Il y avait ici deux hommes, qu'on pourrait appeler les Oreste et Pylade
de Bourbonne. L'un se nommait Olivier, et l'autre Félix; ils étaient nés
le même jour, dans la même maison, et des deux soeurs. Ils avaient été
nourris du même lait; car l'une des mères étant morte en couche, l'autre
se chargea des deux enfants. Ils avaient été élevés ensemble; ils
étaient toujours séparés des autres: ils s'aimaient comme on existe,
comme on vit, sans s'en douter; ils le sentaient à tout moment, et ils
ne se l'étaient peut-être jamais dit. Olivier avait une fois sauvé la
vie à Félix, qui se piquait d'être grand nageur, et qui avait failli de
se noyer: ils ne s'en souvenaient ni l'un ni l'autre. Cent fois Félix
avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux
l'avait engagé; et jamais celui-ci n'avait songé à l'en remercier: ils
s'en retournaient ensemble à la maison, sans se parler, ou en parlant
d'autre chose.
Lorsqu'on tira pour la milice, le premier billet fatal étant tombé sur
Félix, Olivier dit: «L'autre est pour moi.» Ils firent leur temps de
service; ils revinrent au pays: plus chers l'un à l'autre qu'ils ne
l'étaient encore auparavant, c'est ce que je ne saurais vous assurer:
car, petit frère, si les bienfaits réciproques cimentent les amitiés
réfléchies, peut-être ne font-ils rien à celles que j'appellerais
volontiers des amitiés animales et domestiques. À l'armée, dans une
rencontre, Olivier étant menacé d'avoir la tête fendue d'un coup de
sabre, Félix se mit machinalement au-devant du coup, et en resta
balafré: on prétend qu'il était fier de cette blessure; pour moi, je
n'en crois rien. À Hastembeck[3], Olivier avait retiré Félix d'entre la
foule des morts, où il était demeuré. Quand on les interrogeait, ils
parlaient quelquefois des secours qu'ils avaient reçus l'un de l'autre,
jamais de ceux qu'ils avaient rendus l'un à l'autre. Olivier disait de
Félix, Félix disait d'Olivier; mais ils ne se louaient pas. Au bout de
quelque temps de séjour au pays, ils aimèrent; et le hasard voulut que
ce fût la même fille. Il n'y eut entre eux aucune rivalité; le premier
qui s'aperçut de la passion de son ami se retira: ce fut Félix. Olivier
épousa; et Félix dégoûté de la vie sans savoir pourquoi, se précipita
dans toutes sortes de métiers dangereux; le dernier fut de se faire
contrebandier[4].
Vous n'ignorez pas, petit frère, qu'il y a quatre tribunaux en France,
Caen, Reims, Valence et Toulouse, où les contrebandiers sont jugés; et
que le plus sévère des quatre, c'est celui de Reims, où préside un nommé
Coleau, l'âme la plus féroce que la nature ait encore formée. Félix fut
pris les armes à la main, conduit devant le terrible Coleau, et condamné
à mort, comme cinq cents autres qui l'avaient précédé. Olivier apprit le
sort de Félix. Une nuit, il se lève d'à côté de sa femme, et, sans lui
rien dire, il s'en va à Reims. Il s'adresse au juge Coleau; il se jette
à ses pieds, et lui demande la grâce de voir et d'embrasser Félix.
Coleau le regarde, se tait un moment, et lui fait signe de s'asseoir.
Olivier s'assied. Au bout d'une demi-heure, Coleau tire sa montre et dit
à Olivier: «Si tu veux voir et embrasser ton ami vivant, dépêche-toi, il
est en chemin; et si ma montre va bien, avant qu'il soit dix minutes il
sera pendu.» Olivier, transporté de fureur, se lève, décharge sur la
nuque du cou au juge Coleau un énorme coup de bâton, dont il l'étend
presque mort; court vers la place, arrive, crie, frappe le bourreau,
frappe les gens de la justice, soulève la populace indignée de ces
exécutions. Les pierres volent; Félix délivré s'enfuit; Olivier songe à
son salut: mais un soldat de maréchaussée lui avait percé les flancs
d'un coup de baïonnette, sans qu'il s'en fût aperçu. Il gagna la porte
de la ville, mais il ne put aller plus loin; des voituriers charitables
le jetèrent sur leur charrette, et le déposèrent à la porte de sa maison
un moment avant qu'il expirât; il n'eut que le temps de dire à sa femme:
«Femme, approche, que je t'embrasse; je me meurs, mais le balafré est
sauvé.»
