I
Que la musique est nostalgique! Comme elle évoque douloureusement
les vieux souvenirs! Et combien lamentable, au fond du crépuscule de
Novembre, le son pleurard de l'orgue de Barbarie qui joue une ancienne
polka!
Un ancien air de polka qui faisait sauter tout Paris il y a quinze
ans, quand vous en aviez dix-huit à peine, madame! Oui! vous, la
pauvre blonde flétrie, qui portez un chapeau de velours bleu bien fané
pour ses brides neuves, et qui poussez la petite voiture où dort votre
troisième bébé, sous les platanes sans feuilles du triste boulevard de
banlieue.
Comme vous étiez jolie, du temps où l'on tapotait cette polka dans
les sauteries bourgeoises à verres de sirop et à gâteaux secs! Quelle
matinée de printemps vous faisiez alors avec votre frais visage d'un
ovale corrégien et ces admirables cheveux ondés, couleur de blé mûr,
dont vous avez perdu la moitié, hélas! à votre deuxième couche!
Sans dot!... Oui! vous n'aviez pas de dot. Pouvait-il en être
autrement pour la fille d'un honnête sous-chef, n'obtenant
régulièrement de ses supérieurs que cette note désespérante: «Bon et
modeste serviteur, très utile dans son emploi», de ce pauvre bonhomme
qui, dans les bals où il vous accompagnait, n'osait pas s'asseoir à la
table de whist à dix sous la fiche, et tâtait constamment la poche de
son gilet, pour s'assurer qu'il n'avait pas perdu les trois francs du
fiacre de nuit?
Sans dot!... Toutes les glaces du salon vous disaient que vous n'en
aviez pas besoin, quand vous entriez au bras de votre père, radieuse
dans un brouillard rose. Qui pouvait se douter que la maman, restée au
logis pour cause de toilette, avait repassé votre jupon sur la table
de la salle à manger et que vous-même aviez coupé et cousu votre robe?
N'étiez-vous pas gantée jusqu'au coude? Comment aurait-on su que vous
aviez des piqûres d'aiguille au bout des doigts?
Écoutez la vieille polka que joue l'orgue de Barbarie haletant, au
fond du crépuscule de Novembre. Ne dirait-on pas le chant d'une folle,
entrecoupé de sanglots?
Il vous invitait souvent à la danser avec lui, cette polka, le beau
jeune homme brun, à la moustache militaire, si élégant dans son frac
bien coupé, que, dans vos pensées, vous appeliez par son petit nom,
Frédéric. Il vous invitait à la danser avec lui, cette polka, et la
mazourke aussi, et la valse. Votre voix tremblait un peu, quand vous
répondiez: «Oui, monsieur;» et votre main aussi tremblait, quand vous
la mettiez dans la sienne. Car c'était un fils de famille, un assez
mauvais sujet, disait-on, qui avait eu un duel,--quel prestige!--et
dont le père avait deux fois payé les dettes.
Comme il vous entraînait par la taille, d'une main ferme, et, dans les
minutes de repos où vous vous appuyiez sur son bras, toute souriante
et respirant vite, comme il vous troublait en vous regardant tout
à coup dans les yeux et en vous adressant, d'une voix basse et
chaude,--sur un rien, sur un détail de votre toilette, sur la fleur de
vos cheveux,--un compliment très respectueux dans les termes, mais où
vous deviniez on ne sait quel sous-entendu, qui vous faisait à la fois
peur et plaisir!
Hélas! un jeune gaillard comme M. Frédéric n'était pas fait pour
s'attarder dans les bals à verres d'orgeat. Il s'en alla vers d'autres
fêtes; et, sans vous l'avouer à vous-même, vous en fûtes triste,
n'est-ce pas? Puis deux, trois, quatre, cinq années s'écoulèrent. Vous
ne mettiez plus de robe rose, étant devenue un peu pâle, et, dans les
sauteries bourgeoises où le répertoire musical ne change guère, on
jouait toujours la vieille polka qui vous rappelait M. Frédéric.
A la fin, il a fallu voir les choses comme elles étaient, prendre un
parti, et vous avez épousé le timide garçon qui faisait danser les
demoiselles osseuses et frisant la trentaine. Jadis, vous aviez plus
d'une fois oublié son tour de quadrille, bien qu'il fût inscrit sur
votre petit carnet d'ivoire. Alors il vous faisait un peu pitié,
convenez-en, ce bon M. Jules, avec ses cravates blanches trop empesées
et ses gants nettoyés à la gomme élastique. Vous l'avez épousé,
pourtant, et c'est, après tout, un travailleur, un brave père de
famille. Il est maintenant sous-chef, comme feu monsieur votre père,
et il obtient la même note décourageante: «Modeste et utile serviteur;
à maintenir dans son service.» Quand vous lui avez donné son deuxième
garçon, il est venu un peu d'ambition au pauvre homme, et, pour avoir
de l'avancement, il a publié deux petites brochures spéciales; mais on
s'est acquitté envers lui en le décorant des palmes académiques.
Trois enfants,--deux fils d'abord, et une gamine, venue bien plus
tard,--c'est lourd! Heureusement que l'aîné est au collège, pourvu
d'une demi-bourse. Avec beaucoup d'économie, on joint les deux bouts.
Mais quelle vie médiocre et triviale! Le père, lui, part dès le
matin, en emportant son déjeuner--un pain fourré et une fiole d'eau
rougie--dans les poches de son pardessus; car, avant de s'installer
sur son rond de cuir ministériel, il va faire un cours de géographie
dans les pensionnats de jeunes filles. Vous, madame, vous n'avez pas
le temps de vous ennuyer, et la journée est courte pour qui a tant à
faire. Cependant, jamais un plaisir! Depuis un an, vous n'êtes allée
qu'une fois au spectacle, en Septembre dernier, voir le _Domino noir_,
avec des billets de faveur.
Vous êtes résignée, vaincue, sans doute. Mais ce vieil air de polka
que joue toujours l'orgue obstiné vous fait souvenir que, l'autre
soir, poussant comme aujourd'hui devant vous la petite voiture où dort
votre enfant, et traversant ce même boulevard, vous avez failli être
écrasée par une fringante victoria, et que vous avez reconnu, bien
installé sous les couvertures, le beau M. Frédéric en personne, resté
le même, ayant l'air toujours jeune des gens heureux, qui vous a jeté
un regard dur en criant: «Maladroit!» à son cocher.
N'est-ce pas, que cet orgue est insupportable?... Il se tait,
heureusement. Et voici que la nuit monte. Là-bas, au bout du triste
boulevard de banlieue, sur la fumée rouge qui succède au coucher du
soleil, le gaz qu'on allume fait éclore ses étoiles blêmes. Rentrez
à la maison, madame Jules. Votre second fils doit être déjà revenu de
l'école, et, quand vous n'êtes pas là, il n'apprend jamais sa leçon
du lendemain avant le dîner. Rentrez à la maison, madame Jules. Votre
mari va bientôt revenir de son bureau, plein de fatigue et de faim,
et vous savez bien que, sans vous, la petite bonne à vingt-cinq francs
par mois serait incapable de «raccommoder» avec des pommes de terre et
des oignons le reste du boeuf d'hier soir.