La conservation des Colonies à Sucre est généralement regardée comme un
si grand intérêt politique, que tout ce qui peut donner quelque jour sur
la question agitée tant en Angleterre, qu'en France, sur ce sujet doit
être présenté au Public; on le doit sur-tout à la Nation assemblée pour
discuter & régler tous les objets d'Administration, parmi lesquels celui
des Colonies sera sans doute compris.
Après avoir long-tems vécu dans les Colonies de diverses Nations
Européennes, après avoir étudié le caractère des Nègres, examiné les
diverses manières de les régir & leurs effets, après avoir lu ce qui a
été écrit pour le maintien & pour l'abolition de l'esclavage, je crois
devoir à la Patrie le tribut de mes réflexions. Ce n'est pas que je me
flatte d'ajouter à ce que d'excellens Écrivains ont donné depuis peu sur
cette matière intéressante; mais instruit par eux, & profitant de leurs
lumières, j'exposerai dans ce court Mémoire le désir & la possibilité
de concilier dans la culture des Colonies la Morale avec la Politique,
d'allier sous la zone torride l'Industrie au bonheur; j'appaiserai
peut-être en même-tems les alarmes des Colons, lorsqu'ils entendent
déclamer contre l'esclavage des Nègres, ce qui, par l'institution
malheureuse des Colonies, semble être une attaque directe faite à leurs
propriétés.
C'est une tâche en apparence difficile à remplir; mais cette difficulté
s'applanit par le caractère de notre Nation: c'est elle qui jusqu'à
présent a mis plus d'humanité (disons, si on le veut, moins
d'inhumanité) dans la Régie des esclaves: outre la prévoyance de
quelques-unes des dispositions établies par nos loix pour modérer
l'esclavage des Noirs, les François feront par sentiment & par une
impulsion naturelle, ce que la force du raisonnement fera faire aux
autres.
S'il y a ici quelques moyens de faciliter cette tâche, on aura
bien mérité de l'humanité, on aura bien mérité de la Nation, &
particulièrement des Colons, en montrant qu'il est possible dans les
Colonies de s'enrichir des productions de la terre sans faire frémir
l'humanité, & qu'avec une ame bienfaisante on peut être sans remords
propriétaire d'habitation.
RÉFLEXIONS
SUR LE SORT DES NOIRS
DANS NOS COLONIES.
La question de l'esclavage des Noirs, qui occupe depuis quelque-tems
les esprits, ne peut laisser le Gouvernement dans l'indifférence: cette
question sérieusement agitée en Angleterre, ne peut manquer de l'être
dans l'Assemblée Nationale, puisqu'elle a admis dans son sein les
Députés de Saint-Domingue.
Les Nègres n'ignorent pas, ou du moins ils ne pourront ignorer
long-tems, les discussions qui ont lieu sur leur sort: quand on pourroit
les leur cacher (ce qui seroit peut-être encore pire) croit-on qu'ils
aient jamais ignoré leurs droits, & que la voix de la nature se soit
endormie chez eux au gré de leurs possesseurs?
Quelque stupides que leurs détracteurs les représentent, ils se sont
montrés capables d'une très grande énergie: ils ont, à la Jamaïque &
dans la Guiane Hollandoise, l'exemple d'un nombre d'hommes de leur race,
qui par leur courage se sont procuré la liberté malgré leurs Maîtres
qu'ils ont forcé de traiter avec eux de leur existence indépendante.
Plusieurs de nos Nègres, dans les Colonies où fréquentent les
Américains, sont à portée d'entendre parler des loix nouvelles qui ont
eu lieu dans les États-Unis, pour l'abolition de l'esclavage & de la
traite des Noirs.
On doit craindre les plus fâcheux évènemens, si on ne s'occupe pas
sérieusement de l'amélioration du sort de cette espèce d'hommes, si
précieuse à l'Etat par les riches productions que ses travaux lui
procurent, & en même-tems si peu protégée & si maltraitée; on auroit
bien tort de s'endormir dans une imprudente sécurité.