Un soir que nous allions à la promenade, selon notre usage, nous vîmes
au-devant d'une chaumière une grande femme debout, avec quatre petits
enfants à ses pieds; sa contenance triste et ferme attira notre
attention, et notre attention fixa la sienne. Après un moment de
silence, elle nous dit: «Voilà quatre petits enfants, je suis leur mère,
et je n'ai plus de mari.» Cette manière haute de solliciter la
commisération était bien faite pour nous toucher. Nous lui offrîmes nos
secours, qu'elle accepta avec honnêteté: c'est à cette occasion que nous
avons appris l'histoire de son mari Olivier et de Félix son ami. Nous
avons parlé d'elle, et j'espère que notre recommandation ne lui aura pas
été inutile. Vous voyez, petit frère, que la grandeur d'âme et les
hautes qualités sont de toutes les conditions et de tous les pays; que
tel meurt obscur, à qui il n'a manqué qu'un autre théâtre; et qu'il ne
faut pas aller jusque chez les Iroquois pour trouver deux amis.
Dans le temps que le brigand Testalunga infestait la Sicile avec sa
troupe, Romano, son ami et son confident, fut pris. C'était le
lieutenant de Testalunga, et son second. Le père de ce Romano fut arrêté
et emprisonné pour crimes. On lui promit sa grâce et sa liberté, pourvu
que Romano trahît et livrât son chef Testalunga. Le combat entre la
tendresse filiale et l'amitié jurée fut violent. Mais Romano père
persuada son fils de donner la préférence à l'amitié, honteux de devoir
la vie à une trahison. Romano se rendit à l'avis de son père. Romano
père fut mis à mort; et jamais les tortures les plus cruelles ne purent
arracher de Romano fils la délation de ses complices.
* * * * *
Vous avez désiré, petit frère, de savoir ce qu'est devenu Félix; c'est
une curiosité si simple, et le motif en est si louable, que nous nous
sommes un peu reproché de ne l'avoir pas eue. Pour réparer cette faute,
nous avons pensé d'abord à M. Papin, docteur en théologie, et curé de
Sainte-Marie à Bourbonne: mais maman s'est ravisée; et nous avons donné
la préférence au subdélégué Aubert, qui est un bon homme, bien rond, et
qui nous a envoyé le récit suivant, sur la vérité duquel vous pouvez
compter:
«Le nommé Félix vit encore. Échappé des mains de la justice, il se jeta
dans les forêts de la province, dont il avait appris à connaître les
tours et les détours pendant qu'il faisait la contrebande, cherchant à
s'approcher peu à peu de la demeure d'Olivier, dont il ignorait le sort.
«Il y avait au fond d'un bois, où vous vous êtes promenée quelquefois,
un charbonnier dont la cabane servait d'asile à ces sortes de gens;
c'était aussi l'entrepôt de leurs marchandises et de leurs armes: ce fut
là que Félix se rendit, non sans avoir couru le danger de tomber dans
les embûches de la maréchaussée, qui le suivait à la piste. Quelques-uns
de ses associés y avaient porté la nouvelle de son emprisonnement à
Reims; et le charbonnier et la charbonnière le croyaient justicié,
lorsqu'il leur apparut.
«Je vais vous raconter la chose, comme je la tiens de la charbonnière,
qui est décédée ici il n'y a pas longtemps.
«Ce furent ses enfants, en rôdant autour de la cabane, qui le virent les
premiers. Tandis qu'il s'arrêtait à caresser le plus jeune, dont il
était le parrain, les autres entrèrent dans la cabane en criant: Félix!
Félix! Le père et la mère sortirent en répétant le même cri de joie;
mais ce misérable était si harassé de fatigue et de besoin, qu'il n'eut
pas la force de répondre, et qu'il tomba presque défaillant entre leurs
bras.
