PREMIÈRE PARTIE

Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de

Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un

spectacle étonnant.

Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul

barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à

peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le

Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts

lampadaires qui font à la place une modeste ceinture de clarté, des

hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme

tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine?

--N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi.

Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne.

Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais

aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs

isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme

nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au

centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus

autre chose.

Face à la Concorde, une rangée d’agents de police défendait l’accès à

la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les

bas-côtés du monument.

--Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils.

On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était

occupé.

J’essayai de me faufiler dans la foule.

--Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.

On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions

les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes,

enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et

respectueuse attente, tous tournés vers le trou d’ombre où, sous la

voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.

Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des

pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.

--Je ne vois rien, lui dis-je.

Il eut un sourire bref.

De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la

petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront

se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le

Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps

pour la faire naître à jamais?

J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à

l’Arc de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se

souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée.

Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa

détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas,

elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.

Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse

qui s’élève, et la _Marseillaise_, jouée sous la voûte.

D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant

moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il

amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se

contractent parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on

ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et

cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la

gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?

Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit

où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a

plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se

passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui

s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse?

Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du

côté de l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine

toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut

pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant,

sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand

nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le

porche béant d’ombre de l’église interdite?

Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du

magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui

s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais

quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie

théâtrale.

Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes

insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment

suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.

Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous

repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé,

je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes

républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly,

dans la foule consternée, un large couloir.

--Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.

La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant.

Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de

tout leur poids contre nous.

Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe

et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu

du couloir sur nous conquis.

--On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré

d’argent.

Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore,

et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la

foule. Par là non plus on n’entrait pas.

--Alors, par où?

--Par l’avenue de Wagram.

Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès.

Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit.

--Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service

organisateur.

--Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil.

Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à

l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant

le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de

police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés.

Un garde républicain répondait à une femme en cheveux:

--Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous:

allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant.

La messe sublime était bien finie.

Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse.

Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers

nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je

m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.

* * * * *

L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe,

est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de

l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue,

elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne

donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces

incertains que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y

attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les

bourses; le XVIᵉ arrondissement y descend et le XVIIᵉ des faubourgs y

monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les

catégories sociales.

Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez

moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas

m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de

s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences

une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de

Wagram.

Ainsi, les mains dans les poches de mon manteau, je marchais assez

vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne

me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et

mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment

satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus

tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.

Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis

plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento

et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants,

s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en

mieux à mesure que je me hâtais de moins en moins, tout Paris le

fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.

Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au

rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux

hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument,

faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait

du pied le sol.

Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix

pauvre:

--_Qu’est-c’ qui dégot’_

_Le fox-trott_

_Et mêm’ le shimmy?_

_Les pas englisch,_

_La scottisch,_

_Et tout c’ qui s’ensuit?_

_C’est la Java,_

_La vieill’ mazurka_

_Du vieux Sébasto..._

Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la

désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse

qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.

Mais le chétif orchestre se tut.

--Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez

six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous.

Des mains se tendirent vers elle.

--Demandez la _Java_! Six chansons pour un franc.

A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse.

Je le regardai.

--Tout de suite! dit-elle.

Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon

regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme

pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du

cercle, s’éloignait promptement.

--Voilà une tête que je connais, me dis-je.

Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde,

m’avait-il semblé...

--Au deuxième! annonça la chanteuse.

Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais

un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs.

Des badauds chantonnaient.

--Tu es stupide, me dis-je.

Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà

rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu?

--Demandez la _Java_! dit encore la chanteuse.

L’orchestre de nouveau s’était tu.

--Demandez!

Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons.

Puis elle annonça:

--Nous allons vous chanter maintenant _Le P’tit Rouquin du Faubourg

Saint-Martin_, le grand succès de Fortugé.

--Non, merci, me dis-je.

Et à mon tour je me retirai du cercle.

La chanteuse commençait:

--_Papa était blond,_

_Beau comme Apollon,_

_Il s’ coiffait à la Ninon._

J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique.

Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là,

devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru

reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne.

J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était

absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand

même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe

blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître.

J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit.

Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager. A

peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce

donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je

le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure?

Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne

reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de

mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la

chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de

plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à

son envie après réflexion?

Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée

cependant ne s’en détachait pas.

Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les

voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais

décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.

--Mon homme à la barbe blonde?

Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un

roman d’aventures de la plus basse qualité?

Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise

qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.

J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine

narquoise. Toute ma conscience me revenait.

Je descendis au point où je devais descendre, sans hâte, comme un

monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de

ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de

cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.

* * * * *

Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de

ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables

plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées.

Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a

pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est

intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie,

même banale, s’il se trahit en public en laissant paraître son

attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.

J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet

air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient

pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.

Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait

l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la

quittant.

Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de

solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup

me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets

que j’étais allé réveiller sous l’Arc de Triomphe, ils me tiendraient

impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de

beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je

serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose.

Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se

hâtait, elle, vers son bonheur?

Son bonheur?

--Marthe...

Un nom m’ouvrait les lèvres.

Puis, aussitôt, et plus fort:

--Maurice...

Je m’arrêtai.

Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout

haut le nom de mon ami Maurice.

--Maurice?

Je levai les épaules.

Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont,

sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.

Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je

de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon

ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort

peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je

m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.

--Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans

recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une

syphilis.

J’étais accablé.

Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux

que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y

prêter.

--Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon

vieux docteur Pagès.

En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait

trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi

paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice

formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.

--Pauvre Marthe!

Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la

guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait

rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait

pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque

je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le

voulut, le cadavre de son mari.

Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En

partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte,

emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer

malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de

la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin

de toute une génération massacrée, dans l’ombre propice, au milieu de

la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois

assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles.

L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste,

je l’ai dit. Tout s’expliquait.

J’arrivais à ma porte.

J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas

ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le

feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans

bruit, sans éclat, sans offense.

Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si

peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais

certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme

dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais

je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement

d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont

le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples

imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on

puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!

--Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux

docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.

Je me promettais de lui conter...

--Rien du tout, décidai-je.

A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?

Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.

* * * * *

Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je

n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse

populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si

j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le

trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur

mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais

que pouvait-elle craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice

quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?

Au reste, il ne le lui avait pas caché.

--Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous

devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême,

un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de

grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et

j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas

que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes

vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme

qui s’introduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est

une rivale terrible.

--Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore

que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de

la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il

apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût

m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à

l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te

considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.

J’avais protesté, bien entendu.

--Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire,

puisque l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages.

Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir

rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés

d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous

vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas

même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait

la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»

C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il

est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice

n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.

N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que

Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard

de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si

j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour.

Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant

que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables

façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:

--Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les

Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour

après-demain.

Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:

--A moins que Georges ne veuille nous accompagner.

Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus

n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.

Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui

qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un

peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais

chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans

rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la

joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le

refusais que modérément.

Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le

regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de

désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce

qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de

livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus

en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont

l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.

Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de

la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne

et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les

découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent:

«Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je

l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour

moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les

autres.

Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas

tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur

bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût

heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à

cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais

l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne

fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de

Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi,

elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas

nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je

n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas

leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de

contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux,

l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois

beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je

sais.

Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre

1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement le goût

de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce

qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est

beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir

oublier tout le reste!

* * * * *

Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci

de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu

l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie

heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont

plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins

d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’autrui enchante le

nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de

mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et,

même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent

qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient

comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe

d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde.

Il n’y a lieu que de le constater.

Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine

de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de

Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus

atroce les heures de la catastrophe qui les anéantit. Marthe avait

survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir?

Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je

précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un

excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue,

et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la

mémoire d’un homme.

On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de

leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose

de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a

pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu

Maurice mort, je ne l’ai pas vu tomber.

Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux

qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute

que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un

jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice

était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,--le peloton de

mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois

de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice,

faveur obtenue par de hautes protections.

En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de

mitrailleuses dont on nous dotait. La nouvelle unité s’était organisée

vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions

reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous

arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier

du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos

nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves

permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades

vers la ville si proche.

Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à

débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis,

pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements.

Février s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de

Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui

tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois

semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait

Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre,

Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous

destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le

printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous

respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de

Chantilly.

Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:

--Le bataillon est relevé par des territoriaux. Nous remontons en

ligne.

Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme

toujours.

--Verdun? nous demandions-nous.

Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les

hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie,

devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et

jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant

notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors

que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de

connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je

n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice, ni le loisir de

m’échapper à Paris.

--Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.

J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement.

Mais sa compagnie était partie par le premier train.

C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des

artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un

zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous

cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis

de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous

n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre

attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que nous n’arriverions

jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.

A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous

ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:

--Regardez-moi ce défilé de saligauds!

J’étais prêt à répliquer de verte manière.

--Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas

encore aperçu.

Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me

répondit:

--Vous aurez de mes nouvelles.

A la vérité, je n’en eus pas.

Mais quoi! Vais-je égrener des souvenirs de guerre, comme un

insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais

simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de

cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans

l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très

peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout

près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement

inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.

* * * * *

Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le

rôle d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on

avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel

camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en

tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et

l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,--j’entends chez

la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,--se contentaient de

peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point

le pas aux puissances du sentiment.

Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour:

--Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de

Marthe.

Il m’avait répondu en riant:

--Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.

Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait

pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant

un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il

cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il

attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.

--Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il.

Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler

telles qu’elles sont.

Sa voix était émue. Il s’exaltait.

--Songe à cela, continuait-il. Nous verrons à nu des âmes humaines.

Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre

compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre,

songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de

notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen

que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne

connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le

philosophe qui saura voir!

J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il

ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me

cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré

moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.

Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de

ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je

comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me

prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les

villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.

--Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.

Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se

mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les

hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se

disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Maurice, si j’étais

près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de

Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami

parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que,

presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je

retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation

héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il

me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être

profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi,

près de moi.

Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé,

elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se

grandir. Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans

honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non,

mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes,

celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des

mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas,

la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:

--Si tu meurs, j’en mourrai!

On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri

d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus

d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir,

Marthe avait toujours su éviter de me laisser voir la violence de son

amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux

mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon

que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord?

Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?

A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe,

et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle

n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à

toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de

m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait

Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse; s’il prenait

soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où

nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si

notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que

sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous

menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.

C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice

n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel?

N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement

d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un

beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les

jours. Une souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs

déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme,

qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne

vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de

mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on

sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne

meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme

et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le

reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.

--Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.

Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.

* * * * *

Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune

fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement

sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à

en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir,

à la fin d’une soirée d’indécisions:

--Je vais me marier.

Je ne m’y attendais pas.

--J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?

Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous,

Maurice ne m’avait vanté son bonheur que rarement, et chaque fois

brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de

charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content

leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est

chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison

deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre

l’amitié de Maurice.

Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer

que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je

n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait

pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples,

comme elle-même. Elle était charmante, enjouée avec une pointe de

réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos

causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour

que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve

qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin

d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils

étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je

les gênais. Et n’est-ce pas assez?

Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts,

une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on

préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon

ami devait un bonheur réel et sûr. Mais elle se découvrit comme une

amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et

voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une

confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût

devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.

--Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à

ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et

je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son

temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je

devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en

flagrant délit de contradiction, de mensonge. Sans me l’avouer, elle me

laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.

Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand,

rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui

faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son

inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux

mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se

dérobait, lui, il m’annonça:

--L’adjudant est mort.

--L’adjudant?

--Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour

une patrouille à peu près désespérée.

--Il cherchait la médaille? Pour satisfaire à l’orgueil de sa femme

sans doute?

--Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis,

par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et

qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne

pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.

--Pauvre diable! murmurai-je.

Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:

--Imbécile!

Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate.

Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet.

Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui

attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que

j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les

boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas

nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté.

Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?

Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé.

Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est

aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la

nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je

ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails

dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle,

tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années

sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.

Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et

sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les

grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans

une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur

le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci

écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre

façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres

d’un amour et d’un bonheur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de

cendres devant moi.

* * * * *

Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du

moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée

humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes.

Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite

ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je

m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur

de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et

inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale

balance. Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs

joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin

sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.

Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce

que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de

me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.

A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne

comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois

autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je

n’avais même pas pu savoir, après cinq jours de tranchée et de combats,

si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous

avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos

officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de

ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux

deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous

épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me

réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais

prisonnier.

Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.

Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y

était point parvenu.

Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort

de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu

par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la

montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de

Maurice,--une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait

en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait

bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté,

déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de

soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil

à tel ou tel d’entre eux.

Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me

représentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais,

je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête?

Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter

la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête...

Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.

Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine.

Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur

m’attendait.

Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de

moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes.

Le visage sur mon épaule, elle pleurait. Et nous n’avions pas dit un

seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne

pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été

que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation

m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de

temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles

paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles

sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas

des phrases.

--Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.

Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il

valait mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon

retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était

utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux

heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.

--Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme

je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre

où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui

ressemblait un peu à mon ami Maurice.

Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour

être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant moi,

je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans

regret, en plein amour, en plein bonheur?

* * * * *

Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec

elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané

qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si

elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se

tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire

ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus

tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un

homme ne pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne

pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu

moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée

devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour

impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.

Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa

blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus

souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était

probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y

avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où

puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs quand nous

causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu

d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique

soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet

de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.

J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et

pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon

ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais

ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la

révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il

prenait peut-être conscience de sa splendeur, ou, si l’on préfère, d’un

amour suspendu au milieu de son élan.

Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas

mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de

Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui

encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait

laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé

là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la

porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu,

je suivais Marthe dans son illusion.

Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux

militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8

heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or

qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent

et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt

francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.

--Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce

malheureux! disait-elle.

Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir

avec deux billets de cent francs, ou trois même.

Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout

était bien fini, nous ayons pu, Marthe et moi,--elle tout ardente

d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,--nourrir encore quelque

illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on

le sait, vraisemblable.

Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet,

lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de

m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement

inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en

fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où

s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et

ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au

milieu de tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de

frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière,

un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées

étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de

Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort

pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et

Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai

rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût

jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me

recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé

pour le recevoir, comme jadis.

Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe

nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la

plus vive ne peut résister.

Marthe me dit:

--Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des

cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens.

Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?

--Naturellement, répondis-je.

Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa

décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne

l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et

de quelle horrible façon! Et quels moments nous préparait la pauvre

Marthe!

Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le

double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre

qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à

reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre

au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière

familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice

derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous

les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que

notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais

inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière familial, la

présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au

fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le

commencement d’une douleur trop certaine.

En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être

cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité

qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne

suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour

l’enterrement?

--Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.

--Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui

sais...

--Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?

--Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé...

--Déchiqueté? Je veux le voir.

--Marthe!

--C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le

garder toujours tout pour vous?

Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère.

--Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas...

--Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous.

Je m’inclinai.

Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut.

L’amitié que j’avais pour Maurice ne craint pas de se rappeler toutes

les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée.

Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour

le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut

éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour

ceci je demande la permission de choisir.

Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour

de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix

blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée;

il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont

le pilon s’enfonce dans la terre molle, attendait les visiteurs. Deux

soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le

chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd

cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.

--Où est l’officier? dit le chauffeur.

--Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos

autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.

Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils

attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe,

qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé

des pompes funèbres dévissent le couvercle du cercueil dont la doublure

de zinc capitonné soudain apparaît.

Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent

de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.

Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est

pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement

posée sur la caisse oblongue.

J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces

deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont

le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à

leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là que

la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour

nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.

Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux

enfants se baissent.

--D’abord la tête! dit le gardien.

Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se

précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras.

Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses

mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil

ouaté de satin.

Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je

fléchissais des genoux et que Marthe pesait démesurément dans mes bras.

L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir.

Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais,

derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui

transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec

soin, les morceaux du squelette de mon ami.

--Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.

Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me

contait à mi-voix:

--La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un

sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on

ouvre le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous

parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur

la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour

reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas

d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé

en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la

tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de

trouver la bonne.

J’abrège.

Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis

du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait

que de la terre et un lambeau de drap bleu foncé. Je l’entraînai vers

la route. Elle ne résista pas.

Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand

une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop

tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut

lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord

une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait

dit:

--La plaque d’identité.

L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de

Maurice.

Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi

dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les

dents. Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle

regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas

pleurer de tout mon cœur.

* * * * *

Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920

qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon

ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui

compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là

que je date la mort de Maurice.

On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant

la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant de

cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue

du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une

importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui

sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger

auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je

fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que

j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence,

plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la

soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous

l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de

revoir, comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix

innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et

mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.

Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre

vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais

seul au monde.

Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée,

je quittais Marthe chez elle,--une Marthe silencieuse, pâle, toute

froide,--et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le

lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je

m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:

--J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.

Et elle éclata en sanglots.

Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans

sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.

Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser

de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui

qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment

pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de

la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi

inutile, quand Maurice était mort?

En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou

bien elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien

elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner

moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu

que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas

insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire:

«Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui,

laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible,

pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez

pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et

j’estimais lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui

dire.

Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au

moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un

secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe,

Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que

vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être

aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit

tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas

jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me

promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je

sentirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur

meurtri de la malheureuse Marthe.

Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au

même point.

* * * * *

Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est

rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé

parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il

a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun,

et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai

pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui

m’occupèrent pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.

La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter.

Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus

pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire

docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait

offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire

hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe

Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous

les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais

ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je laisse

religieusement un _Ingénu_ de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière

fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos

chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre

qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de

_l’Ingénu_, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11

Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne

les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en

cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:

... _Il dit que Tristan est venu,_

_Qu’il a bien longtemps attendu_

_Pour épier et pour savoir_

_Comment il la pourrait revoir;_

_Qu’il ne saurait vivre sans elle;_

_Qu’il en sera de lui et d’elle_

_Tout ainsi que du chèvrefeuille_

_Qui noue au coudrier sa feuille._

_Lorsqu’autour du bois il s’est mis_

_Et qu’il s’y est lacé et pris,_

_Ensemble ils peuvent bien durer;_

_Mais, si l’on veut les séparer,_

_Le coudrier meurt promptement,_

_Le chèvrefeuille mêmement._

_«Belle amie, ainsi est de nous:_

_Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»_

Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent

souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le

moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout

frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?

Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le

lendemain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller

sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de

réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré

nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette

vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.

Le Chèvrefeuille: Roman · 第 8 / 10 题