--Mon nom?... Mais.... Ah! celui qui ... l'autre?...
Il hésitait. Ce nom, qu'il n'avait presque pas entendu prononcer depuis
la mort de sa mère, lui était si peu familier qu'il ressentait une
gêne à en proférer les syllabes. Il signait Hervart, tout court. Tous
ses amis l'appelaient ainsi, aucun ne l'avant connu dans l'intimité
de la famille, et ses maîtresses, elles-mêmes, n'en avaient jamais
murmuré d'autre, les femmes d'ailleurs se servant plus volontiers
d'appellations qui conviennent à toutes les têtes, telles que mon gros
loup, mon chat bleu, ou mon lapin blanc. M. Hervart, qui était maigre,
avait surtout été appelé mon gros loup.
Il dit enfin:
--Xavier.
Rose parut satisfaite.
Elle recommença à manger des mûres, comme la veille. Comme la veille,
M. Hervart ouvrit sa loupe; il comptait les points noirs qui ornaient
le dos rouge d'une bête à bon dieu, _coccinella septempunctata_, et il
n'en trouvait que six.
Rose mit dans la paume de sa petite main, déjà toute marbrée de violet,
une belle mûre toute noire, et la tendit à M. Hervart. Comme il ne
levait pas la tête, un œil clos, l'autre absorbé, elle dit d'une voix
douce, mais sans apprêt, d'une voix délicieusement naturelle.
--Xavier?
M. Hervart ressentit une grande émotion. Il regarda Rose avec des yeux
surpris et troublés. Elle tendait toujours sa main. Il mangea la mûre
dans un baiser, puis il répéta plusieurs fois de suite:
--Rose, Rose....
--Comme vous êtes pâle! dit-elle, également émue.
Elle recula d'un pas, s'appuya au mur. M. Hervart avança d'un pas. Ils
se retrouvèrent les yeux dans les yeux. Rose attendait, très sérieuse.
M. Hervart dit:
--Rose, je vous aime.
Elle se cacha la figure dans ses mains. M. Hervart n'osait plus ni
parler, ni remuer. Il regardait les mains qui cachaient la figure de
Rose.
Quand elle se découvrit, ses yeux étaient humides, son visage grave.
Elle ne dit rien, alla cueillir une mûre, comme s'il ne s'était rien
passé. Mais, au lieu de la manger, elle la jeta, et, au lieu de revenir
vers M. Hervart, elle s'éloigna.
M. Hervart se sentait glacé. Il la regarda, immobile et triste,
rassembler les plis de sa robe et assurer son chapeau.
Arrivée aux lilas qui allaient la cacher, Rose s'arrêta, se retourna
franchement, envoya un baiser, puis, prenant son élan, disparut vers
la maison.
La scène avait duré deux ou trois minutes: dans ce bref intervalle,
M. Hervart avait beaucoup vécu. C'était l'instant le plus émouvant de
sa vie; du moins n'avait-il pas alors le souvenir d'en avoir connu
un pareil. En entendant proférer ce nom, Xavier, presque aboli de sa
mémoire, un cortège de charmantes heures anciennes était entré dans son
cœur, celles des tendresses maternelles, celles des premiers aveux,
celles des premières caresses. Il se retrouvait au début de la vie et
aussi incapable qu'à vingt ans de réflexions moroses.
Son allure changea tout à coup. Il grimpa sur la terrasse, à la force
des poignets, s'assit sur le rebord, parmi les herbes sèches, alluma
une cigarette et regarda les choses, en ne pensant à rien.
V
Leur rapide intimité ne laissa pas que de faire quelques progrès
pendant les jours suivants. Le matin, M. des Boys ne quittait pas les
ouvriers qui traçaient les allées nouvelles et, à chaque instant, il
appelait sa fille ou M. Hervart, sollicitant leur approbation.
L'après-midi, on allait regarder quelque château des environs.
Ils virent Martinvast, tours, chapelle, arceaux gothiques,
ingénieusement plies à recouvrir, sans dommage pour leurs lignes,
le frêle luxe moderne. Tourlaville, moins ancien, avait l'air plus
vétuste, sous sa robe de lierre. M. Hervart aima la grande tour
octogone, la hardiesse des toits incurvés.