«Ces bonnes gens le secoururent de ce qu'ils avaient, lui donnèrent du
pain, du vin, quelques légumes: il mangea, et s'endormit.
«À son réveil, son premier mot fut: «Olivier! Enfants, ne savez-vous
rien d'Olivier?--Non,» lui répondirent-ils. Il leur raconta l'aventure
de Reims; il passa la nuit et le jour suivant avec eux. Il soupirait, il
prononçait le nom d'Olivier; il le croyait dans les prisons de Reims; il
voulait y aller, il voulait aller mourir avec lui; et ce ne fut pas sans
peine que le charbonnier et la charbonnière le détournèrent de ce
dessein.
«Sur le milieu de la seconde nuit, il prit un fusil, il mit un sabre
sous son bras, et s'adressant à voix basse au charbonnier...
«Charbonnier!
«--Félix!
«--Prends ta cognée, et marchons.
«--Où!
«--Belle demande! chez Olivier.»
«Ils vont; mais tout en sortant de la forêt, les voilà enveloppés d'un
détachement de maréchaussée.
«Je m'en rapporte à ce que m'en a dit la charbonnière; mais il est inouï
que deux hommes à pied aient pu tenir contre une vingtaine d'hommes à
cheval: apparemment que ceux-ci étaient épars, et qu'ils voulaient se
saisir de leur proie en vie. Quoi qu'il en soit, l'action fut
très-chaude; il y eut cinq chevaux d'estropiés et sept cavaliers de
hachés ou sabrés. Le pauvre charbonnier resta mort sur la place d'un
coup de feu à la tempe; Félix regagna la forêt; et comme il est d'une
agilité incroyable, il courait d'un endroit à l'autre; en courant, il
chargeait son fusil, tirait, donnait un coup de sifflet. Ces coups de
sifflet, ces coups de fusil donnés, tirés à différents intervalles et de
différents côtés, firent craindre aux cavaliers de maréchaussée qu'il
n'y eût là une horde de contrebandiers; et ils se retirèrent en
diligence.
«Lorsque Félix les vit éloignés, il revint sur le champ de bataille; il
mit le cadavre du charbonnier sur ses épaules, et reprit le chemin de la
cabane, où la charbonnière et ses enfants dormaient encore. Il s'arrête
à la porte, il étend le cadavre à ses pieds, et s'assied le dos appuyé
contre un arbre et le visage tourné vers l'entrée de la cabane. Voilà le
spectacle qui attendait la charbonnière au sortir de sa baraque.
«Elle s'éveille, elle ne trouve point son mari à côté d'elle; elle
cherche des yeux Félix, point de Félix. Elle se lève, elle sort, elle
voit, elle crie, elle tombe à la renverse. Ses enfants accourent, ils
voient, ils crient; ils se roulent sur leur père, ils se roulent sur
leur mère. La charbonnière, rappelée à elle-même par le tumulte et les
cris de ses enfants, s'arrache les cheveux, se déchire les joues. Félix,
immobile au pied de son arbre, les yeux fermés, la tête renversée en
arrière, leur disait d'une voix éteinte: «Tuez-moi.» Il se faisait un
moment de silence; ensuite la douleur et les cris reprenaient, et Félix
leur redisait: «Tuez-moi; enfants, par pitié, tuez-moi.»
«Ils passèrent ainsi trois jours et trois nuits à se désoler; le
quatrième, Félix dit à la charbonnière: «Femme, prends ton bissac,
mets-y du pain, et suis-moi.» Après un long circuit à travers nos
montagnes et nos forêts, ils arrivèrent à la maison d'Olivier, qui est
située, comme vous savez, à l'extrémité du bourg, à l'endroit où la voie
se partage en deux routes, dont l'une conduit en Franche-Comté et
l'autre en Lorraine[5].
«C'est là que Félix va apprendre la mort d'Olivier et se trouver entre
les veuves de deux hommes massacrés à son sujet. Il entre et dit
brusquement à la femme Olivier: «Où est Olivier?» Au silence de cette
femme, à son vêtement, à ses pleurs, il comprit qu'Olivier n'était plus.
