De 8 h. 57 du matin jusqu'à 6 h. du soir, qu'elle sonna à sa porte,
M. Hervart n'avait eu exactement qu'une idée, une seule: coucher avec
Gratienne.
Elle était à Paris depuis la veille et elle venait de lui écrire, quand
elle avait reçu, de Caen, le télégramme de M. Hervart. Son contentement
était extrême. Elle réalisa avec joie le vœu de son ami.
--Je t'aime, gros loup!
M. Hervart fut deux jours sans pensera Rose que comme à une chose
lointaine. Il retrouvait le Louvre avec émotion. Il contemplait la
colonnade avant d'entrer. Le «Héros combattant» même lui semblait une
nouveauté. Il alla méditer devant la Vénus accroupie, qu'il aimait
particulièrement. C'est là qu'il donnait parfois rendez-vous à
Gratienne. Ah! comme il l'aimait! Avec quel plaisir il avait retrouvé
son «éphèbe»!
Le troisième jour, il reçut la lettre de Gratienne, retour de
Robinvast. Cela ne laissa pas que de le troubler un peu: l'écriture de
Rose superposée à celle de Gratienne!
«Mais quoi! ne sont-elles pas toutes les deux superposées dans la
vie? Que dis-je, entre-mêlées? Rose est bien trop ignorante du train
des choses pour avoir aucun soupçon. Et puis, des lettres d'écriture
féminine, j'en ai reçu dix sans me cacher, pendant mon séjour à
Robinvast..... Rose, il est vrai que j'ai été un peu loin avec elle.
Mais à qui la faute? Si elle avait résisté aux premières attaques,
je n'aurais pas insisté. Quelle égoïste!... Je devrais pourtant lui
écrire. Non, pas aujourd'hui encore. C'est à mon tour d'être fâché.»
Dans la journée, il pensa encore plusieurs fois à Rose. Les scènes du
jardin et du bois revenaient l'énerver. Puis une question se posait
dans son esprit: Est-ce que je l'aime? Mais il refusait de répondre.
D'autres se présentèrent plus insistantes encore: Comment reculer? Il
ne comprenait pas. Il n'avait pas l'intention de reculer. Alors, à
quand le mariage? Cela, il n'en savait rien.
«Qu'on me laisse respirer! J'arrive, j'ai des travaux en retard, des
amis à voir. Il faut que tout se fasse. Pour la petite dryade du bois
de Robinvast, il n'y a qu'une chose au monde, moi. Pour moi, il y en a
dix, il y en a mille.»
Il sonna, donna des ordres inutiles, demanda des renseignements vains.
Vers trois heures seulement, il ouvrit la porte à une image qui rôdait
depuis le matin autour de sa tête: Gratienne devait venir le prendre à
quatre heures et ils devaient aller à Saint-Cloud. C'était un de ses
grands plaisirs qu'il retrouvait là.
«Rose comprendrait-elle ces paysages si profondément civilisés, cette
nature assagie, ces coteaux aux lignes harmonieuses comme le corps
d'une belle femme couchée?»
M. Hervart se sentait fort dispos. Les malaises qui l'avaient inquiété
à la campagne avaient disparu depuis son retour. Il trouvait en
Gratienne l'accueil favorable à la réalisation de ses désirs. Elle
connaissait ses goûts, ses manies et les partageait. Bref, il se
promettait, après cette familière promenade, des heures émouvantes. Une
surprise, fort désagréable cependant, l'attendait. Après des préludes
passionnés, alors que tout son être tendait à la réalisation de l'acte,
M. Hervart eut une faiblesse. Sans doute, la tendresse habile de
Gratienne en avait triomphé. L'amour-propre, des deux parts, avait été
sauf, mais il n'en restait pas moins que, pour la première fois de sa
vie, M. Hervart avait manqué de présence d'esprit.
Le matin, il songea à Stendhal, emporta le volume à son bureau, et lut
avec une grande attention le chapitre LX de _l'Amour_. Il n'y trouva
aucun éclaircissement. Gratienne, certes, ne lui en imposait point et,
d'ailleurs, nulle femme ne lui avait jamais inspiré cette sorte de
passion mal équilibrée où le corps recule, effrayé par son audace.
«Stendhal a sans doute trouvé une des causes de l'absence d'à-propos,
mais il n'en a trouvé qu'une. Et puis, tout cela, ce n'est pas de la
psychologie, c'est de la physique. Il n'y a que de la physique. Bouret
me dira cela.»
Bouret, qui connaissait la vie de M. Hervart, s'en fit conter, point
par point, la dernière année. Ensuite, il dit:
--Bien. C'est très simple.
Bouret n'usait point de circonlocutions. Il était net et brutal. Ayant
réfléchi une minute, il continua:
--L'amour platonique a pour accompagnement fatal l'onanisme solitaire.
