III

Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à peu près les mêmes errements,

on peut ranger deux hommes de valeur: Stanislas de Guaita et le docteur

Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Leur cas est assez spécial.

Ce sont deux grands érudits qui connaissent à fond la littérature

kabbalistique, gréco-égyptienne et tout l’hermétisme du Moyen âge. Ils

sont également au courant des travaux des orientalistes, des

égyptologues, des théosophes et des recherches de nos occultistes

purement scientifiques. Ils savent aussi que les textes qu’ils invoquent

sont des apocryphes extrêmement suspects; et quoiqu’ils le sachent et

parfois le proclament, ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y

confinent et fondent sur eux leurs théories, comme s’il s’agissait de

documents authentiques et indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la

partie la plus importante de son œuvre sur la «Table d’émeraude», un

apocryphe de l’apocryphe Trismégiste, après avoir déclaré: «Nous ne

chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution et la date de l’un

des documents les plus magistralement initiatiques que nous ait transmis

l’antiquité gréco-égyptienne.

«Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre amphigourique d’un rêveur

alexandrin, d’autres taxent même ce document d’apocryphe du Ve siècle.

Quelques-uns le veulent de quatre mille ans plus ancien.

«Que nous importe... Il est certain que cette page résume les traditions

de l’antique Égypte[59].»

[59] STANISLAS DE GUAITA, _La Clef de la Magie noire_, p. 119.

Ce n’est pas certain du tout, attendu que les monuments authentiques de

l’Égypte des Pharaons ne nous fournissent absolument rien qui confirme

ce résumé abscons, et le «Que nous importe», n’est-il pas bien cavalier

quand il s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte de sa doctrine?

De son côté, Papus consacre un volume entier au commentaire du Tarot,

dans lequel il voit le plus ancien monument de la sagesse ésotérique,

alors qu’il sait mieux que personne qu’on n’en retrouve pas de traces

authentiques avant le XIVe siècle.

En signalant cette faille bizarre à la base de leur œuvre,--et

naturellement elle a de nombreuses ramifications,--je n’entends

nullement suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de cette œuvre

extrêmement intéressante, pleine d’aperçus originaux, d’intuitions,

d’hypothèses, d’interprétations, de rapprochements ingénieux, de

recherches et de trouvailles curieuses. Ils savent tous deux beaucoup de

choses oubliées ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois; et si

Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes, de Guaita soigne

toujours, presque à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante

et un peu compassée.

Le grand secret · 第 79 / 108 题