II

Il est vrai que de leur côté, ces traditions juives mêlèrent leurs flots

abondants à ceux des autres religions orientales qui du Ier au VIe

siècle envahirent la théosophie et la philosophie grecque et romaine et

firent qu’on remit en question et qu’on se reprit à étudier de plus près

les croyances et les théories sur lesquelles on avait vécu. Il y eut

alors, dans le monde intellectuel, et surtout à Alexandrie où

confluaient toutes les races et toutes les doctrines, une étrange fièvre

de curiosité, d’inquiétude et d’activité. Pour la première fois,--elle

le croyait du moins,--la philosophie hellénique se trouvait directement

en contact avec les religions et les philosophies orientales,

audacieuses, grandioses, abyssales, que jusqu’alors elle ne connaissait

que par ouï-dire ou par bribes parcimonieuses. Les Gnostiques

apportaient entre autres les doctrines de Zoroastre; les énigmatiques

Esséniens, théosophes et théurgistes, venus des bords de la Mer Morte,

qui disparurent assez mystérieusement, bien qu’au temps de Philon ils

fussent au nombre de 40.000, ou finirent par se confondre avec les

Gnostiques, représentaient sans doute plus directement l’élément hindou;

les Kabbalistes d’avant la Kabbale écrite ravivaient les enseignements

de la Perse, de la Chaldée et de l’Égypte, les Chrétiens s’éveillaient

entre la Bible et les légendes de l’Inde, les Néo-platoniciens qu’on

pourrait plus justement appeler les Néo-orphiques ou Néo-pythagoriciens,

revenaient aux vieux philosophes du VIe siècle avant notre ère et

s’efforçaient d’y retrouver des vérités trop longtemps méconnues que les

révélations orientales remettaient brusquement en lumière.

Nous n’avons pas à étudier ici cette effervescence qui est une des

crises les plus intenses et, à certains égards, les plus fécondes que

l’on constate dans l’histoire de la pensée humaine. Pour ce qui nous

intéresse en ce moment, il suffit de noter qu’au point de vue de l’idée

de Dieu, de la cause première, de l’esprit pré-cosmique, ou de la

réalité absolue qui précède tout être manifesté ou conditionné, comme au

point de vue de l’origine, du but, de l’économie de l’univers et de la

nature du bien et du mal, elle ne nous apprend rien que nous n’ayons

trouvé dans les religions et les philosophies antérieures. Les

manifestations de l’Inconnaissable, la division de l’Unité primordiale,

la descente de l’esprit dans la matière sont attribuées au _Logos_ et

changent de nom sans changer de ténèbres. Pour tenter d’expliquer les

contradictions insolubles entre un dieu immobile et un univers sans

cesse en mouvement, entre un dieu inconnaissable qu’on finit par

connaître dans tous ses détails, entre un dieu bon qui crée, veut ou

permet le mal, on imagine d’abord une triple hypostase, puis une foule

de divinités intermédiaires, démiurges ou dédoublements de Dieu, Éons,

facultés ou attributs divins personnifiés, anges et démons. Dans le

remous de ces spécialisations, de ces distinctions, de ces subdivisions

ingénieuses, subtiles et inextricables, le simple et immense aveu de

l’Inconnaissable est bientôt submergé d’un tel flot de paroles qu’on ne

l’aperçoit plus. On ne tarde pas à l’oublier complètement, on n’y fait

plus allusion, et l’Inconnu suprême engendre tant de divinités

secondaires et si bien connues, qu’il n’ose plus rappeler aux hommes

qu’ils ne le connaîtront jamais. Naturellement, plus il y a de mots et

d’éclaircissements, plus les vérités primitives sur lesquelles on

travaille s’effacent et s’obscurcissent; si bien qu’après avoir atteint

ou regagné dans Philon, et surtout dans Plotin, les plus hauts, sommets

de la pensée et être descendu d’une part aux élucubrations du casse-tête

chinois qu’est le fameux «Pistis-Sophia» attribué à Valentin et de

l’autre aux prétendues révélations de Jamblique sur les mystères

égyptiens, révélations qui ne révèlent rien du tout, tout ce mouvement

gnostique et néo-platonicien finit, avec les successeurs de Valentin et

les continuateurs de Porphyre et de Proclus, par sombrer dans la plus

puérile logomachie et la plus vulgaire sorcellerie.

Il est donc inutile d’insister; non que l’étude de cette effervescence

soit sans intérêt; au contraire, il est peu de moments dans l’histoire

où l’intelligence ait eu à affronter des problèmes aussi nouveaux, aussi

complexes, aussi ardus; où elle ait fait preuve de plus de puissance, de

vitalité et d’enthousiasme. Mais ce que j’en ai dit suffit à mon dessein

qui est simplement de montrer que les occultistes de la Grèce et surtout

ceux du Moyen âge qui nous intéressent particulièrement parce qu’ils

sont plus près de nous et que leur souvenir est demeuré plus vivace,

n’ont rien à nous apprendre d’essentiel que nous ne connaissions déjà

par l’Inde, l’Égypte et la Perse.

Le grand secret · 第 68 / 108 题