur. Son teint est presque aussi foncé que celui d'un Indien, et ses
épais cheveux noirs, lorsqu'ils sont frappés par les rayons du soleil,
offrent un chatoiement semblable à celui de l'aile d'un corbeau.
Cependant il est de sang blanc, de ce sang dont se prétendent issus la
plupart des Américains Espagnols, ce qui est plus que douteux pour les
Paraguayens. Le jeune homme est un Paraguayen; sa tante, la belle et
charmante femme que nous venons de voir s'appuyer sur la balustrade de
la vérandah est une Paraguayenne. Tout dans son allure montre qu'elle
est la maîtresse du logis.
L'adolescent aux cheveux châtain doré lui donne le titre de mère, et
cela semblerait étrange à cause de son teint, mais l'explication
deviendrait facile si on pouvait le voir à côté de son père
malheureusement absent pour le moment. C'est l'absence de son mari,
c'est celle aussi d'une autre personne également chère qui amènent le
nuage que nous avons noté sur le front de la jeune femme.
«Ay de mi!» murmura-t-elle, le regard toujours fixé sur la plaine, «qui
peut les retarder»?
--Ne soyez donc pas si inquiète, ma chère mère, mon père peut avoir fait
quelque rencontre heureuse qui lui a fait oublier le temps, un oiseau
rare, une plante curieuse, quelque gibier nouveau peuvent l'avoir
attardé ou entraîné, sans qu'il s'en doutât, plus loin qu'il ne
comptait.
Le brave garçon essayait évidemment par ces paroles de rassurer sa mère.
«Non, mon Ludwig», répondit-elle, «non, ce n'est rien de tout cela, car
votre père n'était pas seul, Francesca l'accompagnait. Vous savez que
votre jeune soeur n'est pas habituée à de grandes excursions, et il ne
se serait pas hasardé à aller au loin avec elle. Je ne puis supposer
aucune bonne raison à cette absence prolongée, et le moins que j'en
puisse craindre, c'est qu'ils se soient égarés dans le Chaco.
--C'est possible, maman; mais maintenant Gaspardo est parti à leur
recherche. Il connaît chaque pouce du pays dans un rayon de cinquante
milles autour de nous. Dans toute l'Amérique du Sud, personne ne sait
suivre une piste mieux que lui; s'ils se sont égarés, il les aura bien
retrouvés et ramenés. Ayez confiance dans le gaucho.
--Ah, s'ils sont égarés, Madré de Dios! C'en est fait d'eux. C'est la
pire des suppositions, s'écria la pauvre mère.
--Comment, _tia_? demanda le neveu qui, bien que n'ayant pas jusqu'à
présent prononcé une parole, était évidemment tout aussi inquiet que les
deux autres interlocuteurs.
«Oui! comment cela, maman»? s'écria en même temps le fils. Nous nous
sommes égarés vingt fois avec mon père sans qu'il nous soit arrivé
malheur.
--Vous oubliez, mes enfants, que nos protecteurs ne sont plus dans le
voisinage, que Naraguana et sa tribu ont quitté leur dernière _tolderia_
(2) et se sont enfoncés dans l'intérieur. Votre père lui-même ignore où
ils sont allés.
[Note 2: _Tolderia_, réunion de _Toldos_ ou huttes. On appelle
ainsi les villages des Indiens Chaco, et les campements où ils
séjournent un certain temps.]
--C'est vrai, dit le jeune homme aux cheveux noirs. J'ai entendu mon
oncle en parler à Gaspardo et le gaucho n'a pu le renseigner. Il pensait
qu'ils s'étaient établis un peu plus haut en remontant la rivière, dans
une ancienne tolderia.
--Mais ceci n'a pas d'importance, maman. Près de mon père et avec le
secours du gaucho, que peut-il arriver de mal à Francesca, dit Ludwig.
Ludwig prononça ces mots, mais sans y ajouter foi lui-même. Aussi bien
que sa mère, il savait que la tribu de Naraguana, les _Tovas_, qui par
exception était l'amie des habitants de l'estancia, ne parcourait pas
seule cette partie du Chaco.
Les autres tribus, les _Mbayas_, les _Guaycurus_ et les _Anguites_ la
parcouraient aussi et celles-ci étaient les ennemies mortelles de tous
les hommes à peau blanche.
Il ne parlait donc que pour rassurer sa mère, mais ses paroles furent
sans effet; le soleil se coucha vers l'ouest derrière l'immense plaine
sans ramener celui qui était parti au moment de son lever, accompagné de
sa fille unique, une belle enfant d'environ quatorze ans.
Comment s'expliquer, sinon par un malheur, que Gaspardo lui-même envoyé
à la recherche des absents, ne fût pas non plus de retour?
«Madré de Dios! répétait sans cesse la malheureuse épouse et
l'infortunée mère, quelle peut être la cause d'un tel retard?»
