HUITIÈME MOYEN.

Affranchissement successif & entier

des Familles de Noirs, &

formation de propriétés particulières._

Il est aisé de concevoir qu'en adoptant successivement les moyens qu'on

vient d'exposer rapidement, aucune grande propriété ne seroit dérangée;

que la population augmenteroit sous un régime plus humain; que des

familles créoles & anciennes des vassaux, se racheteroient de tems en

tems de cette espèce de servitude de la glèbe, substituée dans les

premiers tems à l'esclavage. Cet heureux changement se seroit opéré sans

causer de choc ni de commotion; ces vassaux se seroient accoutumés

petit à petit, & comme insensiblement, à une certaine aisance & à une

existence meilleure fondées sur leur bonne conduite, leur activité &

leur industrie: il ne se seroit fait aucune révolution trop subite dans

leurs idées qui pût faire craindre aucuns mauvais effets, puisque les

premiers moyens ne sont que des grâces accordées conditionnellement &

que le Maître auroit toujours pu retirer, dans le cas où les Nègres s'en

fussent rendus indignes.

Les familles qui de bon accord auroient fait sur leurs profits les

épargnes suffisantes pour se racheter, auroient par-là fait preuve de

leur capacité & de la bonne conduite dont ils seroient capables dans

l'état de liberté: Elles se racheteroient, soit par une somme une fois

payée, soit par une redevance annuelle.

Ces émigrations successives de vassaux affranchis, qui sortiroient ainsi

des grandes habitations pour former de petites propriétés par familles,

seroient amplement remplacées dans les habitations par l'accroissement

immanquable de leur population. Les revenus de ces grands établissemens

augmenteroient même à mesure de ces affranchissemens par les cens

ou redevances modérées dont le propriétaire conviendroit avec eux,

sanctionné par la loi, ou par le remboursement d'argent.

Ces familles affranchies établiroient, sur les terreins que leur

auroit concédés le propriétaire, ou le Gouvernement, des _huttes_

(ou ménageries de gros & de menu bétail) des places à vivres, des

plantations de coton, de café, de cacao, d'indigo, de tabac; ils

exerceroient des arts & métiers dans la Colonie, etc.; & on ne voit

point impossible, quand ces affranchissemens auroient assez augmenté,

qu'il s'établît de nouvelles Sucreries par des associations faites

entr'eux.

Il semble qu'un régime si évidemment prospère pour le Colon & pour le

Cultivateur Nègre, tendant à l'avancement des Colonies, devroit être

saisi avec empressement par tous les Colons. On a lieu de croire qu'il

le seroit en effet par quelques-uns; mais le plus grand nombre des

personnes qui possèdent des biens dans les Colonies n'est pas de cette

trempe, & se laisse entraîner par une routine établie & un usage

héréditaire. S'il n'y avoit dans les Colonies que de grands

propriétaires, que des gens raisonnables & humains pour posséder les

esclaves & les diriger, le sort des Noirs étant par-tout semblable

à celui qu'on cite par exception sur quelques habitations sagement

conduites, il seroit facile de persuader à ces personnes choisies de

faire un pas de plus vers l'amélioration du sort de leurs Cultivateurs;

elles sentiroient aisément que ce n'est pas tout faire que de les

nourrir & de les soigner, que l'activité, le bon ordre & les revenus

augmenteroient infailliblement en les y intéressant; ces personnes

tenteroient volontiers l'expérience que je viens d'indiquer, & je suis

plus que persuadé que la tentative suffiroit pour obtenir une réussite

complette. Mais les Colonies sont en grande partie composées (quant

à leur population blanche) de gens étrangers à la terre, qui y sont

impatiemment, affectant même du dégoût pour ce séjour & le desir de

le quitter, gens le plus souvent sans éducation, sans moeurs, sans

instruction: tous sont habiles à posséder des esclaves; mais il s'en

faut de beaucoup que tous aient les idées par lesquelles des hommes

doivent être gouvernés: n'étant là qu'avec le projet de faire une

fortune rapide & de s'en aller le plutôt possible en jouir en Europe,

tout ce qui peut accélérer leur fortune, ou y concourir, leur paroît bon

& légitime, & tout ce qui retarde ou empêche leurs profits, leur semble

un crime: les esclaves sont leur principal, presque leur unique moyen de

fortune, prêts à les revendre, ils ne s'attachent jamais à eux, ni ne

s'inquiettent d'autre chose que de tirer d'eux tout le travail possible.