Ils virent Pepinvast, tout ajouré, tout en clochetons, tout fleuri de
trèfles et d'épis. Ils virent Chiflevast, janus, gothique d'un côté, et
Louis XIV de l'autre.
Nacqueville a des parties vieilles; le principal corps semble
contemporain de Richelieu, l'ensemble est grand. C'est, par excellence,
le château français, celui que les générations ont maintenu vivant,
sans rien cacher de ses origines lointaines.
Le Vast, qui semble tout moderne, plaît par la fraîcheur du site,
les cascades où s'amuse la Saire. C'était plus humain que les vastes
merveilles qu'ils avaient admirées sans envie. Ici, on laissait se
jouer le désir.
--Pourtant, dit M. Hervart, cela a trop l'air d'un grand chalet.
M. des Boys résolut d'établir une cascade à Robinvast. Il regrettait de
ne disposer que d'un ruisseau.
Ils revinrent par La Pernelle, d'où l'œil voit se dérouler tout l'est
de la Hague, depuis Gatte-ville jusqu'à Saint-Marcouf, vaste manteau
d'émeraude que la mer, au loin, borde d'un ruban bleu.
On s'arrêta. Rose cueillit des bruyères dont s'emplirent les bras
heureux de M. Hervart. La vivacité de l'air animait ses joues et ses
yeux. Ils échangeaient des propos aimables.
--N'est-ce pas qu'il est beau, mon pays?
Un nuage cacha le soleil. Les teintes s'apalirent; on vit une ombre
marcher sur la mer, éteignant son éclat, peu à peu; mais au sud, vers
les îles Saint-Marcouf, elle brillait encore.
--Une pensée triste vient de passer sur le front de la mer, dit M.
Hervart, mais voyez....
Tout, à l'instant, redevenait radieux.
Rose envoya des baisers dans l'espace.
Il fallut reprendre le chemin de Saint-Vast, où l'on avait loué la
voiture. De là, par le petit chemin de fer qui longe un instant la mer,
avant de courir sous les pommiers, ils arrivèrent à Valognes.
Le dîner, à l'hôtel Saint-Michel, ne fut ennuyeux que pour M. des Boys,
qui commençait à déplorer la longueur de cette excursion. Que de belles
architectures, pourtant, à visiter encore, Fontenay, Flamanville. Mais
cela représentait de petits voyages.
--Nous verrons encore, dit-il, Barnavast, Richemont, l'Ermitage et
Pannelier. Cela peut se faire en une après-midi.
Ils ne purent rentrer à Robinvast que fort tard. L'obscurité toléra
dans la voiture quelques privautés: la jambe de M. Hervart chercha
celle de Rose et la trouva; leurs mains aussi se rencontrèrent un
instant, sous prétexte de maintenir en équilibre les bruyères que Rose
tenait sur ses genoux.
Mme de Boys les attendait, un peu inquiète. Elle embrassa sa fille avec
frénésie. Rose se mit à rire, tout à fait énervée, voulut boire, puis,
ayant bu, voulut manger.
--C'est cela, dit M. Hervart, nous allons souper.
Il se reprit:
--C'est pour rire, je n'ai nullement faim.
Mais cette idée amusa Rose, qui apporta dans le salon toutes sortes
de choses, jusqu'à une bouteille de cidre mousseux, trouvée dans un
placard.
--Hervart a vingt-cinq ans, dit M. des Boys, qui voyait son ami aider
Rose dans ses préparatifs. Bonsoir, moi je vais me coucher.
--A vingt-cinq ans, dit Hervart, on ne sait que faire de la vie. On a
tous les atouts dans son jeu. On jette ses cartes au hasard, et on perd.
--Il parle de jouer, maintenant? dit M. des Boys, qui fermait les yeux.
Rose se mit à rire aux éclats.
--Vous montez vraiment? dit Mme des Boys, l'air fatigué. Il faut donc
que je reste.
Mais bientôt, elle s'ennuya. Il était minuit et demi. Elle essaya
d'emmener sa fille.
--Encore dix minutes, maman.
--Eh bien, je vous laisse. Je t'attends dans dix minutes.