Il se trouva mal; il tomba et se fendit la tête contre la huche à pétrir
le pain. Les deux veuves le relevèrent; son sang coulait sur elles; et
tandis qu'elles s'occupaient à l'étancher avec leurs tabliers, il leur
disait: «Et vous êtes leurs femmes, et vous me secourez!» Puis il
défaillait, puis il revenait et disait en soupirant: «Que ne me
laissait-il? Pourquoi s'en venir à Reims? Pourquoi l'y laisser
venir?...» Puis sa tête se perdait, il entrait en fureur, il se roulait
à terre et déchirait ses vêtements. Dans un de ces accès, il tira son
sabre, et il allait s'en frapper; mais les deux femmes se jetèrent sur
lui, crièrent au secours; les voisins accoururent: on le lia avec des
cordes, et il fut saigné sept à huit fois. Sa fureur tomba avec
l'épuisement de ses forces; et il resta comme mort pendant trois ou
quatre jours, au bout desquels la raison lui revint. Dans le premier
moment, il tourna ses yeux autour de lui, comme un homme qui sort d'un
profond sommeil, et il dit: «Où suis-je? Femmes, qui êtes-vous?» La
charbonnière lui répondit: «Je suis la charbonnière...» Il reprit: «Ah!
oui, la charbonnière... Et vous?...» La femme Olivier se tut. Alors il
se mit à pleurer, il se tourna du côté de la muraille, et dit en
sanglotant: «Je suis chez Olivier... ce lit est celui d'Olivier... et
cette femme qui est là, c'était la sienne! Ah!»
«Ces deux femmes en eurent tant de soin, elles lui inspirèrent tant de
pitié, elles le prièrent si instamment de vivre, elles lui remontrèrent
d'une manière si touchante qu'il était leur unique ressource, qu'il se
laissa persuader.
«Pendant tout le temps qu'il resta dans cette maison, il ne se coucha
plus. Il sortait la nuit, il errait dans les champs, il se roulait sur
la terre, il appelait Olivier; une des femmes le suivait et le ramenait
au point du jour.
«Plusieurs personnes le savaient dans la maison d'Olivier; et parmi ces
personnes il y en avait de malintentionnées. Les deux veuves
l'avertirent du péril qu'il courait: c'était une après-midi, il était
assis sur un banc, son sabre sur ses genoux, les coudes appuyés sur une
table et ses deux poings sur ses deux yeux. D'abord il ne répondit rien.
La femme Olivier avait un garçon de dix-sept à dix-huit ans, la
charbonnière une fille de quinze. Tout à coup il dit à la charbonnière:
«La charbonnière, va chercher ta fille et amène-la ici...» Il avait
quelques fauchées de prés, il les vendit. La charbonnière revint avec sa
fille, le fils d'Olivier l'épousa: Félix leur donna l'argent de ses
prés, les embrassa, leur demanda pardon en pleurant; et ils allèrent
s'établir dans la cabane où ils sont encore et où ils servent de père et
de mère aux autres enfants. Les deux veuves demeurèrent ensemble; et les
enfants d'Olivier eurent un père et deux mères.
«Il y a à peu près un an et demi que la charbonnière est morte; la femme
d'Olivier la pleure encore tous les jours.
«Un soir qu'elles épiaient Félix (car il y en avait une des deux qui le
gardait toujours à vue), elles le virent qui fondait en larmes; il
tournait en silence ses bras vers la porte qui le séparait d'elles, et
il se remettait ensuite à faire son sac. Elles ne lui dirent rien, car
elles comprenaient de reste combien son départ était nécessaire. Ils
soupèrent tous les trois sans parler. La nuit, il se leva; les femmes ne
dormaient point: il s'avança vers la porte sur la pointe des pieds. Là,
il s'arrêta, regarda vers le lit des deux femmes, essuya ses yeux de ses
mains et sortit. Les deux femmes se serrèrent dans les bras l'une de
l'autre et passèrent le reste de la nuit à pleurer. On ignore où il se
réfugia; mais il n'y a guère eu de semaines qu'il ne leur ait envoyé
quelques secours.
