On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples;
et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces
intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus
confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y
aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas
trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas
trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce
sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le
plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou
trop hâtives; mais que ces premières confirmations ou commencements de
confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif
aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces
premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines; mais nous
nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce
que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système
religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science; sans
compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des
conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre
ou la circonférence; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent
tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la
périphérie.
Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni
expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu; ou plutôt le
seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles,
dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse.
C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre
vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront
jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne
prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles; et
nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la
hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou
suprême, ni sa pensée dernière; mais cela n’empêche pas que nous ne
devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne
pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne
connaître rien; et si d’autres sciences que la science proprement ou
improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et
plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les
rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop
légèrement jusqu’ici.