FRANCE

La nouvelle combinaison ministérielle que nous avons enregistrée dans

notre précédent bulletin a provoqué un vif mécontentement dans les rangs

de la droite légitimiste et aura probablement pour résultat de détacher

de la majorité gouvernementale une partie de ce groupe parlementaire; le

gouvernement trouvera, il est vrai, d'un autre côté, d'amples

compensations, mais ce revirement n'en est pas moins le point de départ

d'une situation nouvelle et dont il est difficile de prévoir l'issue.

Le caractère du changement introduit dans notre système politique par la

prorogation septennale des pouvoirs du maréchal-président était loin, en

effet, d'être interprété de la même manière par tous ceux qui avaient

appuyé cette prorogation de leur vote; selon les uns, on avait surtout

eu pour objet de créer un pouvoir anonyme, à l'abri duquel il serait

toujours loisible de travailler à une restauration monarchique; selon

les autres, le vote du 19 novembre avait créé un gouvernement réel, dont

l'existence ne saurait plus être mise en péril par les attaques et les

compétitions des partis et que personne n'aurait plus le droit de

chercher à détruire. Or, c'est précisément dans ce dernier sens que

s'est modifié le cabinet du 24 mai en se séparant de MM. Ernoul et de la

Bouillerie, et en faisant appel au concours de MM. Depeyre et de Larcy.

Bien qu'appartenant, comme leurs prédécesseurs, à la droite, MM. Depeyre

et de Larcy étaient placés, comme on l'a dit, à la gauche de ce groupe;

leur situation parlementaire leur permettait de se rallier à un

programme inacceptable pour MM. Ernoul et de la Bouillerie, qui avaient

notoirement joué un rôle actif dans la campagne monarchique; d'ailleurs,

MM. Depeyre et de Larcy n'avaient pas accepté sans difficultés les

portefeuilles qui leur étaient offerts, et il n'aurait pas fallu moins,

assure-t-on, pour les y décider, une l'intervention personnelle du

maréchal-président. On conçoit qu'en présence de complications aussi

épineuses, l'enfantement du nouveau ministère ait été des plus

laborieux; il ne faut donc plus s'étonner des lenteurs qui ont présidé à

sa formation.

Les effets de la scission que nous signalions en commençant n'ont pas

tardé à se manifester; le spectacle que nous donne l'Assemblée depuis

huit jours montre clairement que l'ancienne majorité du 24 mai est en

pleine dissolution. La loi de prorogation portait, on s'en souvient,

que, dans les trois jours de sa promulgation, aurait lieu la nomination

de la commission chargée de l'examen des lois constitutionnelles; or, le

scrutin ayant pour objet la nomination de cette commission a commencé le

20 novembre, et au moment où nous écrivons il n'est pas encore terminé;

depuis huit jours, les urnes circulent dans l'Assemblée à chaque séance

sans qu'il en ait encore pu sortir trente noms réunissant la majorité

nécessaire; et cependant, le chiffre de cette majorité nécessaire

diminue chaque jour en raison du nombre toujours croissant des

abstentions; sur les vingt-huit commissaires nommés jusqu'à présent,

deux seulement l'ont été à une majorité dépassant quatre cents voix, et

cette majorité ne s'élevait plus qu'à trois cents voix pour les deux

derniers.

Dans la séance de l'Assemblée nationale du 28 novembre, M. le

vice-président du conseil a donné lecture du projet de loi sur les

maires et les attributions de la police municipale. Ce projet se compose

de quatre articles. Le premier attribue au président de la République la

nomination des maires et des adjoints dans les chefs-lieux de

département, d'arrondissement et de canton; aux préfets, dans les autres

communes; et, en vertu de l'article 2, ces nominations doivent avoir

lieu dès la promulgation de la loi. L'article 3 accorde aux préfets et

aux sous-préfets les attributions du préfet de police, et l'article 4

rend les dépenses de police obligatoires pour les communes. Ce projet de

loi, qui va enlever aux radicaux le dernier élément de force qu'ils

possédaient dans le pays, a naturellement excité toutes les colères de

l'opposition, qui a fait ressortir sur tous les tons et dans tous les

journaux dont elle dispose le démenti que se donnera en le votant la

majorité naguère si résolument décentralisatrice. Mais si l'opposition a

ses raisons pour crier, la majorité a les siennes aussi sans doute pour

agir comme elle le fait. Ajoutons que le projet de loi sur les maires

n'est qu'une garantie provisoire que se donne le gouvernement, en

attendant le vote dés lois organiques municipales.

L'Illustration, No. 1606, 6 décembre 1873 · 第 3 / 31 题