Depuis le 6 septembre, notre situation militaire s'est complètement
transformée. Nos armées, qui s'étaient retirées progressivement devant
l'action violente des Allemands, ont, au moment choisi par leur chef, le
général Joffre, repris l'offensive sur toute la ligne. La retraite des
23 corps ennemis (plus d'un million d'hommes), poursuivis par les
troupes françaises et britanniques, en nombre presque aussi énorme, est
aujourd'hui générale. C'est par l'aile droite allemande (armée du
général von Kluck), entre Meaux et Château-Thierry, que ce mouvement de
recul a commencé devant les attaques énergiques des troupes
franco-anglaises. Le 10, il était de 60 à 75 kilomètres; le 11, il
prenait toute l'apparence d'une déroute qui emportait cette aile
allemande jusqu'à 100 kilomètres en arrière, jusqu'à l'Aisne, que nous
avons franchie à sa suite. Vers l'Est, ce recul s'est communiqué à la
Garde prussienne qui a été rejetée au Nord de la Marne. Puis il a gagné
le centre qui, désespérément, essayait de nous rompre près de
Vitry-le-François. Cette ville, où l'ennemi avait installé le quartier
général de son VIIIe corps, et s'était fortifié, a dû être évacuée par
lui dans le plus grand désordre. Son extrême-gauche elle-même a cédé
dans le Sud de l'Argonne où, d'après les derniers renseignements reçus à
l'heure où _L'Illustration_ va s'imprimer, l'armée du kronprinz
resterait seule accrochée, sans ligne de retraite assurée.
Cette bataille d'une semaine, ou plutôt cet ensemble de batailles, qui
conservera probablement dans l'histoire le nom de _bataille de la
Marne_, a entraîné des résultats heureux pour nous, non seulement sur
tout le front, de l'Oise à l'Argonne, mais encore à l'Ouest et à l'Est.
D'un côté, les Allemands ont dû évacuer Amiens: de l'autre, Lunéville,
que nous avons réoccupée, ainsi que Raon-l'Etape, Baccarat, Saint-Dié,
Pont-à-Mousson, revenant ainsi jusqu'à la frontière.
C'est une grande victoire, une «victoire incontestable», selon les
termes mêmes employés par le général Joffre dans son ordre du jour de
félicitations à ses armées.
Dans un autre ordre du jour, celui qui précéda la formidable lutte, le
commandant en chef avait dit:
«Au moment où s'engage une bataille d'où dépend le salut du pays, il
importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en
arrière; tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler
l'ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte,
garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de
reculer...»
Or, presque en même temps, le 7 septembre, le général commandant le
VIIIe corps allemand, adressait de son côté à ses troupes des
exhortations non moins solennelles:
«... Demain, la totalité des forces de l'armée allemande, ainsi que
toutes celles de notre corps d'armée, devront être engagées sur toute la
ligne allant de Paris à Verdun pour sauver le bien-être et l'honneur de
l'Allemagne. J'attends de chaque officier et soldat, malgré les combats
durs et héroïques de ces derniers jours, qu'il accomplisse son devoir
entièrement et jusqu'à son dernier souffle. Tout dépend du résultat de
la journée de demain.»
Les deux commandants attachaient donc le même prix à l'issue de la
bataille de la Marne. Et l'importance de notre victoire ne peut pas
aujourd'hui être contestée, même par l'ennemi.
Est-elle définitive? Pas encore. Un nouvel et grand effort va être
demandé à nos soldats déjà si fatigués; ils le donneront et puiseront de
nouvelles forces dans leur succès.
Un point définitivement acquis, c'est que les armées allemandes, après
s'être approchées si près de Paris, n'auront rien pu tenter contre notre
capitale dont les défenses, depuis le début de la guerre, ont été
considérablement renforcées et dont le nouveau gouverneur, le général
Galliéni, s'est montré décidé à aller jusqu'au bout. Une attaque
brusquée sur le front nord n'était plus possible. Quant à une attaque
régulière, elle n'aurait pu être entreprise qu'en prélevant plusieurs
corps d'armée sur ceux qui avaient d'abord à lutter contre le général
Joffre. Or ces corps d'armée sont aujourd'hui en pleine retraite.
[Illustration: LE GÉNÉRAL GALLIÉNI
Gouverneur militaire et commandant des armées de Paris.