Le flirt simple mène aux mêmes conséquences. Le flirt double,
c'est l'onanisme à deux, hypocrite et discret. Vous voyez, c'est
comme l'almanach Liégeois. Le flirt triple, s'il existe, ce serait
encore l'onanisme à deux, mais avéré, franc. Il serait peut-être
moins dangereux que le flirt double, qui n'est autre chose que la
spermatorrhée provoquée. Aucune virilité ne résiste à cela. Les
femmes, pour une autre cause, moins facile à expliquer, y crèvent
tout comme eux. Les hommes sont fous. Que diable, si vous avez besoin
d'une femme, prenez une femme et soyez le bel animal qui remplit sa
fonction! Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles. Les jeunes filles
ont dévirilisé plus d'hommes que les Messalines. Le rêve aux étoiles,
les baisers furtifs, les serrements de mains sont presque toujours,
chez un homme impressionnable, et surtout s'il y a quelques mois ou
même quelques semaines de chasteté derrière lui, accompagnés d'une
perte séminale. Or, savez-vous ce qui arrive? On s'y habitue. Je crois
que nos organes, malgré leur étroite dépendance réciproque, ont une
certaine autonomie. L'organe éjaculateur, se voyant peu à peu dispensé
de son effort accoutumé, prend le parti de se reposer. Comprenez-vous?
Alors, la fontaine coule tant qu'elle veut. A la première sommation, ne
trouvant plus d'obstacle, elle se répand. Il faut boucher la fissure,
il faut du ciment. D'abord, bien entendu, chasteté absolue pendant un
temps indéfini. Occupations très actives, fatigue: obtenir un sommeil
de brute. Ensuite, dans deux ou trois mois, faites quelques tentatives
directes, absolument directes. Si cela va, il faudra vous marier et
vous appliquer à faire des enfants. Voilà.
--Enfin, vous me condamnez au devoir conjugal?
--C'est cela même. Et encore!
--Il faudrait donc épouser une femme que l'on n'aime pas.
--Cela serait la vraie sagesse.
--Et lui être fidèle.
--Evidemment.
--Ou bien renoncer à tout?
--Je ne vais pas jusque-là. Votre cas n'est pas désespéré. Vous avez
fui à temps.
--Je n'ai pas fui. On m'a éloigné.
--Bénissez la cruelle. Dites-moi, alors elle se laissait faire?
--Et même avec une certaine bonne grâce,
--Ce sera une femme bien dangereuse.
--Elle est si innocente!
--Il n'y a pas de femmes innocentes. Elles savent d'instinct tout ce
que nous prétendons leur apprendre.
--C'est cela, l'innocence.
--Peut-être. Mais un voluptueux délicat avec une jeune fille innocente
et amoureuse est un homme perdu.
--Je commence à le comprendre.
--Il n'y a pas, reprit Bouret, plusieurs sortes d'amours. Il n'y en a
qu'un. L'amour est physique. Le plus éthéré retentit dans l'organisme
avec autant de certitude que le plus brutal. La nature ne connaît
qu'une fin, la procréation, et si le chemin que vous prenez n'y conduit
pas, elle vous arrête et vous condamne au moins à quelque simulacre:
c'est sa vengeance. Tout sentiment intersexuel tend à l'amour, à moins
que son caractère initial ne soit bien défini ou que les partenaires
soient dans la phase fie la vie où l'amour est impossible.... Mais
je vous traite trop en ami. J'abuse. Vous paraissez songeur. Vous ne
vous intéressez pas autant à ces questions que Léonor Varin. C'est mon
élève, en physique des mœurs. Comment va Lanfranc? Il ne platonise
pas, lui, il ne flirte pas....
--Oh! non.
--Varin m'intéresse. Le connaissez-vous?
--Fort peu.
--Vous perdez. Il deviendra un de ces jours un esprit supérieur, s'il
surmonte la crise sensuelle. Je voudrais le marier.
--C'est votre panacée.
--C'en est peut-être une, mon ami, à condition qu'on prenne le mariage
au sérieux. La stabilité n'est que là. A propos, vous avez peut-être vu
la fille de des Boys? Il m'écrit de temps en temps. Nous sommes restés
amis parce que, s'il est bête, il a la bêtise laconique. Et puis, c'est
un très brave homme, et à qui je dois ma position. Or il est presque
embarrassé de sa fille. Il n'a pas de relations. Comment est-elle?
Jolie?
--Oui.
--Intelligente? Autant que femme peut l'être, s'entend?
--Oui.
--Bon caractère?
--Je pense.
--Et le principal? Santé?
--Bonne apparence.
--Hé! hé! Je vais lancer Varin à la poursuite de cette nymphe.
--Inutile, il la connaît.
--Ah! il la connaît?
M. Hervart se leva. Il craignait qu'une question imprévue ne lui fît
dire quelque sottise. Si Bouret, l'ami de des Boys, allait deviner
quelque chose? Il chercha une phrase ambiguë et la trouva:
--J'ai passé une journée chez des Boys avec Varin. Je ne sais s'il est
familier dans la maison.
Et il partit.
«En voilà une histoire! se disait-il, en songeant à sa santé, car
le reste était maintenant de second plan, pour lui. Plus de femmes!
Plus de Gratienne! Pas de pensées libidineuses! Suis-je maître de mes
pensées? Pourquoi pas de pieuses lectures?»
Il passa quelques journées assez noires, puis ordonna dans une des
salles de son musée un de ces bouleversements intempestifs qui
déroutent les amateurs. M. Hervart avait besoin de se distraire. Après
une semaine, Gratienne, inquiète, envoya un petit bleu. Il céda à la
suggestion et, le soir même, il fit, selon les rites les plus simples,
une tentative que Bouret eût trouvée prématurée. Cependant, elle
réussit merveilleusement, et M. Hervart se sentit renaître.
Etant de très bonne humeur, le lendemain à son réveil, il écrivit à
Rose, dont le silence prolongé finissait par piquer son amour-propre.