«La forêt où la fille de la charbonnière vit avec le fils d'Olivier,
appartient à un M. Leclerc de Rançonnières, homme fort riche et seigneur
d'un autre village de ces cantons, appelé Courcelles[6]. Un jour que M.
de Rançonnières ou de Courcelles, comme il vous plaira, faisait une
chasse dans sa forêt, il arriva à la cabane du fils d'Olivier; il y
entra, il se mit à jouer avec les enfants, qui sont jolis; il les
questionna; la figure de la femme, qui n'est pas mal, lui revint; le ton
ferme du mari, qui tient beaucoup de son père, l'intéressa; il apprit
l'aventure de leurs parents, il promit de solliciter la grâce de Félix;
il la sollicita et l'obtint.
«Félix passa au service de M. de Rançonnières, qui lui donna une place
de garde-chasse.
«Il y avait environ deux ans qu'il vivait dans le château de
Rançonnières, envoyant aux veuves une bonne partie de ses gages, lorsque
l'attachement à son maître et la fierté de son caractère l'impliquèrent
dans une affaire qui n'était rien dans son origine, mais qui eut les
suites les plus fâcheuses.
«M. de Rançonnières avait pour voisin à Courcelles, un M. Fourmont,
conseiller au présidial de Ch...[7]. Les deux maisons n'étaient séparées
que par une borne; cette borne gênait la porte de M. de Rançonnières et
en rendait l'entrée difficile aux voitures. M. de Rançonnières la fit
reculer de quelques pieds du côté de M. Fourmont; celui-ci renvoya la
borne d'autant sur M. de Rançonnières; et puis voilà de la haine, des
insultes, un procès entre les deux voisins. Le procès de la borne en
suscita deux ou trois autres plus considérables. Les choses en étaient
là, lorsqu'un soir M. de Rançonnières, revenant de la chasse, accompagné
de son garde Félix, fit rencontre, sur le grand chemin, de M. Fourmont
le magistrat et de son frère le militaire. Celui-ci dit à son frère:
«Mon frère, si l'on coupait le visage à ce vieux bougre-là, qu'en
pensez-vous?» Ce propos ne fut pas entendu de M. de Rançonnières, mais
il le fut malheureusement de Félix, qui s'adressant fièrement au jeune
homme, lui dit: «Mon officier, seriez-vous assez brave pour vous mettre
seulement en devoir de faire ce que vous avez dit?» Au même instant, il
pose son fusil à terre et met la main sur la garde de son sabre, car il
n'allait jamais sans son sabre. Le jeune militaire tire son épée,
s'avance sur Félix; M. de Rançonnières accourt, s'interpose, saisit son
garde. Cependant le militaire s'empare du fusil qui était à terre, tire
sur Félix, le manque; celui-ci riposte d'un coup de sabre, fait tomber
l'épée de la main au jeune homme, et avec l'épée la moitié du bras: et
voilà un procès criminel en sus de trois ou quatre procès civils; Félix
confiné dans les prisons; une procédure effrayante; et à la suite de
cette procédure, un magistrat dépouillé de son état et presque
déshonoré, un militaire exclus de son corps, M. de Rançonnières mort de
chagrin, et Félix, dont la détention durait toujours, exposé à tout le
ressentiment des Fourmont. Sa fin eût été malheureuse, si l'amour ne
l'eût secouru; la fille du geôlier prit de la passion pour lui et
facilita son évasion: si cela n'est pas vrai, c'est du moins l'opinion
publique. Il s'en est allé en Prusse, où il sert aujourd'hui dans le
régiment des gardes. On dit qu'il y est aimé de ses camarades, et même
connu du roi. Son nom de guerre est le Triste; la veuve Olivier m'a dit
qu'il continuait à la soulager.
«Voilà, madame, tout ce que j'ai pu recueillir de l'histoire de Félix.
Je joins à mon récit une lettre de M. Papin, notre curé. Je ne sais ce
qu'elle contient; mais je crains bien que le pauvre prêtre, qui a la
tête un peu étroite et le coeur assez mal tourné, ne vous parle
d'Olivier et de Félix d'après ses préventions. Je vous conjure, madame,
de vous en tenir aux faits sur la vérité desquels vous pouvez compter,
et à la bonté de votre coeur, qui vous conseillera mieux que le premier
casuiste de Sorbonne, qui n'est pas M. Papin.»