Pour soutenir l'esclavage, on met en avant l'antique usage des Colonies,
l'impossibilité prétendue de les cultiver sans Noirs & sans Esclaves, la
raison d'état qui veut que l'on aie des denrées coloniales; on s'appuie
du bonheur des Nègres dans leur état actuel, bien préférable, dit-on, au
sort de nos Païsans; on donne comme inhérens au caractère des Noirs la
paresse, la fourberie, & toutes les mauvaises qualités que leur trouvent
des Maîtres durs & égoïstes qui ne voient en eux que les instrumens
passifs de leur fortune: mais ces mauvaises qualités & ces vices sont,
ou relatifs à l'opinion & au préjugé sur leur état, ou occasionnés par
la maniere dont on les traite: communs à tous les hommes & dans toutes
les sociétés, ces vices s'évanouissent, ou du moins s'affoiblissent
considérablement, sous un régime humain & raisonnable, même parmi les
esclaves; c'est ce qu'une expérience suivie & attentive à bien démontré.
Les partisans de l'esclavage ne peuvent d'ailleurs faire entrer pour
rien dans leurs divers raisonnemens, la cause de l'humanité, ni la
justice, ni le droit naturel, imprescriptibles pour tous les hommes,
indépendamment de leur couleur & des circonstances plus ou moins
favorisées de leur naissance. «_Il nous faut des Colonies; on ne peut
les cultiver sans esclaves; donc il est nécessaire de faire la traite,
& d'avoir des_ esclaves_:» Voilà à quoi se réduiront toujours leurs
argumens.
D'un autre côté les personnes qui plaident pour l'abolition de
l'esclavage, inspirées par la raison, la justice, la bienfaisance, &
tout ce que l'humanité offre de motifs plus purs & plus respectables,
peuvent aller trop loin, & prêtent ainsi à la critique de leurs
adversaires intéressés, soit par excès de zèle, soit faute de connoître
suffisamment la localité & la circonstance des Colonies, soit encore
faute de respecter la raison politique des États, qu'il est devenu
impossible de ne pas ménager, à cause des cris d'un nombre de gens dont
la fortune dépend des cultures actuelles de nos Colonies: ils ont prêté
encore à la critique des Colons, en n'appercevant pas bien tous les
moyens d'opérer la révolution qu'ils désirent. De là, il résulte une
majorité immense dans les débats de cette question, en faveur des
partisans de l'esclavage, dont l'opinion est accréditée par un long
usage, & par une espèce de loi généralement établie dans toutes les
Colonies Européennes.
Dans toutes ces discussions, les Colons (qui sont presque tous pour le
maintien de l'esclavage) mettent beaucoup de chaleur & d'acharnement à
soutenir une cause qui leur semble personnelle; les autres (qui sont un
petit nombre de personnes n'ayant pour la plupart aucun intérêt dans les
Colonies) montrent le plus grand zèle pour le soulagement de l'humanité
souffrante.
Quel que soit l'effet de ces débats, à quelque époque que cet effet soit
retardé, il ne peut qu'en résulter un traitement plus humain pour
les Noirs: on voit déjà qu'il ne reste plus aucune autre excuse aux
possesseurs d'esclaves, qui plaident pour le maintien de l'esclavage,
que de citer la manière tempérante & heureuse dont leurs Nègres sont
traités, ou de convenir qu'il est à propos d'améliorer leur sort.
De ce choc d'opinions on peut déduire deux vérités incontestables:
La premiere de ces vérités est que l'habitation dont la régie est la
plus raisonnée, la moins arbitraire, où les Nègres sont catéchisés, où
on cherche à leur donner des moeurs, où ils ont quelques propriétés, &
une espece d'existence sociale, est aussi celle qui rapporte des revenus
plus constans à son propriétaire, & que moins les Nègres sont malheureux
plus leur Maître s'enrichit. Les partisans de l'esclavage en conviennent
eux-mêmes.