Ce n'est pas de cette espèce inférieure, qui forme le plus grand nombre,

que l'on doit attendre aucune amélioration. On ne doit pas se dissimuler

d'ailleurs que le préjugé généralement répandu dans les grandes Colonies

résistera long-tems à cette révolution, que l'intérêt particulier & mal

raisonné du moment se trouvera sans cesse en opposition avec l'intérêt

général & plus solide de l'avenir.

On aura encore à vaincre le préjugé de la plupart des personnes qui ont

influence dans cette administration, parmi lesquelles il existe une

persuasion assez générale que l'esclavage est essentiellement nécessaire

à l'existence & à la prospérité des Colonies, & que la Traite des Noirs

est indispensable au maintien & à l'accroissement de leur population.

En supposant que quelques personnes plus éclairées & plus sensibles

tentent, en adoptant ces idées, de faire quelques essais particuliers

d'amélioration au sort des Noirs, & d'accroissement à leur population,

il en résultera pour eux-mêmes & pour le Gouvernement beaucoup de bien:

mais ces exemples, partiels & bornés au plus petit nombre, ne pourront

obtenir complettement leur effet, tant qu'ils seront en opposition

directe & en exception au régime établi par la loi; & le système actuel

de l'Administration & de la législation Coloniale, résisteroit à

l'entier développement de ce régime de liberté, jusqu'à ce qu'il fût

adopté par tous; ce dont on peut difficilement se flatter.

D'après toutes ces considérations, on pense qu'il seroit beau &

intéressant de voir les Nations qui possèdent des isles à Sucre (&

sur-tout la France l'Angleterre qui ont des terreins à leur disposition,

lesquels n'ont pas encore été établis) faire de nouveaux établissemens

dans des contrées où l'esclavage n'a point encore été introduit, dans

les vues de prouver aux Colons qu'il est possible de faire du Sucre &

toutes les autres denrées coloniales, sans tenir les hommes sous le joug

arbitraire de l'esclavage.

Qui peut douter en effet que si, dans le quinzième siècle, on eût

ménagé, civilisé & instruit ce million d'hommes que l'on dit avoir

été trouvés dans l'Isle d'Haiti (à présent Saint-Domingue) lors de sa

découverte; si on se fût attaché ce peuple doux & hospitalier au lieu de

le détruire, si on lui eût joint avec précautions, mesure & politique,

des émigrations de gens de métiers & de talens; si on en eût agi de même

à l'égard des Caraïbes des Antilles & autres pays de l'Amérique, si on

eût établi dans nos Colonies une législation sage & humaine, sans jamais

songer à ce moyen odieux de l'esclavage; qui peut douter, dis-je, que

Saint-Domingue n'eût pu être, sous cette forme différente, bien plus

peuplée & plus productive qu'elle ne l'est avec ses 500 mille Noirs

esclaves? & les autres Colonies n'auroient-elles pas pu prospérer de

même par les mêmes moyens.

Qu'il me soit permis de citer ici un passage d'un ouvrage estimé sur les

affaires actuelles, attribué à un Prélat du premier mérite, où cette

même idée est exposée, à la suite d'un raisonnement court & concluant

sur l'esclavage.

«Dans nos possessions d'Amérique, on pourroit dès ce moment choisir

quelque Canton, ou une isle, pour y établir des propriétés & des

Cultivateurs libres: il ne faudroit pas trop écouter les Colons, car

ils raisonnent sûrement comme raisonnoient nos ancêtres dans le dixième

siècle».

