Ces deux députés ont été les héros de la semaine. Aussi donnons-nous
leurs portraits en tête de ce numéro. C'était bien le moins que nous
puissions faire pour ces autres argonautes, retour de Salzbourg, d'où
ils ont rapporté de compagnie, prétend-on, la toison d'or de la
monarchie légitime.
M. Lucien Brun, qui était entré le premier en campagne, est l'un des
sept députés du département de l'Ain. Il a été élu le 8 février 1871,
par 41,505 voix. C'est un avocat de Lyon, une des voix éloquentes de la
droite, sur les bancs de laquelle il a fait ses débuts politiques. C'est
dire qu'il est légitimiste et de plus clérical. Ajoutons qu'il rend
très-bien à la tribune, avec son visage pâle encadré de cheveux noirs,
sa voix sonore, sa facile élocution. C'est l'enfant chéri de la
Congrégation, qui a facilité et soutenu ses premiers pas au barreau, et
qui, comme on le voit, n'a pas semé dans une terre ingrate.
Voici le relevé des votes de M. Lucien Brun.
Il a voté pour: la paix, la pétition des évêques, le pouvoir constituant
de l'Assemblée, la réduction du service militaire à trois ans, la loi
contre la municipalité lyonnaise, le renversement de M. Thiers et sa
démission, la circulaire Pascal, le bill de confiance au gouvernement du
21 mai, la loi Ernoul et l'église Montmartre. Il a voté contre: le
retour à Paris, la dissolution et la liberté des enterrements civils.
S'il est inutile d'ajouter que M. Lucien Brun a été de tous les
pèlerinages, il ne sera peut-être pas mal à propos de rappeler cette
parole qu'il prononçait à la tribune de l'Assemblée nationale, moins
d'un an avant son voyage d'Allemagne: «Personne ici ne songe à fonder
une dynastie.» On le voit bien.
Toutefois, il semble que M. Lucien Brun, quelque bien armé qu'il fût,
n'ait pas su, seul, mener à bonne fin le travail d'Hercule, puisque nous
le voyons, par un télégramme du 13 octobre, appeler M. Chesnelong à la
rescousse.
M. Chesnelong, lui, n'a pas débuté dans la carrière avec l'année
terrible. Il a des antécédents politiques. Cet honorable négociant, âgé
de cinquante-trois ans, plus clérical si c'est possible que M. Lucien
Brun, a été député de l'empire de 1866 à 1870. Les électeurs du
département des Basses-Pyrénées l'ont envoyé siéger neuvième à
Versailles, le 7 janvier 1872 seulement, par 40,668 suffrages. De ce
moment il s'est voué corps et âme à l'oeuvre de la fusion qui, c'est le
bruit du jour, grâce à son intervention, vient d'aboutir.
M. Chesnelong n'a eu qu'à paraître pour tout obtenir: garanties
constitutionnelles, libertés civiles, politiques, religieuses, drapeau
tricolore, tout enfin. C'est du moins M. Hervé qui le dit. La note de la
réunion des bureaux le dit également, avec cette toute petite
restriction, cette simple parenthèse: «L'initiative royale restant
d'ailleurs intacte.» Il est vrai que l'_Union_, combattant l'un et
commentant l'autre, dit de son côté: «Le roy ne peut faire aucune
concession parce qu'il est le roy.» Et plus loin: «Le droit monarchique
est l'accord du roy et du pays, du roy qui règne et gouverne, et du pays
qui exprime librement ses voeux.»
Mais si l'_Union_ dit vrai, et elle doit dire vrai, j'en atteste la
parenthèse de la note des bureaux, il y aurait alors beaucoup à rabattre
des triomphes remportés à Salzbourg par MM. Chesnelong et Lucien Brun.
Aller à la montagne est un piètre miracle qui ne me semble pas propre à
faire beaucoup de prosélytes. Et je m'engage, moi qui ne suis pas un
foudre d'éloquence, à toujours terrasser, mon adversaire, quand pour le
vaincre il ne s'agira que de lui dire: «Ah! vous n'en voulez pas
démordre, très-bien; alors je sais ce qu'il me reste à faire: je cède.»
En définitive si, ce qui n'est pas encore certain, l'oeuvre de la fusion
aboutit, il en aura été des garanties réclamées par le centre droit
comme de la femme marine de l'île de Cabalure, dont parle Lucien. Au
moment où il croit la saisir, elle disparaît et se change en eau. La
résistance du centre droit s'en sera allée en eau de boudin.
<sc>Louis Clodion.</sc>