La seconde vérité, déduite comme l'autre des objections des Colons
qui soutiennent l'esclavage, est que les projets d'humanité que l'on
manifeste en faveur des Noirs ne peuvent s'exécuter en bonne politique
qu'avec du tems & des gradations; qu'un affranchissement illimité &
subit, sans exceptions ni conditions, rempliroit mal le but qu'on se
propose, & même offriroit des inconvéniens: en effet, on doit convenir
que les Nègres nouveaux, ceux non encore accoutumés à notre langue & à
nos usages, ne pourroient sans danger pour nos plantations, ni sans un
inconvénient pour eux-mêmes, être tous à la fois remis en liberté sans
intervalles ni précautions: c'est ainsi que des yeux affoiblis par une
longue obscurité ne pourroient revoir subitement la lumière sans en être
éblouis; il faut la leur rendre par degrés & avec attention.
Cette difficulté est même si forte qu'elle rendroit la destruction de
l'esclavage comme impossible, si on ne commençoit par faire finir la
traite des Noirs, qui vient sans cesse verser des Nègres nouveaux dans
nos Colonies; mais il n'est plus possible de se dissimuler, d'après les
faits exposés à la connoissance publique sur la traite des Noirs, que
ce commerce offre des actes de barbarie si atroces, si continuels &
si indispensables à son entretien, que les personnes honnêtes qui
desireroient conserver l'esclavage des Noirs dans nos Colonies, en le
rectifiant, ne peuvent plus raisonnablement soutenir la continuation de
ce commerce d'esclaves.
Connoissant le pour & le contre de cette question, & les Colonies par
une assez longue expérience, je crois pouvoir dire avec assurance qu'il
est nullement impossible, qu'il est même utile & politique de préparer
les voies pour l'abolition de l'esclavage; qu'on peut parvenir à ce but
en ménageant la raison d'état, la politique des Nations, en conservant
nos Colonies à Sucre, sans déranger en rien les propriétés foncières des
habitans, ni diminuer leurs revenus.
Le terme dans lequel on pourroit rendre par gradations la liberté aux
Nègres ne seroit point fort éloigné, & les bonnes dispositions de
plusieurs Colons François l'abrégeroient plus qu'on ne pense: car ce
seroit à tort que l'on regarderoit tous les propriétaires d'habitations
dans les Colonies comme des hommes barbares; plusieurs ont une
disposition humaine & bienfaisante, qui ne produit (il est vrai) que des
effets précaires & momentanés, toujours dérangés par leurs successeurs
ou par leurs gérans: mais la faute en est au Législateur qui a établi &
autorisé l'esclavage, qui en maintient sévèrement la police & la
durée, & non pas à la plupart des habitans qui le trouvant dans leurs
héritages, le trouvant dans tout ce qui les environne depuis des
siècles, suivent un usage avec lequel ils se sont familiarisés dès leur
enfance, & une loi qui les empêcheroit de suivre un autre système.
Plusieurs Colons ne demandent pour bien faire que d'être éclairés sur
leurs véritables intérêts; mais c'est ce qu'on n'obtiendra que par
l'expérience & avec le tems, & à mesure que la législation elle-même
reformera l'institution qu'elle a faite & consolidée.
Toutes les ames honnêtes, sensibles & désintéressées sont déjà
persuadées avant que j'aie parlé: mais il faut démontrer à
l'Administration, il faut prouver aux Colons qu'on peut opérer ces
changemens heureux par des moyens tranquilles & sûrs, en faisant
l'avantage des habitations. Il est nécessaire pour cela de se dégager de
toutes préventions, & de réfléchir avec impartialité sur les différens
points de vue qu'offre cette question importante.
Je vais exposer les moyens par lesquels je crois que l'on parviendroit
à rectifier graduellement l'institution vicieuse des Colonies, en
conservant leurs habitations & leurs cultures.
[Illustration:]