_CONCLUSION._

L'Esclavage est une institution vicieuse & injuste; la Traite des Noirs

est une barbarie encore plus condamnable.

Que les Colonies se maintiennent & que l'esclavage s'y conserve encore

quelque-tems, puisqu'il n'est que trop vrai qu'il ne peut disparoître

que par gradations, à moins de causer des pertes aux Colons & du danger

à nos établissemens; mais il faut proscrire dans l'instant la Traite.

Il eût été possible aux Fondateurs de nos Colonies de les cultiver sans

réduire leurs Cultivateurs en esclavage: ils surprirent un loi odieuse à

la Religion des Souverains pour autoriser l'esclavage dans nos Colonies,

en donnant une fonction à la Traite des esclaves qui est un tissu de

brigandages: nous jouissons de leur ouvrage; mais si nous voulons en

jouir sans remords, améliorons le sort de ces victimes de la cupidité, &

cessons désormais d'en augmenter le nombre.

A mesure que les Colons se prêteront à ces vues d'ordre de d'humanité,

en paroissant faire le plus noble des sacrifices, ils feront leur

propre avantage; on verra résulter plus de prospérité aux Colonies & au

Commerce National; on y éprouvera plus de tranquillité, plus de sûreté,

une augmentation constante à la population de ces établissemens, sans

employer aucuns moyens forcés, ni contraires à nos principes: il ne faut

pour s'en convaincre que se représenter cette vérité si reconnue, que la

population croît sensiblement par-tout où se trouvent le bonheur & les

subsistances.

_Envoi à MM. les Députés de la Nation._

O! vous, l'élite de la plus belle Nation & de la plus généreuse,

assemblés en présence de l'univers pour réparer les maux de l'humanité

souffrante, pour soutenir le foible contre l'opression du fort, pour

faire jouir les pauvres du sacrifice des riches! daignez vous occuper un

instant du sort de 500 mille Cultivateurs qui font partie des sujets

de ce vaste empire, qui vous procurent par leurs travaux des denrées

agréables & utiles, qui fournissent des moyens considérables au Commerce

& l'activité Nationale, qui en donneront encore bien davantage, si leur

industrie est encouragée & leur population soignée & ménagée; ils vivent

sous le Gouvernement François, & cependant, par un abus injustifiable,

ils sont soumis à une loi qui est en contradiction avec vos moeurs,

votre Religion, vos principes constitutionnels; ils sont assujettis à

un régime arbitraire duquel rien ne peut les délivrer que l'autorité

souveraine qui les y a condamnés: sans amis, sans défenseurs, sans

magistrats[2], n'ont-ils pas quelques droits à votre protection? Et

n'est-il pas bien certain que le Roi le plus humain & le mieux disposé

à bien faire sanctionnera avec empressement, ce que vous ferez en leur

faveur. Croyez que nul objet n'est plus digne de vos glorieux travaux

que la suppression de la Traite des Noirs, & la résolution prise

dès-à-présent de préparer les voies à celle de l'esclavage, par tous les

moyens graduels indiqués ici rapidement, ou tels autres, que la propre

disposition des propriétaires fera éclore successivement, encouragée par

l'autorité souveraine.

[Footnote 2: On peut dire avec vérité que les Nègres sont sans

défenseurs & sans magistrats, quoiqu'il y ait une forme de justice en

leur faveur; puisque ces Magistrats sont toujours à leur égard juges &

parties, puisque (dans les cas très-rares & qu'on évite le plus que l'on

peut, où les barbaries des Maîtres occasionnent des procédures en faveur

des esclaves) le témoignage des esclaves est sans valeur, & les jugemens

sont toujours guidés par le préjugé qui veut que les Blancs ne soient

pas compromis; & par conséquent le Blanc coupable est toujours ménagé.]

Réflexions sur le sort des Noirs dans nos colonies · 第 9 / 10 题