Et après le lever de la lune et pendant toute la nuit, agenouillée
devant une image de la Vierge, elle lui adressait cette ardente prière.
«Sainte mère de Dieu, rendez-moi ma fille, rendez-moi mon mari!» Tant
que dura cette nuit sans fin, personne ne dormit dans la demeure du
naturaliste, sauf peut-être les _peons_, quelques Indiens Guanos (3) qui
prêtaient leurs services à l'estancia.
[Note 3: Les _Guanos_ sont une tribu du Chaco très-différente des
belliqueux _Tovas_ ou _Guaycurus_ du Mexique; ils se livrent à
l'industrie et souvent prennent du service chez les habitants blancs du
Paraguay et de Corrientes.]
Mais la mère ne ferma pas les yeux et les deux jeunes gens l'oreille au
guet, le coeur battant au moindre bruit, restèrent debout, n'osant se
communiquer leur mutuelles angoisses. De leurs lèvres s'échappaient de
loin en loin quelques mots: «Mon père! ma soeur»! disait le fils.--Mon
oncle! ma cousine! disait Cypriano.»
Le soleil du matin se leva rouge et brûlant sur la verdoyante pampa. Il
s'élevait dans l'est, au-dessus des montagnes du Paraguay.
L'épouse inquiète y pensa sans doute, c'était de ce côté qu'était venue
la tempête qui les avait balayés, elle et son mari, dans le Chaco et les
avait obligés à chercher un asile sous la protection des sauvages. Mais
ses yeux se tournèrent bientôt vers l'ouest, c'était la direction suivie
au départ par ses bien-aimés et c'est de là qu'elle devait les
apercevoir au retour.
Lorsque les rayons d'or brillèrent entre les branches du grand ombu (4)
dont le feuillage couvrait l'édifice, on voyait encore trois personnes
sous la vérandah, les mêmes que la veille au soir, la mère, le fils et
le neveu. Tous se tenaient le visage tourné vers l'ouest et leurs
regards interrogeaient anxieusement la plaine. Tous étaient sous
l'empire d'un douloureux pressentiment, et Ludwig lui-même, jusqu'alors
si confiant, du moins en apparence, ne pouvait plus trouver de paroles
d'encouragement pour sa mère. Chacun songeait en silence à l'absence si
prolongée et par suite si inquiétante de ce père et de cette soeur qui
eussent dû être revenus depuis la veille. Chacun se disait que Gaspardo
depuis longtemps déjà aurait dû rapporter au galop des nouvelles. Chacun
pensait aux dangers qu'avait pu faire courir aux deux êtres aimés la
rencontre des Indiens hostiles. Chacun enfin se représentait les mille
autres périls particuliers au Chaco qui pouvaient expliquer le retard
des voyageurs.
[Note 4: Magnifique arbre de la famille des mimosas dont les
branches largement écartées peuvent abriter une grande troupe de
voyageurs. On aperçoit souvent la case d'un gaucho ombragée par un
arbre solitaire de cette espère, que n'entoure pas un arbrisseau
ni un buisson. Je crois que l'_ombu_ est ce même grand mimosa qui
croît sur les llanos du Vénézuéla et que les _llaneros_ appellent
_Saman._]
Une heure se passa encore; le soleil dans sa course ascendante au milieu
des cieux, illuminait la plaine jusqu'aux limites les plus éloignées que
l'oeil pût atteindre. Personne n'apparaissait. Parfois une autruche
passait à travers les hautes herbes, parfois un daim bondissait hors de
sa couche à l'approche sans doute d'un jaguar moucheté, mais on ne
distinguait aucune forme pouvant avoir l'apparence d'un être humain,
rien qui pût ressembler à un cavalier.
Dans l'esprit des trois spectateurs, ce n'était déjà plus l'anxiété du
doute auquel se mêle toujours quelque secret espoir, il ne restait plus
qu'une agonie presque impossible à supporter. Cypriano n'y tenait plus.
Son imagination plus vive, lui montrait son oncle et sa cousine déchirés
en lambeaux, mourants, morts peut-être.
«Je ne puis pas rester ici davantage, s'écria-t-il, je ne suis bon à
rien, laissez-moi partir, ma tante, Ludwig veillera sur vous. Il
vaudrait un homme pour vous défendre. Qui sait si je n'arriverai pas à
propos pour ceux que nous attendons. Fiez-vous à moi et ne craignez rien
pour moi, je vous en supplie.»
Ni Ludwig, ni sa mère, ne firent d'opposition au généreux désir de
Cypriano.
«Pars, mon enfant, lui dit sa tante, et que Dieu veille sur chacun de
tes pas.»
--Oui, pars, lui dit Ludwig à l'oreille, et combien je voudrais partir
avec, toi; mais je n'ose abandonner ma mère dans cette maison que rien
ne protège.
--Elle ne te laisserait pas partir, lui répondit Cypriano en se jetant
dans ses bras.