_On eût cherché vainement à qualifier d'un mot le caractère de ce chef.
Lui, sans le vouloir, s'est exactement dépeint: «Jusqu'au bout», a-t-il
dit, et ce pourrait être sa devise, et c'est sa psychologie. Quand
d'autres, qui n'avaient rien à dire, s'efforçaient de discourir, le
général Galliéni, qui devait parler, n'a proféré que quelques phrases.
On l'avait chargé de défendre Paris; il annonça simplement aux Parisiens
qu'il tiendrait jusqu'au bout. Il n'y a pas de littérature plus belle.
C'est celle d'un homme d'action, la seule que la France ait à entendre
en ce moment. Le soldat du Sénégal, du_ _Soudan, de l'Indo-Chine et de
Madagascar, qui partout montra qu'il était non seulement un conducteur
d'hommes, mais un organisateur, à la fois audacieux et ordonné, se
souvient, en ces instants tragiques, de sa jeunesse attristée. Jeune
sous-lieutenant, il connut les affres de Sedan et la captivité en
Allemagne. Entendant enfin sonner l'heure bénie de la revanche, il est
demeuré calme et s'est seulement proposé d'accomplir son devoir jusqu'au
bout. Le général Galliéni nous a donné une leçon de stoïcisme élégant et
discret._
Dans un prochain numéro, nous publierons un portrait en couleurs du
général Joffre.]
[Illustration: Embarquement de tirailleurs à Alger.--_Phot. Geiser_]
[Illustration: PRISES DE GUERRE A BELFORT.--Biplan blindé allemand
«Albatros» capturé à Cernay, le 11 août, et canons pris à Dornach, près
de Mulhouse.--_Phot. Drouin._]
[Illustration: UNE POIGNÉE DE BRAVES _Dessin de GEORGES SCOTT._]
_Ces braves sont des chasseurs alpins. Tous les Français connaissent ces
soldats alertes et vigoureux qu'on voit passer parfois dans nos villes,
sanglés dans leur vareuse bleu sombre, la molletière enroulée
symétriquement de la cheville au jarret, le béret crânement enfoncé sur
la tête. Mais c'est surtout dans leurs montagnes que ces bataillons
d'élite composent, en action, de martiales cohortes. L'alpenstock au
poing, gravissant des roches, franchissant des glaciers, ils affrontent
tous les pics, se glissent par tous les cols, poussant ou tirant leurs
mulets chargés des canons et des vivres. On peut dire que pour eux toute
manoeuvre est une action héroïque, et la guerre n'a pu que les trouver
tout prêts. Aussi ont-ils accompli tout de suite des prouesses, dans les
Vosges et dans les Ardennes. Cent faits d'armes qui n'ont pu être encore
relatés, mais qui le seront sans doute bientôt, révéleront la hardiesse
et la force de nos chasseurs qui, aux heures les plus difficiles et
tragiques, montraient non seulement du sang-froid et de l'entrain, mais
même de l'allégresse sous le feu. On s'est aperçu quelquefois que les
chasseurs alpins étaient animés d'un viril esprit de corps: la guerre
vient de montrer qu'ils avaient de justes raisons de mutuellement
s'estimer._
[Illustration: LA BATAILLE DE L'ILLE DE LA MARNE _Dessin de L.
TRINQUIER._
Les positions approximatives des armées ont été tracées d'après les
données fournies par les communiqués officiels, jusqu'au 11 septembre
inclus.--Depuis cette date, la retraite des armées allemandes a continué
au Nord de Soissons et de Reims, pour s'arrêter sur l'Aisne.]
[Illustration: POUR ARRÊTER DEVANT LA MARNE LES FORCES ALLEMANDES.--Le
pont de pierre de Lagny détruit par les sapeurs du génie.]
[Illustration: Ce qui reste du pont de fer sur la Marne à Lagny.]
[Illustration: Maison bombardée à la Ferté-sous-Jouarre.]
[Illustration: Le village de Chauconin, près de Meaux, incendié par les
Allemands et repris par les Français.]
[Illustration: Les Marocains au butin, fouillant dans les équipements et
les bagages abandonnés par l'ennemi.]
[Illustration: Une ambulance installée par les Allemands dans l'église
de Neufmoutiers et abandonnée par eux dans leur fuite.]